Révolution russe, une révolution juive ?

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November 26, 2017 15:02

Un siècle après la montée au pouvoir des bolcheviks, les historiens tentent toujours de comprendre le rôle joué par les juifs dans les événements fondateurs de l’URSS




Révolution russe, une révolution juive ?

Commémoration du centenaire de la révolution à Moscou. (photo credit: REUTERS)

Le 9 avril 1917, un train s’est arrêté à la station de Thaygen, une ville suisse à la frontière allemande. A son bord, un groupe de 32 Russes qui se sont vus confisquer le sucre et le chocolat en leur possession par les officiers des douanes, au motif qu’ils dépassaient la quantité légale des biens qu’ils pouvaient transporter. Puis le train a repris sa route jusqu’à Gottmadingen, du côté allemand de la frontière. Deux soldats allemands sont alors montés dans le train et séparé les Russes des autres voyageurs, pour les placer en 2e et 3e classes.

Ces Russes formaient un groupe éclectique incluant dix femmes et deux enfants. Leurs noms étant connus dans les milieux de gauche et les cercles révolutionnaires de l’époque, ils voyageaient tous sous une fausse identité. Parmi eux se trouvaient Karl Radek ainsi que Grigory Zinoviev et son épouse Zlata, tous trois issus de Lvov (actuellement en Ukraine) ; il y avait également Georgii Safarov, à moitié Arménien, et sa femme, ainsi que l’activiste marxiste Sarah « Olga » Ravich. Grogory Useivich, d’Ukraine lui aussi, était accompagné de son épouse Elena Kon, fille d’une Russe nommée Kasia Grinberg. La féministe française Inessa Armand chantait et plaisantait avec Radek, Ravich et Safarov. Leur vacarme avait fini par agacer le leader du groupe qui, pointant son nez au-dessus de leurs couchettes, leur avait intimé de se taire. Celui-ci n’était autre que Vladimir Lénine, qui avait embarqué avec ses compagnons pour un voyage d’une semaine en direction de Saint-Pétersbourg. Six mois plus tard, Lénine et quelques-uns de ses acolytes, devaient se retrouver à la tête d’un nouvel Etat, la République soviétique russe.

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Le groupe composé de Lénine et ses compagnons était considéré par beaucoup comme un groupe éclectique de juifs révolutionnaires. Le fait est que la moitié d’entre eux étaient juifs. Alexander Guchkov, le ministre russe de la Guerre au sein du gouvernement provisoire formé après l’abdication du tsar Nicolas II en mars 1917, avait ainsi déclaré à l’attaché militaire britannique, le genéral Alfred Knox, que « les éléments extrémistes étaient des juifs et des imbéciles ».
L’histoire les a toutefois largement oubliés. La plupart des analyses et des ouvrages sur le sujet font même complètement l’impasse sur le caractère juif de ces révolutionnaires. La raison en est complexe. Elle se trouve à la fois dans la crainte d’une stigmatisation encourageant l’antisémitisme, mais aussi dans le fait que les révolutionnaires eux-mêmes ont cherché à gommer leurs particularités ethniques et religieuses. Même si Lénine faisait souvent l’éloge des juifs dans son cercle, aucun de ses membres ne faisait jamais état de ses origines, conformément à la politique soviétique.

Un siècle après ces événements, on observe un regain d’intérêt pour les acteurs de la révolution russe et les tragédies que celle-ci a engendrées. En témoignent notamment un film espagnol de 2016, El Elegido (L’élu) qui évoque Ramon Mercader, l’assasssin de Léon Trotsky, ou bien un film britannique sorti cette année The death of Stalin (La mort de Staline), qui tourne cet événement historique en comédie. En Russie, enfin, une nouvelle série raconte la vie de Trotsky. Pour justifier ce choix, le producteur, Konstantin Ernst a récemment déclaré : « Je pense que Trotsky combine tout, le bien et le mal, l’injustice et le courage. Il est l’archétype du révolutionnaire du XXe siècle. Mais les gens ne doivent pas penser que s’il l’avait emporté plutôt que Staline, les choses auraient été meilleures, c’est totalement faux. »

La question de « ce qui aurait été » est uniquement liée à Trotsky, car celui-ci a symbolisé l’anti-stalinisme, le révolutionnaire sauvage doté d’un intellect fertile, par opposition à Staline le pragmatique, l’étatiste, et l’initiateur de purges meurtrières. Une part du mythe Trotsky est sans aucun doute lié au fait qu’il soit juif, à l’instar d’un grand nombre de révolutionnaires, d’activistes et de disciples du communisme à la fin du XIXe siècle.

Un complot juif ?

Le rôle des juifs dans la révolution russe et par extension, dans le communisme au sens large, a toujours été un sujet sensible, car il y avait toujours des voix antisémites pour dépeindre le communisme soviétique comme un complot juif, parfois désigné par « bolchevisme juif ». Lorsqu’Alexandre Soljénitsyne a commencé à travailler sur son ouvrage intitulé Deux siècles ensemble, il a été critiqué pour avoir osé toucher à ce tabou. Ses commentaires face à la presse ont encore enfoncé le clou, lorsqu’il a affirmé que les deux tiers des membres de la Cheka, la police secrète ukrainienne, étaient juifs. « Je différencie plusieurs couches de juifs. L’une d’elles s’est tenue en tête de la révolution. Une autre, au contraire, tentait de retenir cette poussée. Le sujet des juifs a été frappé d’interdit durant longtemps. » Sans surprise, son livre est référencé en bonne place sur des sites antisémites.

Simon Dubnov, né en 1860 dans la région de Moguilev (actuellement en Biélorussie), était un activiste juif des plus fervents. Professeur d’histoire à Saint-Pétersbourg (alors appelée Petrograd), il soutenait les unités de défense et la littérature juives et pensait que la révolution engendrerait l’égalité. Très déçu cependant par les conséquences de la révolution, il a quitté la ville en 1922 pour s’installer à Riga, en Lettonie. Il a été assassiné par les nazis en 1941. Avant sa mort, il a eu cette réflexion à propos des juifs comme Trotsky, qui avaient rejoint la révolution. « Ils prennent des pseudonymes russes car ils ont honte de leurs origines juives ; ils ne sont pas enracinés au sein de notre peuple. »
Winston Churchill était d’accord avec cette thèse. Dans un article publié dans le Illustrated Sunday Herald en 1920, il caricaturait largement les juifs comme étant des communistes « internationaux », des nationalistes loyaux ou bien des sionistes. Il appelait cela « la lutte pour l’âme du peuple juif », et affirmait que leur rôle dans la révolution russe était prédominant. Sauf exception notable de Lénine, « la majorité des dirigeants de la révolution étaient juifs », a-t-il écrit. Churchill avançait ainsi que la force motrice de celle-ci venait des leaders juifs qui avaient éclipsé les autres. Et de mentionner Maxim Litvinoff, Trotsky, Grigory Zinoviev, Radek ou Leonid Krassin. Il qualifiait cette tendance d’« incroyable » et accusait les juifs de « jouer un rôle prééminent, si ce n’est le rôle principal dans le système du terrorisme » connu comme « la terreur rouge », visant à éliminer tous ceux en Union soviétique qui déviaient de la ligne imposée par le communisme.

L’un de ceux sur lesquels Churchill jetait l’opprobre était Bela Kun, ce juif hongrois qui a brièvement dirigé la Hongrie lorsqu’elle était une République soviétique en 1919. Kun a pris la fuite vers l’Union soviétique quand son pays a été envahi par la Roumanie, et a pris la tête du Comité révolutionnaire en Crimée aux côtés de Rosalia Zemlyachka. Leur régime a été responsable de la mort d’environ 60 000 personnes. Kun a été arrêté lors des purges staliniennes, accusé de promouvoir le trotskisme, puis exécuté en 1938. Sa vie a été représentative de celle de nombreux autres révolutionnaires, dont les idéaux étaient entachés des méthodes meurtrières du communisme. Celui-ci a fini victime du régime qu’il avait lui-même contribué à mettre en place, à l’instar de nombreux révolutionnaires juifs, accusés ensuite d’être des contre-révolutionnaires.

Une minorité de poids

Comment les choses ont-elles tourné ainsi ? L’Institut YIVO pour les études juives a récemment organisé un congrès à New York sur les juifs pendant et après la révolution russe. L’accent a été mis sur leur rôle paradoxal durant ces événements : « La révolution russe a libéré la plus grande communauté juive du monde. Mais cela a également ouvert les portes au plus grand massacre de juifs avant la Seconde Guerre mondiale, avec la guerre civile et ses conséquences de 1918 à 1921. « La révolution a certes permis aux juifs de pénétrer dans presque toutes les sphères de la vie russe, mais la richesse de la vie culturelle juive en Russie a été étouffée pour finir par disparaître. »
Les trois millions de juifs présents en Union soviétique constituaient alors la plus grande communauté juive du monde, même s’ils ne représentaient que 2 % de la population totale du pays. Ils étaient concentrés dans la région occidentale de la Russie impériale, ainsi qu’en Ukraine et en Biélorussie, où ils représentaient entre 5 et 10 % de la population. Les juifs étaient l’une des minorités les plus importantes du pays avec les Géorgiens, les Arméniens, les Turcs, les Ouzbeks et autres ; cependant, aucun de ces autres groupes n’a joué un rôle central dans la révolution. Rappelons tout de même que Staline était Géorgien et que Felix Dzerzhinsky, fondateur de la police soviétique secrète, était un aristocrate polonais.

Etant donné la complexité de l’Union soviétique et sa prédilection pour une bureaucratie tentaculaire, il est difficile de quantifier le nombre de juifs aux postes clés durant et juste après les événements de 1917. La moitié des dirigeants du comité central du parti communiste à prendre le pouvoir après le déclin de l’état de santé de Lénine en 1922 – Lev Kamenev, Trotsky et Zinoviev – étaient juifs. Yakov Sverdlov, président du comité central exécutif de toute la Russie de novembre 1917 à sa mort en 1919, était également juif. Né en 1885, il avait rejoint le parti social-démocrate russe en 1902, devenant ensuite membre de la faction bolchevik de Lénine. Comme d’autres de sa génération, il a pris part à la révolution de 1905. Son père s’était converti à l’orthodoxie russe.

Le grand nombre de juifs dans les positions clés du parti n’échappait pas à leurs pairs non juifs. V.M. Molotov, le puissant ministre des Affaires étrangères sous Staline, a émis de nombreuses remarques sur les juifs dans une série d’entretiens avec l’auteur Felix Tchouev entre 1969 et 1986, qui ont formé la trame d’un ouvrage paru en 1991, Conversations avec Molotov. Ce dernier se souvenait qu’à l’époque où Lénine se mourait, « les juifs occupaient des positions dominantes, et ce bien qu’ils ne représentent qu’un faible pourcentage de la population ». L’antisémitisme était pourtant un problème au sein du parti. Molotov se souvenait qu’en 1912, alors qu’il travaillait au journal La Pravda, ils avaient reçu une lettre de Nikolay Krestinsky affirmant que Lénine était antisémite. Cette assertion provenait du fait que ce dernier était opposé aux Mencheviks, une faction séparatiste communiste, et que tous les Mencheviks étaient juifs. « Généralement », affirmait Molotov, « les juifs sont une nation d’opposants. Mais ils étaient enclins à soutenir les Mencheviks. » Molotov avait également affirmé que beaucoup des proches de Staline avaient des épouses juives. « Il y a une explication à cela », disait-il. « Les éléments révolutionnaires forment un pourcentage plus important parmi les juifs que parmi les Russes. Insultés et opprimés, ils sont devenus plus versatiles. Et ils ont pénétré tous les milieux, pour ainsi dire. » Pour lui, les juifs étaient ainsi plus enclins à l’activisme que la moyenne des Russes. « Ils sont toujours sur le qui-vive et se préparent », avançait Molotov, qui reconnaissait par ailleurs un certain bien-fondé au sionisme. « Les juifs se sont longtemps battus pour leur Etat sous la bannière sioniste. Nous étions, bien sûr, opposés au sionisme. Mais refuser à un peuple le droit d’avoir un Etat revient à l’opprimer. »

Les germes de la révolution

Le carrefour sur la route de l’histoire qui a mené certains juifs au sein de l’empire russe à embrasser le sionisme, et d’autres à embrasser différents mouvements révolutionnaires de gauche ayant mené à l’avènement de l’Union soviétique, est survenu au XIXe siècle. Né en 1827, l’empire russe cherchait à moderniser son armée. Les communautés juives devaient notamment désigner quatre conscrits pour 1 000 membres qui serviraient dans l’armée durant 25 ans (ce qui faisait de 1 500 à 3 000 conscrits par an). Bien que les non-juifs servaient le même nombre d’années, ils n’étaient recrutés qu’à partir de 18 ans, tandis que les juifs, eux, étaient incorporés dès l’âge de 12 ans, ce qui a entraîné leur « russification ». Par la suite, le tsar Alexandre II a aboli ce système et a permis aux juifs de rejoindre les ghettos à l’intérieur des grandes villes russes comme Moscou et Saint-Pétersbourg. Mais après l’assassinat du tsar en 1881, une vague de pogroms a déferlé sur le pays. De nouvelles restrictions ont été imposées aux juifs, limitant les endroits où ils pouvaient vivre et travailler. Ces mesures ont entraîné une importante émigration des juifs russes : près de 2,3 millions d’entre eux sont partis vers l’ouest entre 1881 et 1930.

Lorsque Theodor Herzl a visité l’empire en 1903, a constaté que 50 % des membres des partis révolutionnaires étaient juifs. » Le père du sionisme aurait alors demandé au comte Witte, ministre des Finances, la raison de cette disproportion. « Je pense que c’est la faute de notre gouvernement », aurait répondu le ministre. « Les juifs sont trop opprimés. » Selon l’historien Leonard Shapiro, les juifs auraient rejoint les groupes révolutionnaires en même temps qu’ils étaient admis dans certains cercles intellectuels. Ainsi, de façon ironique, plus les juifs sont devenus riches et libres au sein de l’empire, et plus ils ont pris conscience de la précarité de leur situation et se sont joints à la rébellion qui grondait contre le régime. » Des positions distinctes ont émergé parmi les juifs. Beaucoup, comme la famille de l’ancien Premier ministre d’Israël Golda Meir, ont émigré vers le Nouveau Monde. Environ 40 000 ont décidé de partir pour la Terre promise, pour devenir les leaders de ce que l’on a appelé la première aliya. Parmi eux se trouvaient des hommes comme Joseph Trumpeldor, né en Russie en 1880 et venu en Palestine ottomane en 1911, après avoir servi dans l’armée russe. L’écrivain Leon Pinsker d’Odessa était le symbole de ce réveil : de juif qui tendait à s’assimiler, il a embrassé la cause sioniste en réalisant que les juifs étaient voués à souffrir d’antisémitisme où qu’ils se trouvent. L’ami de Pinsker n’était autre que Meir Dizengoff, un vétéran de l’armée russe devenu ensuite le premier maire de Tel-Aviv. Parmi les fondateurs de la première organisation d’autodéfense en Palestine appelée Hashomer, se trouvait Alexander Zaid de Sibérie et Yitzhak Ben-Zvi originaire d’Ukraine.

Parmi les millions qui ont choisi de demeurer au sein de l’empire, beaucoup se sont battus pour les droits des juifs en Russie. Maxim Vinaver qui vivait à Saint-Pétersbourg, était né en 1862 à Varsovie. Avocat, il a fondé le parti de la Liberté populaire et a été le président de la Ligue pour l’obtention de l’égalité pour le peuple juif en Russie. Elu pour siéger au sein de la première Douma créée après la révolution de 1905, il faisait partie des 12 députés juifs sur un total de 478 parlementaires. Vinaver est rapidement devenu le leader du groupe juif de l’assemblée, et a lutté pour les droits des minorités au sein de l’empire. « Nous les juifs représentons l’une des nationalités qui a le plus souffert, pourtant nous n’avons jamais parlé que pour nous-mêmes. Nous considérons que cela serait inapproprié, c’est pourquoi nous défendons l’égalité civile pour tous », avait-il déclaré à la Douma.
Trotsky ou l’ambiguïté juive

Dans son autobiographie datée de 1930, Trotsky a cherché à minimiser sa judéité. Les leçons à l’école sur le peuple juif n’étaient jamais prises sérieusement par les garçons, a-t-il écrit, parlant de ses camarades juifs. Bien qu’il reconnaisse une atmosphère discriminatoire dans les années 1880 et qu’il ait perdu une année d’école en raison des quotas antijuifs imposés par l’Empire, il affirmait : « Dans mon état d’esprit, la nationalité n’a jamais occupé une place importante… » Par ailleurs, il précise : « Bien que l’inégalité nationale était probablement l’une des causes sous-jacentes de mon insatisfaction face à l’ordre existant, cela était perdu au milieu de toutes les autres injustices sociales. Cela n’a jamais joué un rôle moteur, même pas un rôle conscient dans la liste de mes griefs. » Il est à noter que Trotsky ne mentionne plus une seule fois le mot « juif » au-delà du cinquième chapitre traitant de son éducation jusqu’en 1891. Bien qu’il ait été entouré de juifs, il enterre complètement cette question ethnique et religieuse. Mais comment a-t-il pu faire l’impasse sur le contexte absolument juif dans lequel il évoluait ?

Dans son autobiographie écrite en 1999, Stepan Mikoyan, fils de l’éminent politicien de l’époque stalinienne Anastas Mikoyan, qualifie Staline d’« antisémite militant ». Il insiste toutefois sur le fait que le dictateur trouvait de nombreuses qualités au peuple juif : le courage au travail, la solidarité de groupe et l’engagement politique. « Cependant, étant issu d’une minorité non russe, “le petit père du peuple” semblait toujours méfiant envers cette autre minorité. L’aversion de Trotsky à se poser dans un contexte juif a probablement dérivé des premières disputes en 1904, quand les révolutionnaires ont dû décider si les juifs seraient inclus dans l’organisme en tant que groupe distinct. »

En 1904, une querelle au sein du Parti travailliste social-démocrate russe entre Julius Martov et Lénine a en effet abouti à la création des bolcheviks de Lénine et des mencheviks de Martov. Ce dernier était juif, comme beaucoup de mencheviks. Au cœur du débat qui a mené à la scission du POSDR, se trouvait la question de savoir si le parti travailliste juif (le « Bund »), qui avait cofondé le POSDR en 1898, pouvait demeurer un groupe autonome. Il s’agissait d’un signe avant-coureur des événements à venir. Finalement, les dirigeants du Bund tel Mikhail Liber, qui aspiraient à avoir une part dans la révolution tout en se distinguant comme juifs, ont été exilés ou fusillés dans les années 1930. Martov, quant à lui, a quitté la Russie en 1920, constatant la « bestialité croissante des hommes » lors de la guerre civile qui a éclaté après la révolution. Il est mort en exil. Certains bundistes juifs sont restés en URSS et ont accédé à des postes haut placés. C’est le cas d’Israël Leplevsky de Brest-Litovsk, ministre des Affaires intérieures de l’Ukraine avant d’être arrêté et fusillé en 1938, ou de David Petrovsky de Berdychiv, un planificateur économique influent jusqu’à ce qu’il soit arrêté et fusillé en 1937. Sa femme, Rose Cohen, l’une des fondatrices du Parti communiste de Grande-Bretagne, a également été abattue.

La vie de Trotsky avant la révolution en dit long sur les réseaux de bolcheviks juifs. Arrêté en 1906, il a été envoyé en exil par le régime tsariste. Après s’être évadé, il est parti pour Vienne, où il s’est lié d’amitié avec Adolph Joffe. Celui-ci, issu d’une famille karaïte de Crimée, était le rédacteur en chef de La Pravda. Les deux hommes se sont opposés à l’attitude plus clémente de leurs compatriotes juifs Kamanev et Zinoviev au Comité central en 1917, mettant leur veto à l’inclusion d’autres partis socialistes dans le gouvernement issu de la révolution. Trotsky a été expulsé du Comité central en 1927 avec Zinoviev. Il s’est exilé en 1929 et a été assassiné sur ordre de Staline en 1940. Joffe s’est suicidé en 1927 ; sa femme Maria et sa fille Nadezhda ont été arrêtées et envoyées dans des camps de travail ; elles n’ont été relâchées qu’après la mort de Staline en 1953.

Au crépuscule de sa vie, tandis que des milliers de juifs communistes étaient exécutés dans les purges staliniennes en raison de leur trop grande influence, Trotsky est revenu sur la question juive. Lorsque j’étais jeune, a-t-il écrit, « je penchais plutôt pour le pronostic que les juifs des différents pays finiraient par s’assimiler et que la question juive disparaîtrait ainsi ». Il écrivait encore : « Depuis 1925 et surtout depuis 1926, la démagogie antisémite – bien camouflée, inattaquable – va de pair avec des procès symboliques. » Il accusait notamment l’URSS d’insinuer que les juifs étaient des « internationalistes » lors de procès faussés.

Victimes de leur idéal

La composition du Comité central de l’URSS était révélatrice de l’importance des juifs, à l’époque, dans les postes de direction. Au sixième congrès du Parti ouvrier social-démocrate russe bolchevique et de son Comité central élu en août 1917, cinq des vingt membres du comité étaient juifs : Trotsky, Zinoviev, Moisei Uritsky, Sverdlov et Grigori Sokolnikov, tous originaires d’Ukraine à l’exception de Sverdlov. L’année suivante, ils ont été rejoints par Kamenev et Radek. Les juifs constituaient ainsi 20 % des comités centraux jusqu’en 1921, date à laquelle ils ont disparu de l’instance dirigeante.
Le pourcentage élevé de juifs dans les cercles dirigeants au cours de ces années est proportionnel à leur représentation dans les milieux urbains, avait déclaré Sergo Ordzhonikidze, membre du Bureau politique lors du 15e Congrès du parti, selon Soljénitsyne. La plupart des juifs vivaient en effet dans les villes et les cités en raison non seulement de l’urbanisation grandissante, mais aussi des lois qui les avaient tenus à l’écart de la terre.

La présence juive dans les cercles supérieurs a continué à diminuer dans les années 1920. Au XIe Congrès en 1922, seul Lazar Kaganovich a été élu au Comité central parmi 26 membres. En 1925, on comptait quatre juifs sur 63 membres. Comme le reste de leurs camarades, presque tous ont été tués dans les purges. D’autres élus en 1927 et 1930 ont également été fusillés, dont Grigory Kaminsky, issu d’une famille de forgerons d’Ukraine. A l’exception de Lev Mekhlis et Kaganovich, peu de juifs communistes ont survécu aux purges.
Pendant les procès de Moscou en 1936, de nombreux accusés étaient juifs. Parmi un groupe de 16 communistes de haut rang jugés lors d’un procès-spectacle, outre Kamenev et Zinoviev se trouvaient encore cinq autres juifs.
Comble de l’ironie, certains de ces bolcheviks, qui avaient joué un rôle clé dans l’exécution d’autres, tel le directeur du NKVD Genrikh Yagoda, ont été eux-mêmes exécutés. Soljénitsyne estime qu’en cette période, les juifs occupant des positions importantes sont passés de 50 % dans certains secteurs à 6 %. De nombreux officiers juifs de l’Armée rouge ont également souffert des purges. Si des millions de juifs sont restés dans les territoires soviétiques, ils n’ont plus jamais accédé à de telles positions en URSS.

Dans une lettre datée de juillet 1940, Trotsky avançait que les futurs événements militaires au Moyen-Orient « pourraient bien transformer la Palestine en un piège sanglant pour plusieurs centaines de milliers de juifs ». Il avait tort : c’est l’Union soviétique qui s’est révélée un piège sanglant pour beaucoup de juifs, qui avaient cru trouver leur salut dans le communisme, et qui pensaient réussir en s’assimilant et en faisant preuve du plus grand zèle au travail. Mais au lieu de cela, beaucoup ont fini par être assassinés par le système qu’ils avaient aidé à créer.
Un siècle plus tard et malgré le recul, il est encore difficile de comprendre ce qui a attiré tant de juifs vers le communisme. Leurs actions étaient-elles imprégnées de judaïsme, d’un sens de la mission juive véhiculé par les notions de tikoun olam et de « lumière des nations », ou bien leurs actions étaient-elles simplement dictées par le pragmatisme d’une minorité luttant pour faire partie de la société ? La réponse se situe quelque part entre les deux.

Beaucoup de juifs ont fait des choix économiques pragmatiques en décidant de partir vers le Nouveau Monde afin d’échapper à la discrimination et à la pauvreté. D’autres ont choisi de s’exprimer en tant que juifs, soit par l’intermédiaire des groupes socialistes juifs, soit par le sionisme. D’autres encore ont lutté pour l’égalité au sein de l’empire, afin de pouvoir conserver leur identité tout en jouissant de l’égalité avec leurs compatriotes.
Parmi eux, quelques-uns, enfin, cherchaient une solution radicale à leur situation et à celle de la société par la révolution communiste ; une solution qui n’inclurait pas d’autres voix comme celles du Bund ou des mencheviks, mais uniquement celle de leur parti. Ceux-là n’avaient aucun scrupule à assassiner leurs coreligionnaires, et n’avaient pas plus d’éthique que leurs pairs non juifs. Comment expliquer leur présence disproportionnée dans la direction de la révolution ? A titre d’exemple, ce serait comme si la minorité druze en Israël constituait la moitié du cabinet de Benjamin Netanyahou, ou que la moitié du gouvernement d’Emmanuel Macron était composé d’Arméniens.
Peut-être que la seule façon de comprendre cela est de se souvenir que lors du procès de Nelson Mandela en 1963 à Rivonia en Afrique du Sud, cinq des 13 personnes arrêtées étaient juives, tout comme le quart des Freedom Riders des années 1960 aux Etats-Unis. Le XXe siècle était un siècle d’activisme juif, souvent pour des causes non juives. Les Freedom Riders ne se sont pas engagés en tant que « voix juive pour les Afro-Américains », mais comme activistes pour les droits civiques. Il semble bien que les idéaux de justice et de liberté fassent partie de l’ADN du peuple juif.

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