Haïfa, l’autre ville blanche

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September 3, 2017 17:28

L’empreinte de l’architecture Bauhaus est particulièrement visible dans la ville côtière




Haïfa, l’autre ville blanche

Derekh Hamelakhim, angle Chaar Palmer, maintenant Derekh Haatsmaout, 1951. (photo credit:GPO)

Si l’on vous dit Bauhaus, vous pensez immédiatement à Tel-Aviv, le haut lieu de ce style architectural qui a valu à la Ville blanche d’être classée au patrimoine mondial par l’UNESCO. Pourtant, le fleuron de cette architecture se trouve à Haïfa.
L’urbanisme de la ville côtière, et son évolution au cours de la première moitié du XXe siècle, en dit beaucoup sur la société de l’époque, selon Gilbert Herbert, une sommité internationale en matière de Bauhaus, professeur émérite, ancien doyen de la faculté d’architecture du Technion et ancien directeur du centre de recherche sur le patrimoine au Technion. Son ouvrage, Bauhaus on the Carmel and the Crossroads of Empire (Le Bauhaus du Carmel au carrefour de l’Empire), coécrit avec l’architecte et chercheuse au Technion Silvina Sosnovsky, met en perspective les développements industriel et démographique de Haïfa, troisième plus grande agglomération d’Israël, et celui de son architecture. Publié à l’occasion d’une exposition présentée à Haïfa, Tel-Aviv, Chicago, ainsi qu’en en Italie et au Japon, le livre a suscité un vif intérêt parmi les architectes du monde entier. Il révèle combien le climat socio-économique de l’époque a laissé son empreinte aussi bien sur la colonie allemande, construite par les Templiers à la fin du XIXe siècle, que sur les bâtiments ottomans, érigés au début du XXe siècle, et ceux influencés par les architectes du Bauhaus venus d’Allemagne, de Tchécoslovaquie ou d’URSS dans les années 1920.

Second berceau du Bauhaus

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Gilbert Herbert est né en Afrique du Sud. Diplômé de l’université du Witwatersrand, il y a enseigné jusqu’en 1961, avant de poursuivre sa carrière à l’université d’Adélaïde en Australie. C’est en 1968 qu’il s’est installé en Israël avec sa femme et ses deux enfants, pour travailler au Technion. Depuis lors, il vit à Haïfa. Il évoque l’âge d’or du Bauhaus, et la désuétude dans laquelle sont malheureusement tombés ces bâtiments uniques. « Il y a eu une révolution dans l’architecture après la Première Guerre mondiale en Europe. Il était urgent de reconstruire celle-ci rapidement et à moindre coût. Beaucoup de juifs du Vieux Continent, animés de considérations à la fois religieuses, sionistes et politiques ont décidé d’immigrer en Palestine alors sous Mandat britannique. Parmi eux, un grand nombre d’architectes d’avant-garde issus du modernisme. »

« Avant cette époque, on ne parlait pas encore d’école du Bauhaus proprement dite », remarque Herbert. « La plupart des architectes avaient étudié dans des instituts techniques. Ils étaient portés par l’idéal socialiste, dont ils faisaient leur force motrice. Beaucoup s’étaient formés sur le tas et avaient fait leurs premiers pas dans le métier comme apprentis. Ils avaient gardé une approche pratique et pragmatique de la construction, avec le souci constant d’adapter celle-ci aux besoins des gens. C’est seulement dans les années 1920 que Walter Gropius a véritablement lancé l’école du Bauhaus à Dessau, mouvement comprenant à la fois architecture et arts décoratifs, comme le mobilier. C’est au cours de ces années-là que l’Art déco a définitivement supplanté l’Art nouveau. La construction, encore et toujours plus fonctionnelle, s’est simplifiée, combinant l’art et l’industrie. Au début des années 1930, une célèbre exposition à New York a donné à ce mouvement le label de « Style International », signant son avènement en tant que tel.

Munio Weinraub (Gitaï) est l’un des architectes phares issus de l’école du Bauhaus. Son fils, le cinéaste Amos Gitaï, a ouvert en 2012 le premier musée d’architecture d’Israël, situé dans ce qui fut autrefois l’atelier d’architecte du Carmel. Toutefois, la collection du musée est assez limitée et n’éclaire pas particulièrement l’aventure du Bauhaus. Les passionnés d’architecture seront déçus, mais le lieu offre en revanche un calendrier assez riche de conférences et d’événements pour les professionnels. Weinraub a étudié à Dessau, avant d’immigrer en Israël en 1934. Il a vécu à Haïfa le restant de ses jours. Avec son acolyte Alfred Mansfeld, il a conçu des établissements scolaires et religieux, des kibboutzim, des bâtiments industriels et des milliers de logements sociaux. Sans compter des monuments célèbres, comme celui de l’Holocauste et de l’Héroïsme à Yad Vashem. Tous deux ont ensuite rejoint les membres du corps enseignant du Technion.

Au commencement était le Technion

La poignée d’architectes juifs ayant étudié aux sources du Bauhaus ont changé le visage de Haïfa, en imposant une architecture qui témoignait du développement de l’industrie et du boom démographique de la ville produit par l’immigration. « Durant la période post-première guerre mondiale, Haïfa, sous Mandat britannique, est devenue le premier centre névralgique du pays, conjuguant croissance économique et développement industriel. La ville était un carrefour d’une importance géopolitique de tout premier plan », explique Herbert. « Elle possédait un accès maritime majeur, même si le port n’existait pas encore. Les oléoducs acheminant le pétrole irakien y convergeaient. Haïfa était aussi au centre du réseau ferroviaire qui s’étendait du nord au sud, reliant la ville à Lod et à l’Egypte, tandis que le chemin de fer Hedjaz conduisait à l’est vers la Jordanie. »

Le Technion, construit à l’origine sur les flancs du quartier Hadar, est né avant l’Université hébraïque. Bien qu’il ait été érigé avant la Première Guerre mondiale, ce n’est qu’en 1924 que l’on a commencé à y enseigner. « C’est grâce au Technion, construit à cet emplacement spécifique, que les dirigeants du Yichouv se sont concentrés sur le Hadar pour le développement urbain, favorisant une croissance démographique constante dans la région », relate Herbert. Avant la construction de l’institut technologique, le centre-ville était situé près de la mer. Sa population était composée de riches arabes chrétiens. Mais à mesure de l’augmentation de l’immigration juive, ceux-ci ont préféré s’installer dans les hauteurs, sur les collines du Hadar.

Le centre névralgique du pays

Chaim Weizmann avait déjà tablé sur Haïfa et son potentiel, en se concentrant sur son développement. Il avait fait appel à des spécialistes, comme Patrick Geddes, pionnier de l’urbanisme moderne, ainsi que l’architecte juif allemand Richard Kaufmann, afin de planifier des villes jardins dans les quartiers Hadar, Ahouza, ceux du Carmel central, du Carmel français et de Naveh Shaanan. Les Krayot, le long de la baie, ont également été conçus en tant que banlieues résidentielles. « C’est donc dans le quartier Hadar que s’est épanoui le Bauhaus au travers des maisons, bâtiments municipaux et centres commerciaux », indique le chercheur. « Le premier centre commercial, Beit Hakranot, était à l’origine le siège du JNF [Fonds national juif] et du Keren Hayessod. Les boutiques étaient situées au rez-de-chaussée et les bureaux sur les galeries supérieures. »

Avec l’explosion démographique que connaissait la ville, il fallait construire également des magasins, des cinémas et des cafés, qui ont peu à peu empiété sur les jardins de ces quartiers, dont il n’est finalement plus resté grand-chose. Pour autant, le Style international a survécu et le fameux marché Talpiot est l’un des bâtiments les plus emblématiques du Bauhaus au monde, avec ses contours incurvés et son toit étonnant en verre, qui éclaire les différents niveaux de galeries jusqu’au rez-de-chaussée.

« Ce style était adapté aux conditions climatiques de la région. De plus, ces constructions ne revenaient pas cher », explique Herbert. « Nous n’avions à l’époque ni bois, ni acier, ni tuiles. Travailler la pierre nécessite une main-d’œuvre qualifiée, et les professionnels ayant hérité de ce savoir-faire n’étaient pas faciles à trouver. » En revanche, avec l’ouverture de la cimenterie Nesher, le pays disposait de ciment à profusion et à un prix particulièrement abordable. Cela permettait de construire rapidement, et il suffisait d’ajouter une couche de peinture blanche sur le ciment. « Les circonstances ont obligé les architectes à aller au plus simple. Le Bauhaus s’inscrivait donc dans l’esprit de l’époque », ajoute le professeur. Il y a eu toutefois des ajustements et des variantes entre le design européen et israélien. Tandis que les bâtiments européens sont dotés de grandes fenêtres pour laisser passer la lumière du soleil, les constructions Bauhaus locales sont caractérisées par des ouvertures plus petites ; la lumière pénètre dans les escaliers par les fenêtres latérales qui s’élèvent de l’entrée principale jusqu’au toit parfaitement plat. Quant à la forme arrondie des balcons, elle était typique de la tendance moderniste de l’époque. La première centrale électrique du pays et l’hôpital gouvernemental Rambam, tous deux conçus par Erich Mendelsohn, sont des réalisations typiques du style.

Une ville blanche fantôme

A son âge d’or dans les années 1970, le Hadar était la capitale commerciale de la région et le lieu privilégié pour les loisirs. Les gigantesques cinémas étaient toujours pleins, et il fallait faire des heures de queue pour acheter ses billets, à tel point que le film était souvent à moitié terminé au moment où certains spectateurs s’installaient enfin dans la salle. A l’époque, c’est dans les rues Herzl et Nordau que se trouvaient les élégantes boutiques de vêtements et d’accessoires de luxe. Gilbert Herbert regrette la désintégration du quartier Hadar et déplore que ses bâtiments, fleurons du patrimoine national, tombent en désuétude. Les murs s’effritent, les projets de rénovation peinent à voir le jour et les chantiers sont vite abandonnés. Des magasins bon marché investissent les lieux, et transforment ce qui fut naguère le centre névralgique de Haïfa. Des centres commerciaux couverts, construits sur le Carmel et dans les Krayot, ont vite gagné la faveur des consommateurs, séduits par le stationnement gratuit et la climatisation. Le chercheur souligne ainsi le contraste avec la plupart des agglomérations européennes dont les centres-villes ont su conserver leur charme et leur ambiance.

Dans les années 1980, un projet promettait de faire de la rue Nordau un centre commercial piétonnier. Cependant, le manque de possibilités de stationnement a dissuadé les commerçants d’y installer leurs boutiques. Le projet a capoté, et les échoppes délabrées sont restées à leur place dans les artères envahies par les détritus. Si le théâtre municipal accolé au parc a été rénové, tout le quartier s’apparente aujourd’hui à une ville fantôme qui ne reprend vie que lorsqu’il y a une représentation au théâtre.
La bibliothèque adjacente a récemment été modernisée à l’intérieur, mais l’extérieur et l’escalier restent particulièrement vétustes.
La plus grande injustice que l’on peut faire à l’architecture de cette période, selon Gilbert Herbert, est de laisser le marché Talpiot se délabrer. Avec le temps,
il est même devenu dangereux de se rendre à l’étage et d’emprunter les galeries supérieures. Par conséquent, l’activité commerciale se trouve reléguée au sous-sol, sale et bruyant, et dans les rues adjacentes. La vétusté des murs, tout comme les canalisations et les sorties de secours rouillées, font peine à voir.
Contrairement à Tel-Aviv, les autorités municipales de Haïfa ne semblent pas s’émouvoir de cet héritage du Bauhaus qui menace de disparaître. Si rien n’est fait, ces bâtiments emblématiques tomberont en poussière.

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