Le Grand Rabbinat sur la voie de la rédemption

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July 3, 2013 16:39

Derrière l’assignation à résidence qui frappe le Grand Rabbin Yona Metzger se cache une institution en déclin depuis des décennies.




Le Grand Rabbin Yona Metzger

P8 JFR 150. (photo credit: Bernadette Szabo / Reuters)

Amotz Asa-El L’heure de gloire du Grand Rabbinat aurait pu sonner en 1959, quand le Grand Rabbin Joseph B. Soloveitchik de Boston, s’est vu offrir de succéder au rabbin Isaac Herzog. Mais ce génie polyvalent – sa science talmudique faisait autorité, ses résultats obtenus dans le domaine de l’enseignement et l’originalité de la philosophie avaient conquis à la fois les rabbins ultraorthodoxes, les sionistes laïques et les penseurs non-juifs – a refusé. Soloveitchik aurait pu être au Grand Rabbinat ce que Stanley Fischer a été à la Banque d’Israël : une référence, respectée, admirée, légitime.




Le refus de Soloveitchik a signé le déclin du Rabbinat. Abandonné dès lors aux aléas de la politique israélienne, il ira lentement à sa ruine jusqu’à toucher le fond, la semaine dernière, après 92 ans d’histoire, avec le placement en résidence surveillée du Grand Rabbin Yona Metzger, sur des accusations de corruption. Avec cette arrestation et le mandat des deux Grands Rabbins, qui vient à échéance le mois prochain, le débat houleux sur l’état des lieux de l’institution rabbinique, ses objectifs et son avenir, a pris une tournure encore plus dramatique.

La dérive de l’homme à la moto 

Fondé par un gouvernement étranger et dirigé à l’origine par une des plus grandes personnalités rabbiniques de l’époque moderne, le rabbin Abraham Isaac Kook, le Grand Rabbinat est, à l’origine, une institution aux antipodes de celle qui attend maintenant sa rédemption.

Sous la haute autorité du Rav Kook, décédé en 1935, incontestable leader et talmudiste, le rabbinat est prestigieux. Sous la houlette de ce grand talmudiste, il bénéficie à sa tête d’un penseur original, écrivain prolifique, intellectuel à la renommée mondiale, ami et conseiller d’universitaires, de lettrés et de politiciens.

Il est de notoriété publique que le rabbin Metzger n’est pas un rabbin d’une grande envergure : ni penseur, ni juriste, il n’a pas la carrure de cette figure légendaire du judaïsme. En revanche, pour célébrer des mariages, il est imbattable.

Une tâche lucrative qui lui rapporte beaucoup : jusqu’à 1 000 dollars pour la cérémonie pour laquelle il est inculpé.

Cet officiant zélé et infatigable, capable de célébrer jusqu’à cinq mariages en une seule soirée, fend les embouteillages avec son scooter, zigzague d’une houpa à l’autre en chevauchant sa Suzuki, et assoit peu à peu le rabbinat sur une petite mine d’or. Le fait que l’homme à la moto soit devenu le successeur de Kook a fait grincer les dents de plus d’un sioniste, et ce, bien avant son assignation à résidence la semaine dernière, pour détournement de fonds provenant des dons.

Pourtant, Metzger et ses hauts faits ne sont que la partie émergée de l’irrésistible déclin de l’institution rabbinique. Nous sommes bien loin de l’époque où le Rav Kook pensait qu’il construisait la boussole morale de la nation juive.

Le Rabbinat, de la gloire au fourvoiement 

Kook, attentif à légiférer en matière de loi religieuse selon les besoins de la communauté, veut un rabbinat au service des juifs observants, mais il ambitionne aussi de s’adresser aux non-juifs et d’être une référence morale pour l’ensemble de la société et prône aussi la direction des âmes laïques.

Fidèle à sa vision du sionisme dans lequel il voit le début de l’ère messianique, Kook cherche à jeter des ponts, non seulement entre les juifs de tous les horizons, mais aussi entre l’exil passé et la rédemption à venir. Cet alliage heureux de philosophie inclusive et de personnalité extravertie, fait de lui le fer de lance du sionisme laïque et une référence incontournable pour ses leaders. Les Anglais, quant à eux, apprécient ses qualités de médiateur, auxquelles ils font appel pour dialoguer avec les juifs de Palestine.

Et c’est le couronnement d’un rabbinat à l’autorité morale jamais égalée et au pouvoir à haute valeur dissuasive. Après la mort de Kook, le rabbinat prend un tournant malheureux ; il se positionne dans le débat sur la partition de 1937, du côté de ses nombreux détracteurs, qui à l’époque vont des universitaires libéraux aux kibboutzniks marxistes.

Cet épisode sonne le glas de la quête originale de Kook et de son rêve de voir rétablie l’influence de l’ancien Sanhédrin, qui siégeait au Temple et promulguait ses lois à l’ensemble du peuple juif, et met en exergue les limites du rabbinat, qui non seulement reste un acteur de second plan dans ce débat, mais, de plus, finit du côté des perdants.

Ainsi, lorsque l’État d’Israël est créé, le rabbinat passe du noble rôle de boussole morale de Kook, à celui moins glorieux de haut temple de la bureaucratie. Il règne en maître sur la vie matrimoniale des citoyens ; mariage, divorce, mais aussi sur les conversions. Il supervise la cacheroute, préside à un système judiciaire qui prétend aussi régenter la vie civile, et célébrer les mariages de tous et même des non-religieux, lorsque les deux parties s’y résignent.

Il n’en faut pas plus à de nombreux laïcs, pour jeter l’anathème sur le rabbinat, jugé trop prépondérant. Pendant des décennies, les principaux rabbins n’en restent pas moins respectés comme éminences compétentes, même par les ultraorthodoxes, qui se moquent pourtant du chef du rabbinat et ne voient en lui qu’un vassal du sionisme laïc.

Une guerre fratricide sans merci 

La faillite du Grand Rabbinat culmine au début des années 1970, lorsqu’il rate une chance unique de gagner sa légitimité au niveau national, une chance qu’il gaspille avec un maestro spectaculaire. Une chance qui ne se représentera plus jamais.

En 1921, les Britanniques forts de leurs habitudes, ont l’idée machiavélique de diviser le rabbinat en deux entités avec chacune à leur tête deux grands rabbins, un séfarade et un ashkénaze. Kook et son homologue, le rabbin Jacob Meir, règnent en harmonie, de même que tous les duos de rabbins qui vont se succéder au cours du premier demi-siècle de l’existence du rabbinat.

Dans ce contexte, la nomination des rabbins Ovadia Yossef et Shlomo Goren, en 1972, est porteuse d’espoir, parce que tous deux amènent à leur fonction leur vaste savoir et leur érudition, mais aussi ce qui a fait défaut à la plupart des grands rabbins : le charisme, la vision et l’audace.

Au moment de sa nomination, Goren a déjà mis sur pied l’aumônerie de l’armée israélienne. Une tâche qui l’a amené à des prises de décisions pour faire face à des situations auxquelles la loi juive n’avait pas été confrontée depuis l’époque romaine, en matière de combats le Shabbat (le samedi), de lois alimentaires sur le champ de bataille ou le statut de l’épouse d’un soldat disparu. De son côté, le Rav Yossef s’est déjà imposé comme génie halakhique (juridique) et ce juif d’origine irakienne est fier d’imposer ses décisions au monde séfarade, même quand elles contredisent une doctrine ashkénaze préexistante. Hélas, les deux rivaux deviennent bientôt des ennemis jurés.

Ce qui déclenche leur rivalité, c’est une décision halakhique de Goren : si une mère met au monde des enfants d’un second conjoint, sans avoir préalablement obtenu son divorce du premier, ces enfants peuvent se marier en dépit de la loi juive qui interdit aux bâtards (nés hors mariage) le droit de se marier pendant 10 générations. Yossef contredit aussitôt cette décision, la rivalité entre les deux décisionnaires se répand sur la place publique, avec une méchanceté et une âpreté qui deviendra légendaire, et dans laquelle bien plus qu’un conflit d’egos est à l’oeuvre.

Une bataille pour le pouvoir politique 

Socialement, Yossef est animé par un complexe d’infériorité d’ordre ethnique, qui le pousse à vouloir porter le Likoud au pouvoir pour ensuite favoriser la création du Shas. Goren, quant à lui, est un pur produit de l’establishment vétéran d’une part, et de l’autre, un collègue de longue date et ami personnel de puissants dirigeants comme Moshé Dayan et Itzhak Rabin. Il est farouchement opposé au Premier ministre David Ben Gourion, quand celui-ci est à la tête de l’Etat, puis ensuite à tous ses successeurs. Dans un contexte social tendu, Goren prévoit d’ouvrir au rabbinat de nouveaux départements dédiés aux Israéliens laïques et à la diaspora juive.

Mais cette quête est torpillée par Yossef, dont l’objectif se concentre sur la classe ouvrière israélienne qu’il entend bien mobiliser ensuite autour de la création du parti Shas.

Pendant ce temps, le clivage théologique se creuse entre Goren qui s’oppose aux négociations de territoires situés en Judée-Samarie pour une paix hypothétique, alors que Yossef se dit favorable à des négociations pour d’éventuels échanges de territoires, qui pourraient selon lui favoriser la paix.

En bref, au début des années 1980, le rabbinat de Kook comme modérateur social tombe définitivement en désuétude et la guerre qui règne entre les deux rabbins devient emblématique de celle qui assaille l’Etat juif. L’affrontement Goren-Yossef affaiblit le rabbinat, tant et si bien qu’en 1983, ils sont tous deux démis de leurs fonctions et une nouvelle loi vient limiter tout mandat de chef rabbinique à une durée de 10 ans. Le but étant d’infirmer l’influence de l’institution sur la scène politique et de remédier aux ambitions politiques du rabbinat en le privant de leader charismatique.

C’est ainsi que le rabbinat devient une institution anecdotique. Ce sont tout d’abord, les rabbins Avraham Shapira et Mordehai Eliyahou, qui en prennent la tête, peu connus en dehors de leurs communautés et qui font du rabbinat une obscure officine au service d’une mouvance favorable au Grand Israël. Ensuite, les rabbins Israël Meir Lau et Eliyahou Bakshi-Doron, prennent le relais, admettant qu’ils se réfèrent à un autre courant d’obédience non sioniste, grâce auquel ils ont été élus.

La faillite morale 

Metzger arrive en fin processus, porté au pouvoir par les rabbins ultraorthodoxes qui s’appliquent à défigurer une institution que l’orthodoxie moderne voudrait voir s’ériger comme modèle pour un futur Sanhédrin. Ce conflit de chapelles, tire inexorablement le rabbinat vers le bas, au moment où Israël fait face à de nouveaux défis et pourrait bénéficier d’un rabbinat efficace et compétent.

L’arrivée en Israël d’une grande vague d’immigration, dont les membres ne sont pas pleinement juifs au regard de la loi juive, exigerait un leadership religieux sans faille, doté d’une autorité indiscutable doublée d’audace. Dans la veine de celle dont Yossef avait fait preuve, en reconnaissant la judéité des juifs d’Ethiopie, à l’origine de l’autorisation de leur rapatriement en Israël. Aujourd’hui, le rabbinat est aux mains des rabbins ultraorthodoxes, hostiles à toute nouvelle immigration.

Le rabbinat s’est également tenu à l’écart de tout combat moral, comme celui de la lutte contre le trafic des femmes, une faillite impensable dans la vision du Rav Kook.

Et plus concrètement, il doit être tenu pour responsable de la recrudescence des mariages célébrés à l’étranger, émanant de couples hostiles au rabbinat qui souhaitent éviter tout contact avec lui. Une attitude qui sanctionne l’institution et sonne le glas d’un système qui a grand besoin d’une révision.

Et quand bien même Metzger se révélerait innocent d’un point de vue légal, si le rabbinat veut retrouver sa pertinence sociale et sa raison d’être, il faudra que son successeur fasse preuve de la même fermeté envers l’entourage de Metzger aux commandes au Rabbinat, que celle dont Shimon Peres aura usé avec le cabinet de Moshé Katsav.

Mais on peut en douter, au vu de la tournure que prend la lutte pour la succession. Il règne une atmosphère de sauvequi- peut, dans laquelle beaucoup prônent un changement dans la continuité, en proposant des candidats dont trois sont les fils d’anciens grands rabbins, tandis que des voix s’élèvent réclamant une modification de la loi qui permettrait au Grand Rabbin Shlomo Amar, de prolonger son mandat.

La lumière au bout du tunnel ? 

Le candidat qui s’impose comme l’incarnation du changement est David Stav, le rabbin de Shoham âgé de 53 ans qui a gagné l’approbation de HaBayit HaYehoudi, le parti de Naftali Bennett condamné par le Rav Ovadia Yossef, et traité de « diabolique » pour des raisons que ce dernier n’a pas cru bon de préciser.

Paradoxalement, l’arrestation de Metzger augmente les chances de Stav d’être élu. Il s’agit d’un sabra affable qui a servi comme rabbin de communauté en Belgique, puis comme rabbin de l’école de cinéma religieuse Ma’ale, avant de co-fonder une école talmudique à Petah Tikva avec le rabbin Shai Piron, à une époque où ni l’un ni l’autre ne pouvaient imaginer même dans leurs rêves les plus fous que Piron allait devenir ministre de l’Education dans le nouveau gouvernement.

Même si Stav n’arrive pas à la cheville de Kook, ce sera toujours plus haut que les profondeurs dans lesquelles le rabbinat s’est depuis abîmé.

Piron, le second de Yaïr Lapid, ministre des Finances et leader du parti Atid Yesh, travaille à réaliser un rêve encore plus fou : celui de hisser Stav à la fonction de Grand Rabbin d’Israël. Personne ne se fait d’illusion sur Stav qui n’a pas la carrure de Kook. Mais il pourrait bien néanmoins être l’homme de la situation, et se révéler capable de tirer le rabbinat de l’ornière et l’élever assez pour qu’il revienne à ses racines et retourne à sa vocation première.

Le rabbinat est tombé si bas, que cela devrait être du domaine du possible.


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