Quand le chat n’est pas là…

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October 22, 2017 15:15

La visite historique du souverain d’Arabie saoudite à Moscou atteste que Vladimir Poutine est bien le nouvel homme fort de la région




Quand le chat n’est pas là…

Rencontre au Kremlin, le 5 octobre, entre Vladimir Poutine et le roi d'Arabie Saoudite, Salman Ben Abdul Aziz. (photo credit:REUTERS)

Salman Ben Abdul Aziz s’est rendu à Moscou le 5 octobre dernier. C’était la première fois qu’un monarque saoudien foulait le sol russe. La décision n’avait pas été prise de gaîté de cœur, mais l’inaction américaine n’avait pas laissé le choix au souverain. Il devenait impératif de parler avec la Russie, devenue un acteur de premier plan au Moyen-Orient, au point qu’aucune solution ne serait possible sans elle.

Il y avait en effet urgence pour Riyad de convaincre le Kremlin du danger que constitue l’Iran pour les pays du Moyen-Orient, émirats du Golfe compris. C’est à cela que s’est attaché le roi lors de son entretien avec le président Poutine. Il a été question également d’une meilleure coordination concernant le prix du pétrole, rendue nécessaire par les fluctuations économiques des dernières années. L’établissement de relations économiques avec Moscou pourrait aussi faire partie du programme « Horizon 2030 » du prince héritier Mohammed ben Salman, désireux de diversifier l’économie de son pays et de réduire sa dépendance envers l’or noir. Pour le président Poutine, aujourd’hui solidement implanté en Syrie et qui développe également une coopération politique, économique et militaire avec l’Egypte – un pays qui soutient la position russe vis-à-vis de Damas et favorise la pénétration de son allié en Libye – la visite surprise du souverain saoudien représentait le couronnement de sa stratégie.

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Poutine place ses pions

L’Arabie saoudite, gardienne des deux lieux saints les plus révérés de l’islam, est le chef de file du monde sunnite. Avant même sa désintégration, l’Union soviétique avait été chassée du Moyen-Orient après la signature du traité de paix entre l’Egypte et Israël, et la désillusion grandissante des pays arabes. La Russie fait donc aujourd’hui un retour en force dans la région. Et cette situation met le royaume saoudien en difficulté.

Voilà 72 ans que Riyad compte sur le soutien américain, depuis la rencontre quasi légendaire d’Ibn Saoud avec Roosevelt, à bord du navire de guerre USS Quincy dans le canal de Suez le 22 février 1945. Le président des Etats-Unis retournait au pays après le sommet de Yalta. Lors de cette improbable rencontre, l’Amérique s’était engagée à soutenir militairement et politiquement l’Arabie saoudite, laquelle en contrepartie lui assurerait un approvisionnement en pétrole et promouvrait sa politique au Moyen-Orient. Des relations diplomatiques avaient bien été nouées en 1926 entre l’Union soviétique et Ibn Saoud, alors roi du Hejaz, mais elles avaient été rompues en 1938. Les Saoudiens craignaient alors l’influence du communisme, et voyaient d’un mauvais œil cet état laïque qui de surcroît opprimait ses minorités musulmanes. Par la suite, Moscou et Riyad se sont souvent trouvés dans des camps opposés : l’Arabie saoudite était aux côtés de l’Amérique lorsqu’elle s’est battue contre l’intervention soviétique en Afghanistan, à travers une aide financière massive aux insurgés. Le fiasco afghan a d’ailleurs été un facteur majeur dans la désintégration de l’Union soviétique. Soulignons que dans le cadre de leur assistance, les Saoudiens en ont profité pour prêcher la bonne parole du wahhabisme et la pratique d’un islam extrémiste en Afghanistan et dans le Pakistan voisin – à l’origine de l’apparition des Talibans et d’al-Qaïda…

Place vacante


Moscou et Riyad ont rétabli des relations diplomatiques en 1991. En 2011, ils se sont toutefois de nouveau opposés, cette fois sur la question syrienne. Le royaume soutenait les milices islamiques sunnites luttant contre le régime, tandis que la Russie cherchait un accommodement permettant la survie d’Assad. Pendant ce temps, que faisait l’Amérique d’Obama ? Elle fixait une série de lignes rouges – celle notamment de l’utilisation d’armes chimiques – qu’elle a laissé violer impunément l’une après l’autre. Dès lors, Poutine a compris que la voie était libre : Russie et Syrie ont conclu un accord d’assistance militaire garantissant la survie du régime, tout en permettant à Moscou d’établir une base navale à Tartous et une base aérienne au nord de Latakieh dans le canton alaouite. Le Kremlin avait enfin atteint son objectif de disposer d’un point d’ancrage en Méditerranée.

Pour parvenir à ses fins, Vladimir Poutine a été obligé d’accepter de coopérer avec l’Iran, qui s’est porté au secours d’Assad dès la première heure. En 2012, Téhéran avait ordonné au Hezbollah de combattre les rebelles ; plus tard, les Iraniens ont créé les soi-disant milices populaires chiites qui se battent aux côtés de l’armée régulière syrienne. La Russie s’est donc retrouvée à aider ces forces disparates en lançant des bombardements aériens à partir de sa base syrienne, et en tirant des missiles depuis ses navires en Méditerranée et en mer Noire. Au cours de ces missions, les bombardiers russes décollent aussi parfois de bases situées en Iran.

Rien de tout cela n’aurait pu se produire sans le désengagement progressif de l’Amérique de la région durant les années Obama : la Russie et l’Iran se sont empressés de combler le vide ainsi créé. Téhéran a besoin d’Assad afin de poursuivre sa pénétration dans le pays, de renforcer le Hezbollah et d’accentuer la pression sur Israël. Moscou, lui, veut le maintien du régime pour assurer sa présence en Méditerranée. Mais cette coopération reposant sur des intérêts communs peut-elle durer ?

Israël a fait savoir aux Russes qu’il ne permettrait pas de présence militaire iranienne sur la frontière du Golan, et que s’il se sentait menacé, il agirait en conséquence. Pour réponse, le ministre russe des Affaires étrangères s’est engagé à tenir compte des intérêts d’Israël. Washington, lui, est resté muet sur le sujet ; ses relations avec l’Iran devraient toutefois se dégrader, compte tenu des déclarations du président Trump sur l’accord nucléaire. On ignore quelle serait la position de Moscou en cas de conflit ouvert.

Riyad assure ses arrières


L’Arabie saoudite ne renie pas son engagement aux côtés de l’Amérique, et honorera les contrats d’achat d’armes et d’équipements militaires d’un montant de 110 milliards de dollars conclus avec ce pays. Mais force est de constater que la coalition sunnite contre l’Iran annoncée en grande pompe lors de la visite de Trump à Riyad en mai dernier n’a jamais vu le jour. Le Qatar est très lié à l’Iran et soutient les Frères musulmans, ainsi que le Hamas et plusieurs milices extrémistes en Syrie et en Libye. On le voit donc mal prendre une part active à cette coalition, d’autant plus que les Américains se gardent bien d’exercer une pression sur ce petit émirat qui abrite leur plus grande base aérienne au Moyen-Orient. Quant à l’Egypte, qui se rapproche de plus en plus de la Russie, elle a dit oui du bout des lèvres. Dans ce contexte, l’Arabie saoudite a compris qu’elle devait assurer ses arrières. De peur de se retrouver seule, elle a choisi de se tourner vers la Russie.

Moscou a accueilli le roi Salman à bras ouverts, avec tout le cérémonial dont il était capable. En tout, les deux pays ont conclu pas moins de quinze accords dans les domaines de la sécurité, de l’espace, de l’énergie, du commerce et des communications. La création en Russie d’un fonds d’investissement doté d’un milliard de dollars est également prévue. Sur le plan de l’armement, l’Arabie saoudite s’est engagée à acquérir le système antimissile russe S400, ainsi que des missiles antichars Cornet, des lance-missiles et des fusils d’assaut kalachnikovs – lesquels pourraient être fabriqués dans le royaume. Au même moment, Washington annonçait qu’il autorisait enfin la fourniture de son propre système de défense Thaad à l’Arabie. Sans doute un effort de dernière minute pour empêcher l’achat par son allié d’un équipement russe qui entraînerait des relations militaires et technologiques poussées entre Riyad et Moscou. Cependant, aucun de ces accords n’est définitif et il s’agit plutôt de déclarations d’intention, dont la mise en œuvre sera contingente aux réponses apportées par Moscou sur le dossier iranien.

La guerre civile en Syrie se poursuit malgré la fin programmée de l’Etat islamique ; la « menace » d’une indépendance kurde enflamme les pays voisins, et la Turquie est prête à intervenir. La Maison-Blanche, elle, prend son temps. D’où la réflexion d’un commentateur égyptien : « Quand l’aigle (américain) s’enfuit, l’ours (russe) s’avance à pas pesants. »

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