Les Pays-Bas, une nation victime de ses idéaux

By TIBOR KRAUSZ
March 26, 2017 16:55

Immigration mal maîtrisée et vision biaisée du politiquement correct ont laissé le champ libre à l’islamisme et à la xénophobie




Une statue à l'effigie d'Anne Frank, à Amsterdam

Une statue à l'effigie d'Anne Frank, à Amsterdam. (photo credit:WIKIPEDIA)

Amsterdam, ville symbole de liberté, de multiculturalisme et de tolérance, vit une période troublée où les relents de xénophobie s’expriment désormais ouvertement, dans le sillage d’une forte immigration de musulmans.

Dans cette cité qui a vu naître le célèbre philosophe juif Baruch Spinoza et qui a abrité Anne Frank durant la guerre, la population est aujourd’hui partagée sur l’accueil des réfugiés musulmans. Si pour les touristes qui visitent Amsterdam et fument du haschich et du cannabis dans les coffee-shops, le pays reste à l’avant-garde de nombreux sujets de société et conserve toujours une image de tolérance, il ne s’agit que d’une façade : il suffit de creuser un peu pour se rendre compte que les mentalités ont largement évolué ces vingt dernières années. La tendance est au repli sur soi.

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C’est donc bien la notion de tolérance, sa signification et ses limites, qui a été au cœur de la campagne des dernières élections législatives. Les Néerlandais doivent-ils continuer à faire preuve de tolérance face à la progression de l’islamisme dans leur pays, ou doivent-ils conforter leur identité nationale ? Telles sont les questions sur lesquelles les citoyens étaient appelés à se prononcer le 15 mars. La tentation était grande de voter pour la formation d’extrême droite anti-immigration, le Parti pour la liberté (PVV) dirigé par le populiste Geert Wilders, donné gagnant il y a encore quelques semaines.

Virulent critique de l’islam, Wilders, 53 ans, n’hésite pas à comparer le Coran au livre de Hitler Mein Kampf et fait de ses prises de position contre l’immigration musulmane son cheval de bataille. Son programme prévoyait, s’il devenait chef du gouvernement, de fermer purement et simplement toutes les mosquées du pays. Il plaidait également pour la fermeture des frontières, et appelait à suivre l’exemple du Royaume-Uni en sortant de l’Europe, pour mieux contrôler le flux de migrants. Cependant, le raz-de-marée populiste tant redouté par l’Europe a épargné les Pays-Bas : la formation d’extrême droite est arrivée en deuxième position, derrière le parti démocrate dirigé par l’actuel Premier ministre, Mark Rutte, toutefois en net recul.

Avec ses attitudes et ses discours provocateurs, ses cheveux peroxydés et ses costumes sombres, Geert Wilders ressemble plus à un excentrique qu’à un leader révolutionnaire. Adepte de formules assassines, il n’hésite pas à déclarer que l’idéologie islamiste est plus dangereuse que le nazisme et compare les Marocains à de la « racaille ».

Ses propos polémiques, exagérés à dessein, ont hanté la campagne électorale. « Tous les Marocains ne sont pas de la racaille, mais ils sont nombreux à en être et à avoir contribué au sentiment d’insécurité qui règne dans nos rues », a-t-il déclaré lors d’un entretien télévisé en février, ajoutant : « Cela doit changer, les Pays-Bas doivent redevenir notre pays. » Son leitmotiv : « Etre tolérants envers ceux qui sont tolérants à notre égard, et être intolérants envers ceux qui le sont. »
Comment un tel message a-t-il pu rencontrer un si large écho au sein d’une société qui s’est longtemps targuée d’être libérale, soucieuse de développer sa pluriculturalité, sa tolérance, et d’être à l’avant-garde des sujets de société (droits des homosexuels, euthanasie, légalisation du haschich…) ?

Le modèle libéral se fissure

Il apparaît que même ce royaume de tolérance n’est pas exempt de limites. L’écrivain et cinéaste néerlandais Leon de Winter, virulent critique de la montée de l’islamisme aux Pays-Bas, a qualifié Wilders de « nécessité dans le paysage politique actuel ».

Un mal nécessaire, selon lui, le populiste ayant osé remettre en cause l’obligation morale d’accueil des immigrants par les nations européennes. « Il a mis le doigt sur la plaie. Car tandis que nous célébrons la culture des immigrants, nous voyons s’effacer notre propre culture et notre identité. Wilders a compris qu’à une telle période, nous avions besoin d’un sentiment communautaire », explique l’intellectuel d’origine juive. « Cette perception négative face à l’immigration musulmane, et les critiques sur la politique migratoire trop laxiste du pays, progressent parmi la population et notamment parmi les juifs néerlandais », précise encore de Winter.

Il y a des situations qui sont difficilement acceptables, même pour les habitants d’Amsterdam. Ainsi sont-ils souvent confrontés, lors de promenades dominicales dans le centre-ville, à des rassemblements de musulmans turcs revendiquant leurs croyances sur la célèbre place du Dam, face au palais royal. Ces activistes, dont beaucoup de femmes en hidjab ou en tchador, brandissent des drapeaux et portraits du président turc au son de discours belliqueux relayés par des haut-parleurs, provenant de barbus plaidant ouvertement pour un islam fort et contre la sécularisation de la Turquie. Le site historique se transforme ainsi en tribune pour le nationalisme turc et les critiques envers les pays occidentaux qui soutiennent les revendications kurdes. Face à cette foule, les artistes locaux, habitués à distraire flâneurs et touristes, ont du mal à se faire une place.

Aborder le sujet de l’islam avec des habitants d’Amsterdam autour d’une bière ou d’un café (voire d’un joint…) mène immanquablement à des propos lénifiants sur les avantages d’une politique multiculturelle et la richesse de la diversité. Mais passé le politiquement correct, l’interlocuteur qui se sent à l’aise change peu à peu de ton, et s’oriente vers la dénonciation d’une société de plus en plus fissurée, du fait de la forte immigration. « Nous avons colonisé des populations et maintenant, c’est notre tour », lance, mi-figue mi-raisin, un informaticien d’une cinquantaine d’années dans un salon de thé du centre-ville. « Nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous-mêmes », ajoute-t-il.

La fracture entre Néerlandais de souche et immigrants, notamment ceux issus des pays musulmans, n’est plus un sujet de plaisanterie aux Pays-Bas. Tout le monde sait qu’elle peut faire couler le sang.

On se souvient ainsi du meurtre du réalisateur Theo van Gogh – l’arrière-petit-neveu du peintre Vincent van Gogh –, tué de sang-froid le 2 novembre 2004. Theo van Gogh se rendait à son travail à bicyclette quand il a été assassiné par Mohammed Bouyeri, un Hollandais d’origine marocaine, qui lui a planté un couteau dans la poitrine avec une lettre adressée à Ayaan Hirsi Ali. Cette femme politique et écrivaine néerlandaise d’origine somalienne, ancienne députée et fervente militante contre l’excision, est connue pour ses critiques contre certaines pratiques de l’islam qu’elle juge primitives. Elle venait tout juste de produire un court-métrage avec Theo Van Gogh. Intitulé Soumission, celui-ci dénonçait les abus subis par les femmes dans la culture musulmane, et mettait en lumière la misogynie élevée au rang de dogme dans l’islam. Un film qui a signé l’arrêt de mort du réalisateur.

Dans sa lettre à Ayaan Hirsi Ali, ramassis de divagations et d’insultes, Bouyeri justifiait le meurtre du cinéaste en accusant celui-ci d’être au service des juifs, les ennemis de toujours des musulmans. Le terroriste dénonçait leur domination dans la vie politique des Pays-Bas, prenant l’exemple de Job Cohen, le maire juif d’Amsterdam de l’époque. « Comment pouvez-vous accepter d’être membre d’un parlement qui soutient l’Etat d’Israël dont l’idéologie est d’appeler au génocide (envers les Palestiniens) », écrivait-il, à l’adresse de la députée.

Theo van Gogh, qui entretenait une image de provocateur et polémiste, avait refusé la protection de la police, jugeant qu’il n’avait rien à craindre. « Personne ne tue l’idiot du village », aimait-il répéter. Son refus d’être protégé a été interprété par beaucoup comme un suicide, car les menaces à son encontre étaient bien réelles. Par ailleurs, deux ans auparavant, un de ses amis, l’homme politique ouvertement homosexuel Pim Fortuyn, avait été tué en plein jour par un militant de gauche, suite à ses nombreuses critiques sur l’islam.

Pour les islamistes comme Bouyeri, être Néerlandais est un accident de parcours. Ils se considèrent d’abord et avant tout comme des musulmans appartenant à la communauté mondiale des fidèles, croyants dans les valeurs de l’islam et désireux de respecter les lois de la charia. Pour ces gens, critiquer la religion est un interdit apparenté à un crime, dont la punition est la peine de mort. Bouyeri a suivi cette loi en assassinant van Gogh.

La peur gagne la communauté juive

Plus de dix ans après, le traumatisme lié à ce meurtre persiste et s’accompagne de nouvelles craintes. D’autant que la population musulmane continue à croître aux Pays-Bas, dans le sillage de la crise des réfugiés. De Malmö à Marseille, de Berlin à Bruxelles, le flux de migrants venant de pays musulmans s’est récemment accéléré en Europe occidentale. Nombre d’entre eux se sont installés à Amsterdam, précédée par sa réputation de ville accueillante et multiculturelle.

Mais parallèlement, les sentiments négatifs à l’égard des étrangers s’y sont développés. Les juifs ne sont pas épargnés, victimes d’un regain d’antisémitisme parmi la population locale. Les mesures de sécurité autour de plusieurs synagogues et de centres culturels juifs à Amsterdam et dans les environs ont été renforcées. La présence policière est visible et permanente. Leon de Winter a ainsi comparé les écoles juives d’Amsterdam à des « bunkers ». « Le fait que des enfants juifs aient besoin d’être protégés à notre époque est un scandale », a-t-il déclaré. Willem Wagenaar, spécialiste de l’histoire d’Anne Frank, met toutefois en garde contre les exagérations. « L’antisémitisme est un sérieux problème partout en Europe, mais si vous comparez la situation par rapport à Paris ou Bruxelles, ce qui se passe à Amsterdam est quand même beaucoup moins grave », indique-t-il. Pour autant, il ne sous-estime pas la menace djihadiste et les risques qui pèsent sur la communauté juive du pays.

L’antisémitisme est un sujet de préoccupation bien réel aux Pays-Bas. Et pour cause, comme le montre cet attentat déjoué préparé par une cellule locale islamiste qui visait une synagogue, avec comme objectif de tuer un grand nombre de juifs. Le cerveau présumé de cette opération, un Néerlandais d’origine marocaine affilié à la mosquée Arrayan d’Amsterdam, appartenait au réseau Hofstad, le même mouvement terroriste islamiste auquel avait adhéré Bouyeri. Aziz Oilkadis, un des dirigeants de la mosquée sunnite, a tenté de relativiser ces informations, en écartant l’idée que son lieu de culte puisse être un repaire de djihadistes. « Est-ce que je connais des djihadistes ? Je connais tellement de monde, ça ne veut rien dire », a-t-il lancé, interrogé par un quotidien national.

Chez les juifs hollandais, l’inquiétude progresse. En 2014, le rabbin ultraorthodoxe Benjamin Jacobs, a été attaqué par deux jeunes « de type méditerranéen » dans une station-service à Amsterdam. Cette même année, lors de l’opération militaire israélienne à Gaza, des musulmans ont organisé des rassemblements contre Israël à La Haye et dans d’autres villes des Pays-Bas. « Mort aux juifs », tel était le slogan en arabe des manifestants. « Il y a un lien évident entre les événements en Israël et le regain d’antisémitisme à Amsterdam », fait observer Willem Wagenaar.

Les Pays-Bas, victimes du « politiquement correct »

Se revendiquer antisioniste pour des jeunes immigrés est bien vu et encouragé dans la communauté musulmane. Les explications de cette montée de l’antisémitisme sont nombreuses. Ainsi certains juifs mettent-ils en cause non pas le conflit israélo-palestinien ou l’attitude des jeunes immigrés musulmans, mais plutôt le « politiquement correct ». Ce concept, qui prend le relais du libéralisme, a besoin d’identifier un groupe de personnes perçues comme victimes, défavorisées ou marginalisées pour prendre leur défense. C’est le cas des immigrés musulmans, victimes, selon certains, de l’expansion du terrorisme islamiste, alors qu’on les montre du doigt dès qu’un acte de terreur se produit dans le monde au nom de l’islam. Le libéralisme basé sur le rationalisme, la laïcité et la responsabilité individuelle dans le sillage de la philosophie de Spinoza, marque de fabrique de la société néerlandaise, perd en revanche du terrain.

« A cause de l’importance de la gauche et de l’extrême gauche en Hollande, le danger du terrorisme n’est pas pris suffisamment au sérieux », expliquait Avi Cohen, membre du conseil d’administration du Likoud aux Pays-Bas, dans une interview pour un journal juif. « Ici, on a du mal à reconnaître les problèmes découlant de l’immigration et du multiculturalisme, et celui qui le fait est rapidement taxé d’islamophobe », ajoutait-il. Geert Wilders, menacé de mort par les islamistes et sous protection policière depuis dix ans, serait certainement d’accord avec cette analyse. En décembre dernier, le député a été condamné pour discrimination par la justice de son pays. Le tribunal faisait référence à l’un de ses rassemblements organisé à La Haye en 2014, au cours duquel il avait appelé ses militants à réclamer « un nombre
moins élevé » d’immigrants marocains.

Les Pays-Bas sont un petit pays de 17 millions d’habitants dont un cinquième a des origines étrangères. Parmi les immigrés, quelque 400 000 sont d’origine turque et autant d’origine marocaine. Dans certains quartiers périphériques des grandes villes, peuplés en majorité de Marocains, le taux de criminalité est très élevé et en constante augmentation. 40 % des hommes marocains âgés entre 12 et 24 ans sont fichés à la police suite à un délit. Plus de 60 % des 17-23 ans, pourtant nés aux Pays-Bas ne sont pas scolarisés et n’ont aucune qualification, à l’instar de leurs aînés qui vivent des allocations de l’Etat. Des centaines de musulmans hollandais ont rejoint les rangs de l’Etat islamique en Syrie et en Irak. On en a même vu brandir le drapeau noir de l’EI dans les rues d’un quartier de La Haye à majorité musulmane, défiant ouvertement les autorités.

Bien sûr, il y a également de nombreux Turcs et Marocains qui se sont parfaitement intégrés dans le paysage local, et qui vivent en totale harmonie avec leurs voisins. A Amsterdam ils sont souvent chauffeurs de taxi, employés dans des restaurants moyen-orientaux, vendeurs ou encore propriétaires de commerces de proximité. Certains sont également des hérauts de la culture libérale, et n’hésitent pas à s’élever contre l’obscurantisme et le terrorisme.

Après l’attentat contre Charlie Hebdo à Paris en janvier 2015, le maire d’origine marocaine de Rotterdam, Ahmed Aboutaleb, a appelé sans détour ses concitoyens à réfléchir sur les valeurs de la liberté d’expression : « Si vous n’acceptez pas que des humoristes participent à la rédaction d’un journal, alors je pense que votre place n’est plus ici et je vous appelle à partir. » Aboutaleb, fils d’un imam, a ajouté : « Si vous ne chérissez pas la liberté, alors pour le bien de tous, faites vos bagages. »

Une haine latente


L’immigration se poursuit à la faveur de la crise des migrants. Sur le premier semestre de 2016, près de 100 000 réfugiés sont arrivés dans le pays. 15 000 nouveaux résidents se sont installés à Amsterdam, où la population dépasse désormais 850 000 habitants. Ces migrants sont à la recherche d’une vie meilleure et semblent prêts à s’intégrer ; cependant, leur mentalité, leurs croyances et leur éducation les placent bien souvent à des années-lumière des valeurs de la société néerlandaise. Parmi ces convictions subsiste la haine héréditaire contre le peuple juif, comme en témoignent les études effectuées par le sociologue Mark Elchardus au sein de la population d’origine marocaine. Le sujet demeure toutefois largement tabou aux Pays-Bas.

En décembre dernier, des musulmans membres du parti démocratique néerlandais ont provoqué une levée de boucliers, après avoir affiché des slogans antisémites sur leur page officielle Facebook. Ils écrivaient que « les juifs sont pires que le diable », suggérant qu’Adolf Hitler était juif. Ils accusaient également Wilders d’être une marionnette dans les mains des juifs dont le but est de « semer le trouble aux Pays-Bas ».

Même les musulmans hollandais modérés, considérés comme favorables à une coexistence pacifique, sont susceptibles de devenir haineux envers les juifs. Mi-février, Rachid el-Hajoui, un immigré marocain, dénonçait à la télévision l’anti-islamisme de la société néerlandaise. Il appelait au respect mutuel et à une coexistence pacifique. « Je veux que ma famille et tout le monde vivent en harmonie », a-t-il souligné. Mais quelques heures après, ce même el-Hajoui, ancien militant du parti socialiste, exprimait un point de vue diamétralement opposé sur son compte Twitter. Dans un commentaire, il affirmait que « Hitler n’était rien comparé aux Israéliens », et que « quelqu’un devrait terminer ce qu’il a commencé il y a 60 ans ». Dans un autre post, il appelait à un meurtre de masse des juifs israéliens. « La seule réponse à Israël est une extermination totale, un anéantissement des cafards », écrivait-il notamment.

Dans cette ville magnifique, symbole de « l’âge d’or » du XVIIe siècle, où a fleuri le génie de Spinoza et où Anne Franck a tenté de résister courageusement aux bourreaux nazis, le regain de tension vécu par la communauté juive est difficilement supportable. Pourtant, la triste réalité est bien là, matérialisée par les policiers en uniforme désormais postés à l’entrée du musée Anne Frank.

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