Un paisible
village au nord d’Israël. Une rue déserte que nul n’a pris la peine de nommer
et où s’élève un pavillon semblable à beaucoup d’autres. Il faut déchiffrer la
plaque pour s’assurer que cette modeste maison est bien celle du jeune homme
dont le nom a figuré cinq ans sur les voitures israéliennes, dont le portrait a
orné des drapeaux et qui a fait à de multiples reprises la une de la presse,
dans le pays et ailleurs.
Il y a longtemps que les journalistes ont levé le camp et cessé de réclamer à
corps et à cris des interviews, ou ne serait-ce qu’une bribe d’information. Et
les curieux, quant à eux, restent à l’extérieur du village depuis qu’une lourde
barrière de métal en bloque l’accès.
Mitzpe Hila (600 habitants) n’attire désormais les visiteurs que pour la vue
spectaculaire dont il jouit sur les montagnes libanaises toutes proches. Et
pourtant, c’est ici que revenait il y a à peine un an et un mois, le 18 octobre
2011, Guilad Schalit, soldat de Tsahal âgé de 25 ans, au terme de 64 mois de
captivité entre les mains du Hamas, dans la bande de Gaza.
Un premier anniversaire qui donne à Noam Schalit, 58 ans, l’occasion d’accorder
une interview. Un événement rare car, jusqu’à présent, la famille a pris bien
soin de garder le silence sur l’expérience du soldat en captivité. Ce jour-là,
toutefois, Noam, ingénieur de formation, fait exception à la règle : candidat
travailliste aux élections de janvier prochain, il estime que cet entretien
peut être utile à sa campagne.
Une campagne minimaliste et propre
Quand on a l’un des visages les plus connus
de l’histoire d’Israël et quand beaucoup vous considèrent, vous et votre fils,
comme des héros nationaux, l’obtention d’un siège à la Knesset paraît assurée.
Il suffira à Noam d’accorder quelques interviews télévisées et de participer à
des réunions électorales, puis d’attendre les primaires travaillistes et le
blancseing que ne manqueront pas de lui accorder les membres du parti dans leur
immense majorité. Seulement, Noam n’est pas homme à vendre la peau de l’ours
avant de l’avoir tué.
Ses chances d’entrer à la Knesset dépendront de la place qu’il occupera sur la
liste du parti.
Conscient de son manque d’expérience politique, il réfléchit encore à la
nécessité de lever des fonds et au montant qu’il lui faudra, au nombre
d’assemblées électorales qu’il devra organiser pour lui-même et, surtout, aux
raisons qu’il donnera aux électeurs travaillistes de voter pour lui. Il a
d’ores et déjà décidé de ne pas “se rendre fou” en sillonnant le pays du nord
au sud et d’est en ouest pour récolter ces votes : sa campagne à lui sera
“minimaliste.”
Et propre, ajoute-t-il : “Je n’ai pas l’intention de m’en prendre à mes
concurrents et de proclamer que je suis le meilleur de tous.” Tout comme il
n’utilisera pas son fils dans sa campagne politique. “Je ne l’amènerai pas avec
moi aux réunions électorales, je ne dirai pas qu’il pense telle ou telle
chose.” Mais si Guilad demande à participer, Noam l’accueillera avec plaisir à
ses côtés.
C’est en janvier dernier que Shelly Yacimovich a contacté Noam. Jusque-là,
celui-ci n’avait jamais envisagé de faire de la politique, aussi n’a-t-il
aucune idée de ce qu’elle attend quand elle le convie à un entretien. Membre du
parti travailliste depuis l’assassinat de Rabin, en 1995, il s’enflamme
pourtant tout de suite quand elle lui propose de se présenter aux élections sur
sa liste. Et en dépit de l’opposition farouche de sa femme Aviva et de Guilad,
il décide de tenter l’aventure.
Pour ceux qui vivent loin de “l’Etat de Tel-Aviv” Noam estime qu’en tant que
député, il pourra agir en faveur des habitants de la “périphérie”, c’est-à-dire
du nord et du sud du pays, ceux qui vivent loin de ce qu’il appelle “l’Etat de
Tel-Aviv” : il entend oeuvrer pour leur procurer des emplois, améliorer les
voies de communication et offrir aux jeunes une meilleure éducation.
Evidemment, ce ne sera pas un candidat comme les autres.
Rares sont ceux qui débarquent en politique armés d’une telle popularité, et
rares sont ceux qui ont mené avec succès un combat public qui semblait perdu
d’avance. Mais surtout, rares sont les hommes politiques qui manifesteraient,
visà- vis des ravisseurs de leur fils, une telle tolérance, suggérant, comme
l’a fait Noam, que les Juifs aussi ont kidnappé des soldats dans leur lutte
pour l’Indépendance contre les Anglais, dans les années 1940, et que le combat
des Palestiniens pour la liberté s’apparente à celui d’Israël pour
l’Indépendance.
Le père de Guilad ne se fait pas d’illusions sur ses chances de réussir sa
carrière politique et il a conscience de son inexpérience en la matière. Peu
après avoir annoncé sa candidature, en janvier dernier, il a esquivé toute
question relative à la sécurité d’Israël ou à l’Iran. Connu pour sa capacité à faire
bouger les choses, il ne sait pas si la reconnaissance dont il jouit en Israël
se traduira par un soutien politique. “Je l’espère, mais ce n’est pas une
certitude. Je ne le saurai que le jour où l’on dépouillera les bulletins.” Il
ne prend toutefois pas la chose trop à coeur : “J’imagine que si je ne gagne
pas, je serai déçu, mais je ne vais pas me suicider pour autant !”
Communication efficace Il évoque sa carrière politique naissante et l’année
écoulée depuis le retour de Guilad, assis dans la salle à manger, devant
quelques souvenirs de ces cinq années durant lesquelles son fils était absent :
un petit morceau de bois sur lequel sont gravés les mots “Guilad est encore
vivant”, un badge portant la photo de ce dernier et le slogan : “Guilad est
libre”. L’époque où Noam s’indignait devant les caméras de télévision est
révolue : aujourd’hui, il parle d’un ton calme, avec réticence, par phrases
courtes.
Malgré son mètre soixante-quinze, il paraît tout petit : mince et presque
chauve, il porte des lunettes à monture d’acier qui dissimulent mal son regard
espiègle. Vêtu d’un tee-shirt bleu, d’un short et de sandales, il est seul à la
maison.
Guilad est aux Etats-Unis, invité à une soirée privée à l’université de Yale
(mis à part un “merci” adressé à la foule, il ne dira rien ce soir-là), et
Aviva, qui travaille comme secrétaire, est à son bureau.
Yoël, le frère de Guilad âgé de 29 ans, a quitté depuis peu la maison et est
ingénieur dans l’entreprise de défense Rafael.
Quant à sa soeur Hadas, 22 ans, elle a terminé son service militaire et visite
l’Extrême-Orient.
Noam manifeste une certaine réticence à parler de sa propre enfance. Quel
intérêt ? demande-t-il. A contrecoeur, il explique être né en 1954 et avoir
grandi à Kiryat Ata, près de Haïfa. En 1988, il s’installe à Mitzpe Hila avec
sa famille.
Il travaille alors comme ingénieur au service marketing de l’entreprise
d’outillage ISCAR. Pendant une partie de la captivité de Guilad, alors que Noam
se bat à plein temps pour faire libérer son fils, ISCAR lui versera chaque mois
l’intégralité de son salaire.
Toujours hésitant, Noam évoque la stratégie que sa famille et lui ont employée
au départ, en 2006, pour obtenir la libération de Guilad, choisissant
d’eux-mêmes de garder le silence et de laisser toute latitude d’agir au
gouvernement.
Mais bientôt, l’expérience de la famille de Ron Arad, l’aviateur capturé dans
les années 1980, les pousse à changer de tactique. Noam est désormais décidé à
se faire entendre.
“Nous avons pris la résolution de donner de la voix”, explique-t-il.
La faute au gouvernement
En octobre 2009, le Hamas envoie pour la première fois
une vidéo prouvant que Guilad est en vie. Noam et sa famille n’en ont jamais
douté, bien que les trois messages écrits, semble-t-il, de la main du soldat,
qu’ils ont déjà reçus n’aient pas constitué une preuve irréfutable. En
regardant la vidéo, Noam respire. “Nous l’avons reconnu, nous avons vu qu’il
était en vie, qu’il pouvait marcher... Cela nous a soulagés, mais nous
regrettions qu’il ne nous annonce pas qu’il rentrait à la maison...” Le message
du Hamas : le captif était bien vivant, mais il ne serait libéré qu’en échange
de prisonniers détenus en Israël.
Pendant des années, les négociateurs israéliens vont travailler sur le dossier,
mais sans parvenir à tomber d’accord avec le Hamas sur une liste de prisonniers
susceptibles d’être échangés contre le soldat. Quand, à l’automne 2011, se
profile la possibilité d’un terrain d’entente, les négociateurs en informent
Noam, mais sans lui demander son approbation. “Nous ne nous en sommes pas mêlés
du tout”, se souvient-il.
La mise au point de l’accord sera finalement annoncée et certains Israéliens,
en particulier les familles de victimes d’attentats, protestent en apprenant
que des assassins vont être libérés.
Le prix à payer est trop élevé, disent-ils : 1 027 prisonniers palestiniens
contre un seul Israélien ! Noam manifeste sa compassion : il a lui-même perdu
son frère jumeau en 1973, dans la guerre de Kippour. “Nous comprenons leurs
sentiments, leur douleur, leur colère.
Seulement, il y avait là une chance de faire revenir un soldat qui allait
mourir s’il n’était pas très vite libéré. Je pense que n’importe quel parent
affecté par le terrorisme aurait agi de même pour ramener un fils à la maison.”
Nombreux sont ceux qui refusent de voir libérés des terroristes avec du sang
sur les mains.
Noam leur répond que les assassins figurant sur la liste sont en nombre très
faible et que ce ne sera pas la première fois qu’Israël fait de tels “gestes”.
Ses nombreuses conversations avec les familles endeuillées le persuadent
toutefois d’une chose : “On ne peut pas convaincre des gens qui ont perdu un
enfant que le gouvernement a raison de libérer tous ces prisonniers
palestiniens, que cette décision est justifiée.” Et s’il y a quelqu’un à
blâmer, ajoute-t-il, c’est le gouvernement lui-même, qui, face au Hamas, n’a
pas réussi à réduire davantage le nombre de prisonniers à échanger.
Un fils devenu adulte
Si Noam n’avait aucune expérience avant de lancer une
campagne de mobilisation du public en faveur de Guilad, ou de s’engager dans la
politique, il en avait encore moins quand il s’est agi de s’occuper de son fils
à son retour. Au cours des premiers jours, il doit s’improviser psychologue.
“Nous n’avions pas réfléchi à la façon de nous comporter avec Guilad. Nous ne
savions pas dans quel état de santé physique et psychologique nous allions le
récupérer.”
Sur le plan physique, Guilad est très faible. Un mois après son retour, il
subit une opération pour retirer sept éclats d’obus reçus à la main peu avant
sa capture. Des blessures qui n’ont pas été soignées durant sa captivité.
Toutefois, ces maux physiques qu’il convient de traiter ne sont rien face aux
blessures psychologiques.
Noam ne force pas Guilad à parler. Il reste en retrait et attend que son fils
vienne lui raconter de lui-même ce qu’il a vécu. Mais le jeune homme est avare
de détails, même avec sa famille. Il cherche visiblement à tirer un trait sur
le douloureux épisode. Le jour où Noam laisse échapper devant la presse des
détails qu’il lui a livrés sur son incarcération, Guilad est furieux.
Une fois seulement, Guilad acceptera de donner une interview.
Le 17 octobre dernier, il apparaît ainsi à la télévision dans un documentaire
d’une heure réalisé par des amis à lui.
Là, il raconte le déroulement de ses journées en captivité, les nuits où le
sommeil le fuyait, les listes qu’il dressait pour ne pas oublier les choses de
son passé... Plus poignant encore, il affirme que, malgré cette épreuve, il
enverra ses propres enfants à l’armée. Selon Noam, Guilad ne savait pas, en
tournant ce film, qu’il serait diffusé à la télévision israélienne.
La politique sur le terrain
Guilad a 26 ans à sa libération. C’est un adulte
qui revient chez ses parents. “Nous ne pouvions plus lui dire ce qu’il devait
faire ou ne pas faire”, raconte Noam. Un jour, Arik Henig, grand nom du paysage
médiatique israélien, lui propose de cosigner avec lui une rubrique sportive
hebdomadaire dans le Yediot Aharonot, célèbre quotidien israélien. “Mon fils
n’a même pas eu à envoyer son CV !”, plaisante Noam.
Depuis qu’il s’est lancé dans cette activité, Guilad a assisté au championnat
de basket NBA All-Star à Orlando, puis à l’Euro 2012 de football à Barcelone.
Dans la rubrique qu’il rédige avec Henig, il donne son avis sur qui est le
meilleur gardien de buts de football du monde ou quelle est la meilleure équipe
de basket de tous les temps.
Mais, selon Noam, il ne compte pas en faire son métier. Guilad étudiera sans
doute les mathématiques ou l’économie à la rentrée universitaire 2013.
Si Noam se figurait que les Palestiniens laisseraient Guilad tranquille après
sa libération, il se trompait. Quand l’équipe de football de Barcelone invite
Guilad au Super Classico du 7 octobre dernier contre le Real Madrid, et lui
remet une médaille à cette occasion, des groupes palestiniens viennent
manifester leur désapprobation, appelant toutes les associations sportives
arabes à intenter des procès, tandis que le Hamas annonce, de son côté, un
boycott médiatique du club de football de Barcelone.
Cette réaction palestinienne surprend beaucoup Noam.
“C’est pathétique”, soupire-t-il. “N’ont-ils pas d’autres problèmes à régler,
d’autres luttes à mener que d’empêcher Guilad d’aller à Barcelone ? Nous, nous
sommes très heureux de rencontrer les Palestiniens sur les terrains de sport
plutôt que sur les champs de bataille ou aux points de contrôle de l’armée !”
Syndrome de Stockholm par procuration ? Au printemps dernier, les Israéliens
ont eu la surprise - voire la stupéfaction - d’entendre Noam compatir à la
détresse des ravisseurs de son fils. Certains médias ont même rapporté - de
façon erronée - qu’il comprenait les Palestiniens qui capturaient les soldats
israéliens. Il rétablit les choses : “J’ai dit que les Palestiniens
combattaient pour leur liberté, pour un Etat, et que, si j’étais moi-même
palestinien, je lutterais peut-être pour la liberté contre la force
d’occupation.
Mais pas contre les civils ! Nous aussi, nous avons combattu les Anglais quand
ils occupaient cette région. Et nous aussi, nous avons tué des soldats
britanniques. En revanche, je suis totalement opposé à l’enlèvement de soldats
et de civils, car cela est contraire au droit international.”
Voilà qui rassure ; ainsi, Noam doit bel et bien haïr les ravisseurs de son
fils. “Bien sûr, je ne les aime pas”, confirme-t-il. “Mais ce que j’aime encore
moins, c’est l’état de guerre entre les Palestiniens et nous. Pour moi, la
guerre devrait être terminée depuis longtemps. Quand il y a des conflits comme
ça, les gens font des choses pas très jolies.
Tsahal non plus n’est pas toujours très propre dans sa façon de procéder.”
Mais reste-t-il un espoir de voir la situation s’améliorer dans un avenir
proche ? “Malheureusement”, répond-il, “ce n’est pas demain la veille qu’on
verra se profiler une solution. Mais cela ne signifie pas que les Palestiniens
et nous ne devons pas continuer à essayer !” Le retour de Guilad à la maison,
il y a un an, n’a rien changé aux croyances religieuses de la famille. Celle-ci
était laïque avant l’enlèvement, elle le reste aujourd’hui. “Nous ne sommes pas
religieux”, confirme Noam, “mais cela ne nous empêche pas de respecter la
religion et les religieux.
Pour notre part, nous sommes non-croyants.” Même après avoir vu Guilad revenir
sain et sauf ? “Oui, même après cela.”