Yemen : la fin de la communauté juive

Alors que les Houthis, soutenus par l’Iran, ont pris le contrôle du pays, une discrimination systématique menace d’effacer l’histoire des juifs du Yémen

By ALI AL-MOSHIKI/THE MEDIA LINE
September 29, 2015 14:10
Seder de Pessah dans une famille yéménite

Seder de Pessah dans une famille yéménite. (photo credit: GPO)

Yahya Yaqoub respire avec difficulté. Il est au bord du malaise à chaque fois qu’il sort dans la rue et qu’il lit cette phrase : « Que les juifs soient damnés. » Le slogan est placardé dans tout le Yémen depuis que les Houthis ont pris le contrôle du nord du pays, y compris la capitale Sanaa, il y a tout juste un an. Yaqoub est le dernier enseignant d’hébreu de la seule école juive de Raida-Amran, à environ 55 kilomètres au nord-ouest de Sanaa. Là, la dernière communauté juive du pays vit isolée.

Yaqoub dirige l’unique école juive dans une pièce de sa maison où il vit avec sa femme et l’un de ses quatre enfants. Avant, il avait des dizaines d’élèves. Désormais, seuls sept garçons et dix filles étudient chez lui. « Cela fait longtemps que nous ne nous sentons pas les bienvenus dans notre propre pays, mais les menaces et les malédictions permanentes, sachant que les hommes qui les profèrent sont sérieux, c’est trop », confie-t-il.
Avant de devenir enseignant, Yaqoub était forgeron et il « gagnait beaucoup d’argent », grâce à son talent. Il possédait un magasin et y travaillait avec son fils Ismaël, jusqu’au jour où des musulmans lui ont volé ses biens, raconte-t-il. Il a alors été contraint de se reconvertir et enseigne désormais à des enfants juifs en contrepartie des frais d’écolage. « Je suis propriétaire de trois maisons, mais à chaque fois que j’essaie de les vendre, les acheteurs tentent de m’escroquer, étant donné que j’appartiens à une minorité. J’ai réussi à envoyer trois de mes enfants en Israël et aux Etats-Unis et je ne veux pas qu’ils reviennent. Je vis à présent avec mon plus jeune fils qui a 13 ans », raconte-t-il.
Aujourd’hui, il ne reste que huit familles juives à Amran, soit une quarantaine de personnes. La plupart sont des enfants, des femmes et des gens âgés. Les jeunes ont quitté le pays depuis longtemps, à la recherche d’une vie meilleure : la plupart d’entre eux se sont installés en Israël, aux États-Unis ou au Royaume-Uni.
Ils sont à peine plus nombreux à Sanaa. La présence juive dans la capitale se chiffre autour de dix familles. La plupart d’entre elles vivaient à Saada, dans le nord du Yémen, avant d’être transférées dans une enceinte résidentielle à proximité de l’ambassade des Etats-Unis. Les Houthis chiites leur avaient laissé le choix : se convertir à l’islam, quitter le pays ou mourir. Pour leur sécurité, l’ancien président Ali Abdullah Saleh avait transféré les familles juives dans une résidence protégée de la capitale.

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Aujourd’hui, 46 juifs vivent dans ce refuge. Depuis la fermeture des ambassades occidentales dans la capitale, la communauté juive est de plus en plus inquiète. Pour éviter de se faire remarquer, les hommes et les jeunes garçons cachent leurs péot (papillotes) sous une casquette identique à celle que portent les hommes yéménites.
Le rabbin Youssif Habib fait partie de ces personnes déplacées. En 2007, il a dû quitter sa maison à Saada pour s’installer à Sanaa. « Je suis obligé de raser mes papillotes. Cela me fait de la peine, car elles font partie de ma culture et de ma religion, mais je le fais pour éviter d’être agressé », dit-il tristement. Les juifs de Raida ont été moins chanceux. La communauté s’est dispersée en 2008 après le meurtre de l’un de ses membres.

Le respect des traditions

Moselle Yahia Juda, 60 ans, vit avec son mari Said et leurs trois filles à Raida-Amran. Ce sont des raisons financières qui ont empêché la poignée de juifs restante de quitter le pays, explique-t-elle. « La plupart d’entre nous avons vécu toute notre vie au Yémen. C’est le pays que nous connaissons, et nous n’avons pas les moyens de prendre simplement l’avion et d’aller vivre ailleurs. Qui couvrira les frais ? Et pourquoi les Yéménites devraient-ils quitter leurs maisons et le lieu où leurs ancêtres ont vécu depuis plus de 2000 ans ? »
La maison de Moselle était autrefois l’une des plus jolies du quartier. Elle servait de point de rencontre aux membres de la communauté. Là, on pouvait parler de tout et s’adonner à la mastication du khat, cette plante narcotique si populaire au Yémen. « Regardez autour de vous maintenant », dit Moselle avec amertume. « Nous avons été humiliés et réduits à vivre comme des mendiants. A l’époque, ma maison était une pension pleine de visiteurs, à la fois musulmans et juifs, yéménites et étrangers. A présent, nous nous sentons totalement isolés », poursuit-elle.

Moselle s’est rendue en Israël à plusieurs reprises pour rendre visite à deux de ses fils et l’une de ses filles qui s’y sont installés. Elle est revenue au Yémen en juillet 2014. Elle reconnaît que les Yéménites vivent mieux en Israël sur le plan économique, mais elle estime qu’ils se sont éloignés de leurs traditions et se sont occidentalisés. Elle préfère passer ses derniers jours dans sa ville natale, quitte à vivre dans la pauvreté, plutôt que de perdre les valeurs dans lesquelles elle a été élevée. Trois de ses filles vivent avec elle à Amran, trois autres sont parties aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. La famille a coupé les liens avec une fille qui a épousé un Yéménite musulman après s’être convertie à l’islam.
Un autre fils, Youssif, vit à Sanaa depuis l’année dernière. Il essaye de gagner sa vie tandis que ses deux enfants – un garçon, Efraïm, et une fille, Léyan – séjournent avec leur mère dans la maison de leurs grands-parents à Amran. Ils ne quittent leur domicile que pour se rendre à l’école juive. A la sortie des classes, ils se hâtent de rentrer chez eux, car ils ont peur des enfants du quartier. Said explique que le ministre de l’Education a dispensé les élèves juifs des études islamiques, mais certains enseignants fanatiques continuent de les harceler. De ce fait, ils ne vont généralement qu’à l’école juive, et accusent un retard dans les matières scientifiques. Moselle, elle, ne permet même pas à ses filles d’aller en classe, après que l’une d’entre elles soit tombée amoureuse d’un musulman.

Persécutés


Yaqoub Yahya a 13 ans. Comme les autres, il porte une casquette pour dissimuler ses papillotes. Il envie les juifs qui ont réussi à quitter le Yémen. « Je ne peux pas sortir, je ne peux pas jouer dehors, je n’ai pas beaucoup d’amis et les rares fois où je me suis aventuré à l’extérieur, je me suis fait mollester par d’autres garçons », se plaint le jeune adolescent. L’incident auquel il fait référence est survenu il y a quelques semaines. Alors qu’il se rendait au marché, Yaqoub s’est fait brutaliser par des enfants musulmans qui lui ont volé son téléphone. « Je déteste vivre au Yémen. J’aimerais tellement partir, n’importe où – juste pour me sentir normal, comme un enfant qui va à l’école et s’amuse avec ses copains, et ne pas avoir peur d’être battu à chaque fois que je sors dans la rue, simplement parce que je suis juif. »
Et les incidents de ce genre ne sont pas rares. Régulièrement, des juifs sont battus ou intimidés en public. « La vie pour les juifs, aussi bien à Sanaa qu’à Amran, est devenue intolérable depuis la montée au pouvoir des Houthis », affirme Youssif Habib, le rabbin de la capitale.

Certaines familles ont plus de chance. Yahya Yaish vit à Raida-Amran. D’après ses voisins juifs, ses revenus nets s’élèveraient à plus de 34 millions de rials yéménites (plus de 500 000 shekels). Il n’a que deux filles. Les deux se sont mariées et ont quitté le Yémen. L’aînée vit à Londres, la cadette s’est installée en Israël. « Son mariage était la dernière fête que nous avons célébrée réellement dans cette communauté. C’était il y a trois ans », rappelle Yaish. « L’année dernière, une femme a accouché. Actuellement, aucune femme n’est enceinte ; on dirait que nous avons perdu tout espoir d’être heureux. » Sa maison est contiguë à ce qui était autrefois une école juive pour filles. Aujourd’hui, un couple âgé d’environ 70 ans, des gens extrêmement pauvres, dit-il, y ont trouvé refuge.
Lorsque Yahya bin Youssif bin Yaqoub a perdu la vue il y a plus de 15 ans, il a décidé de prendre une seconde épouse, étant donné que sa première femme n’avait pas eu d’enfants. Il a donc versé une dot à une famille juive. Une somme qu’il avait obtenue en vendant sa maison. Mais « ils ont pris l’argent et se sont enfuis en Israël », raconte-t-il. Il y a cinq ans, Yaqoub et sa femme ont déménagé d’Arhab à Raida, mais il insiste : jamais il n’a été victime d’attaques ou d’intimidation de la part des musulmans, et personne ne lui a jamais demandé de se convertir à l’islam.
L’un des voisins de Yaqoub, Ali Mohammed al-Kaniti, est musulman. Il est triste de voir les juifs quitter le Yémen. « C’est injuste qu’une personne ne se sente pas en sécurité dans sa propre maison. Pourquoi des gens devraient-ils être contraints de quitter leur pays uniquement en raison de leur religion ? La citoyenneté n’a rien à voir avec la religion, c’est le pays qui détermine votre lieu de résidence », juge-t-il. Le jeune Yéménite nous confie qu’il éprouvait des sentiments pour l’une des filles juives de son quartier. Mais il a gardé son amour secret, craignant les conséquences.

Un héritage national en danger

Pour ce qui est des traditions et coutumes, les juifs yéménites sont largement intégrés à la société yéménite. Ils parlent le même dialecte que leurs voisins et sont attachés aux mêmes valeurs. Les juifs yéménites s’habillent comme les autres, sauf qu’ils ne portent pas d’armes — même pas le poignard traditionnel, le jambiya. Ils possèdent cependant leurs propres lieux de culte et abattoirs. Le rabbin Sulaiman Yaqoub, une haute autorité religieuse, affirme que les juifs yéménites ne célèbrent que deux fêtes religieuses : Pessah et le Shabbat. A Pessah, ils revêtent des habits neufs et se rendent à la synagogue. Le Shabbat, ils passent des heures à lire dans des livres de prière en hébreu, adressant leurs supplications vers une pièce de tissu noir sur laquelle des versets des Saintes Ecritures ont été imprimés.

Arwa Abdu Othman, ancienne ministre de la Culture, prévient : si les juifs yéménites sont forcés de quitter le pays, le Yémen perdra une part importante de son histoire et de son héritage national. « C’est comme si nous avions coupé une partie de notre pays et l’avions jetée ; les générations futures nous accuseront d’avoir laissé une telle chose se produire », affirme-t-elle. « Le minimum que nous puissions faire à présent, c’est garder trace de cette partie de notre culture et la sauvegarder, avant qu’elle ne soit détruite à jamais. Au moins, grâce à ces efforts, l’histoire gardera une trace de la présence des juifs yéménites. » C’est la raison pour laquelle elle a documenté certains rituels, photographié les vêtements des juifs yéménites et autres objets traditionnels.
Fouad al-Sharjabi, directrice et fondatrice de la maison de la musique yéménite, explique que de nombreuses chansons juives ont été perdues, tandis que d’autres se sont mélangées à la musique traditionnelle dominante. « Les juifs âgés ont quitté le Yémen et les nouvelles générations sont élevées dans d’autres pays ; nous risquons de perdre cette richesse musicale, qui n’a pas été archivée », regrette-t-elle. « Les juifs yéménites avaient un sens artistique très développé et ont aidé à préserver des chants traditionnels, en particulier des chansons chantées par des femmes. »

Les juifs yéménites ont des opinions politiques marquées, bien qu’ils n’aient pas l’habitude de participer à des discussions ou des événements politiques. Il n’y a jamais eu dans l’histoire du Yémen un député juif, ni même un haut fonctionnaire, même pas un fonctionnaire occupant un rang moyen.
Les juifs du Yémen considèrent l’ancien président Saleh comme le seul leader qui a su les protéger. « Depuis que Saleh a été renvoyé par l’opposition, notre vie est devenue insupportable. Nous sommes harcelés, certains ont été assassinés. Beaucoup ont quitté le pays et ont trouvé refuge en Israël, en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis », explique le rabbin Yahya Youssif.
Dans les années 1949-1950, l’opération « Tapis volant » a permis l’acheminement clandestin de la majorité des juifs du Yémen vers l’Etat d’Israël, nouvellement indépendant. Une seconde immigration importante a eu lieu entre les années 1992 et 2000. La dernière vague officielle s’est déroulée en 2013 ; une cinquantaine de Yéménites ont alors immigré en Israël. Aujourd’hui, les quelques juifs restés au Yémen sont livrés à eux-mêmes.

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