Première montée au Kotel

L’écrivain Leib Rochman, aujourd’hui disparu, raconte son inoubliable visite au Kotel lors de la fête de Chavouot qui a suivi la libération du Mur en 1967

By LEIB ROCHMAN
May 21, 2017 18:01
Emerveillement et ferveur au Mur occidental

Emerveillement et ferveur au Mur occidental. (photo credit: GPO)

Quelques jours se sont écoulés depuis la libération de la Vieille Ville de Jérusalem. Elle est entre nos mains. Pourtant, elle reste encore enfermée dans ses murs. Nous continuons à marcher tout autour, encore et encore.
On peut presque en palper l’atmosphère. Elle plane au-dessus de nos appartements et de nos maisons. La nuit, elle nous sort de nos lits. C’est peut-être une bonne chose que nous ne puissions pas encore nous y rendre. C’est bien, même si tout est déjà prêt, que nous soyons encore tenus à distance.

Le Mur occidental est entre nos mains. Il vit en nous. Nous le sentons si proche, à peine au-delà de l’horizon. Les pierres attirent nos corps, comme un aimant. Nous attendons patiemment, une attente douce et terrible. Ne nous précipitons pas. Préparons-nous.

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Douce et terrible attente


Pendant toutes mes années à Jérusalem, quand je me promenais près des murailles de la ville, de notre côté, je me disais qu’il devait en être ainsi, peut-être à tout jamais. Cette nostalgie ne nous quitterait sans doute jamais. Il était bon, peut-être, que quelque chose reste toujours « hors de portée », inatteignable. Mais maintenant, tout était ouvert.

Sur les murailles, les gardes vont et viennent. Ils se tiennent là, au-dessus, jour et nuit. Nous fermons les yeux encore plus fermement. Nous voulons que le rêve de toutes les générations passées se poursuive en nous-mêmes. Nous sommes une semaine avant Chavouot, la fête du don de la Torah. Nous le sentons clairement : toutes nos âmes se sont tenues là, au pied de la montagne. Les siècles se referment autour de nous. Nous nous lovons en leur sein.

Au cours de cette semaine d’attente, nous avons encerclé la Vieille Ville. Nous l’avons prise dans nos bras, l’avons enlacée, embrassée. Je suis parmi ceux qui ont eu cet insigne mérite. Mes pieds bondissaient au-dessus des vallées, mes talons claquaient sur les montagnes. Je suis monté et redescendu. Nous tournons autour des collines de Jérusalem, et en nous résonne le verset : « Entourez Sion et encerclez-la. » Nous sautons de colline en colline et l’écho retentit en nous : « La voix de mon bien-aimé, le voici, il vient, sautant par-dessus les montagnes, sautant par-dessus les collines. » Ces versets coulent en nos veines à chaque pas, nous prêtent leur voix, pour nous permettre de comprendre ce qui se passe en nous et autour de nous. Sans eux, nous ne serions pas en mesure de faire un seul pas. Nous serions aveuglés par la lumière originelle qui nous entoure. Ces versets nous prennent par la main et conduisent nos pas.

Par la porte des Lions

Tout autour de moi, le silence primal des montagnes de Judée, brunes à leurs sommets, sous l’éclat du soleil, comme par un jour de fête ; illuminées par de blancs rayons de lumière s’élançant vers les hauteurs. Nul ne peut contempler leur beauté. Plus bas, le sable et les rochers qui déchiraient jadis les pieds des prophètes.

Tournant les yeux vers le mont des Oliviers, je découvre l’ampleur de la destruction : presque toutes les tombes ont été mises à sac. Les pierres tombales sont brisées, fracassées en mille morceaux. Les os d’un de mes grands-parents, ou arrière-grands-parents, reposent peut-être ici. Je veux m’effondrer sur les tombes, déchirer mes vêtements de douleur et pleurer toutes les larmes des générations qui convergent en moi.

Puis je me tiens à la porte des Lions. C’est par elle qu’il y a quelques jours, nos parachutistes ont fait irruption dans la Vieille Ville. Je suis là, debout, immobile : je sais que par-là je ne peux pas me rendre au Kotel. Eux avaient la permission. Eux le pouvaient, mais pas moi. Il me vient à l’esprit que c’est peut-être à cause d’eux, nos jeunes lions, que cette porte est appelée ainsi.

Une fois à l’intérieur, on peut immédiatement se diriger vers le mont du Temple. Je décide de ne pas faire valoir mes droits, de ne pas pénétrer dans la Vieille Ville, mais d’attendre, de me préparer, de me purifier pendant trois jours, et de franchir ses portes en même temps que tout le monde, avec la nation tout entière. La fête de Chavouot approche.
Alors, nous monterons à Jérusalem

Toute la nuit de Chavouot, Jérusalem est sous tension. Difficile de trouver le sommeil. A l’intérieur des maisons, les lumières restent allumées. Même les enfants dans leurs berceaux et les vieillards dans leurs lits ne parviennent pas à s’endormir. Les mères restent habillées, en robes et pantoufles. Les filles ne défont pas leurs cheveux.

Les synagogues et les écoles débordent de monde. L’on sent partout que c’est une nuit de veille et d’attente. La nuit laissera bientôt place au jour. Devant les portes des synagogues, les jeunes et les enfants sortent constamment en courant, l’œil rivé à l’horizon. Chez moi aussi, point de repos. Nous avons mis le réveil à quatre heures du matin, pour être parmi les premiers à partir pour le Mur occidental. Les enfants se réveillent sans arrêt, le regard fixé sur les aiguilles de l’horloge, au mur.

A trois heures et demie, nous n’y tenons plus. Dehors, le ciel tourne au bleu, peu à peu. Nous nous lavons le visage et les yeux, puis nous sortons. Nous nous mettons en marche. Tout est clair, soudain. Une lumière fraîche embrasse la ville. Tout paraît transparent. Il semble aujourd’hui que les cieux refusent de descendre, là-bas, au-delà de l’horizon. Qu’à cela ne tienne ! Nous monterons jusqu’à eux.

Nous marchons dans les premières lueurs de l’aurore. Les gens sortent des cours et des rues adjacentes, des familles entières. On a l’impression que si l’on se dépêche, on arrivera parmi les premiers. Les enfants nous tirent par la main. Aussi loin que porte notre regard, la foule continue à déferler.

Soudain, nous nous retrouvons sur la route qui plonge vers l’est, vers le mont Sion. A ce moment-là, des milliers de juifs affluent de toutes les directions. Les routes serpentent en cercles concentriques, l’une au-dessus de l’autre, comme de larges bandes sur la montagne. A perte de vue, une foule gravit les pentes, devant et derrière nous. Personne ne se presse – jeunes et vieux, femmes et hommes, enfants et vieillards, habitants d’Israël et juifs du monde entier. Que le chemin n’ait pas de fin, tel est notre vœu le plus cher.

Comme un chant prêt à jaillir

L’aube de Jérusalem commence à poindre au-dessus des montagnes. Il fait de plus en plus clair. Tournant les yeux vers l’orient, on aperçoit les collines de Moab, qui chatoient dans leur brume argentée.
Nul ne souffle mot. Les enfants ne posent pas de question. Nous marchons les pieds ivres et le corps chancelant, grisés de pureté. Nous levons les yeux vers les murs de la Vieille Ville. Nos soldats, casques sur la tête, se tiennent là, debout, et dans la brise matinale, les drapeaux bleu et blanc flottent au vent. Des militaires, couverts de leur châle de prière, portent le fusil à l’épaule. Ce ne sont plus des soldats que l’on voit se profiler sur les murailles de Jérusalem, mais des Lévites qui montent la garde, trousseau de clés à la ceinture : d’un instant à l’autre, ils vont entonner le cantique du jour. Emerveillés, plus rien ne peut nous surprendre. Si les morts sortaient à cet instant de leurs tombes sous nos yeux, tout juste hausserions-nous les sourcils.

Le bruit de nos pas sonne comme un chant prêt à jaillir. Nous marchons tranquillement, sans hâte. Les juifs de toutes les synagogues et écoles de Jérusalem portent des rouleaux de la Torah.
A mes côtés, mes enfants murmurent des prières. Ma petite fille me chuchote tout bas : « Dommage que nous ne soyons pas morts. Nous ne pourrons pas nous lever pour la résurrection des morts ». Elle ne peut détacher les yeux du mont des Oliviers profané. « Peut-être que les Arabes ont renversé les pierres tombales pour que les morts puissent se lever plus facilement. »

« Leurs corps ne seront plus de chair et de sang, mais de terre », murmure-t-elle. « Ils n’aspireront plus à retourner à la terre, ils ne mourront plus. Seul le corps de chair et de sang doit mourir, car il nous est étranger. Nous venons de ce sol même, et dans les jours qui viennent, nous vivrons avec les corps d’argile de notre terre. La chair des juifs, où qu’ils soient, vient du limon de la terre d’Israël. Voilà pourquoi ils aspirent de toute leur âme à vivre ici, jusqu’à leur dernier souffle, à revenir à leur source. »

Elle pointe du doigt les enfants juifs issus du monde entier qui dansent et chantent autour de nous, une joie éternelle brillant dans leurs yeux. Je redoute d’en entendre davantage. Au moment de l’Exode, les enfants, les nourrissons, prophétisaient aussi. Ils avaient vu Dieu. Du sein de leur mère, ils pointaient du doigt : « C’est mon Dieu et je chanterai sa gloire. »

Quand le cœur éclate


A cet instant, débordant de gratitude, je sens une joie immense m’envahir. Moi, l’enfant juif de la Shoah, j’ai mérité d’assister ici au renouveau. Maintenant, je n’ai plus besoin de rien, j’en suis sûr. Je voudrais courir vers les charniers où mes proches ont été enterrés, les tirer de là, les réveiller et leur crier la bonne nouvelle : j’ai vu tout cela de mes propres yeux. J’en suis le témoin ! Je suis transporté entre les deux : l’Holocauste juif et le renouveau, ici et maintenant. Quelqu’un chante à nouveau : « Heureux sommes-nous d’avoir mérité de vivre ce jour ! » Je déborde d’émotion, je ferme les yeux.

Nous passons alors la porte des Immondices. Nous sommes de l’autre côté du mur, à l’intérieur de la Vieille Ville. Nous nous mettons tous à marcher solennellement. Le calme est de rigueur. Les murs et les maisons s’élèvent au-dessus de nous. Nous sommes tout petits à côté.

A proximité, sur les toits, planent les dômes étrangers. On sent déjà l’atmosphère du Mur occidental. Nous restons sans voix. Nous ne le voyons pas encore, mais nous savons qu’il est ici. Nous avançons encore un peu, plus loin, plus loin encore, et alors – nous tombons en arrêt ! Toute question paraît futile. Nous savons qu’il s’élève, au-dessus de nous.
Nous sommes en dessous, figés dans son ombre – une mer de têtes aux yeux tournés vers le haut. Il nous domine de toute sa hauteur. Nous baissons la tête et couvrons nos yeux de nos mains. Alors, seulement, se tait le tumulte de notre cœur, le cœur de tous et de chacun, qui monte, s’élève, et, pour la première fois, éclate. 


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