Ascenseur pour l’au-delà

By FRANZISKA KNUPPER
October 30, 2017 12:43

La croissance mondiale exponentielle engendre une surpopulation post-mortem




Ascenseur pour l’au-delà

Projet de capsule mortuaire transformant un cimetière en forêt. (photo credit:FACEBOOK)

C’est juste là », dit Avi, en pointant le doigt vers le troisième étage d’un des trois bâtiments en briques de grès, avec ses ouvertures béantes comme des fenêtres. « Peut-être même que de là-haut elle verra la mer », ajoute en souriant cet homme qui enterre aujourd’hui sa grand-mère, Edith, au dernier étage de cet édifice.

Reposer en paix ne devrait pas poser de problème, du moins selon Tuvia Sagiv, un architecte et designer israélien, qui s’est spécialisé dans la conception d’espaces funéraires. « Puisque ça ne nous dérange pas de vivre les uns sur les autres, pourquoi ne pas se retrouver morts les uns sur les autres ? » lance Sagiv en évoquant la tendance mortuaire mondiale à empiler les défunts dans des cimetières qui s’étendent à la verticale. La méthode a fait son chemin jusqu’en Israël. Ce sont Sagiv et son associé Uri Ponger qui ont proposé de construire des demeures éternelles en hauteur afin d’apporter une solution à la pénurie de sépultures qui sévit dans l’Etat juif depuis 2001. Et il a fallu attendre 2016 pour que le prototype du genre, nouveau lieu de sépulture du cimetière Yarkon, un édifice de 22 mètres de haut, composé de trois étages et de trois tours, situé à la périphérie de Tel-Aviv, soit finalement achevé. « Le site pourra abriter environ 250 000 morts », dit-il. « Ça va nous donner un répit d’environ 25 ans. »

Be the first to know - Join our Facebook page.


Buildings et melting pot funéraire

Comme tout pays densément peuplé, Israël est confronté à un problème de surpopulation de défunts. « Nous manquons d’espace pour faire face au nombre de décès », pointe Ari. Si la croissance mondiale se poursuit à ce rythme, la planète comptera 9 milliards d’habitants d’ici 40 ans ».

Les morts sont en surnombre dans les zones urbaines. Aujourd’hui, déjà, 26 villes dites méga-métropoles comme Mexico, Tokyo et Séoul comptent plus de 10 millions d’habitants. Et si les gens y vivent, ils y meurent aussi.
Dans le quartier de la Nécropole du Caire, un demi-million d’habitants partagent leurs cuisines et leurs salons avec des chambres funéraires et font sécher leur linge entre les pierres tombales. A Santos, au Brésil, le gratte-ciel appelé Memorial Necropole Ecumênica compte 14 étages, avec un restaurant et plusieurs jardins dédiés à la méditation et à l’accomplissement des cérémonies funéraires. Cet édifice a inspiré des projets de construction similaires, comme la tour Moksha de Bombay, conçue par l’Institut de technologie de l’Illinois, qui devrait proposer bientôt un espace de repos éternel pour les adeptes de quatre religions. Les musulmans et les chrétiens auront la possibilité d’ensevelir leurs morts directement dans la terre, les hindous de disperser les cendres de la crémation de leurs défunts dans une rivière artificielle aménagée à cet effet. Enfin, les zoroastriens pourront faire leurs prières dans une tour de silence, spécialement conçue à leur intention.

La loi juive et le recyclage


Les pays d’Europe occidentale comme la Suisse, les Pays-Bas ou l’Allemagne ont évité une crise similaire des espaces funéraires, uniquement grâce à la réutilisation des tombes. Les parcelles ne peuvent pas être achetées, mais seulement louées. Après 20 à 30 ans, les tombes sont recyclées et remises à disposition sur le marché pour accueillir de nouveaux défunts, sauf si la famille accepte de payer des frais relativement élevés pour une durée locative supplémentaire.

L’islam et le judaïsme ne tolèrent ni la réutilisation d’un espace ayant déjà servi, ni la crémation, ce qui rend le problème encore plus épineux pour le petit Etat d’Israël. « Selon la loi juive, une tombe ne peut ni être réutilisée, ni déplacée », explique Sagiv. Contrairement à la pratique chrétienne, dans la tradition juive, les tombes sont acquises jusqu’à la fin des temps (venue du Messie et jugement dernier). Par conséquent, l’intégrité matérielle des restes du défunt doit être préservée.

Le rituel d’inhumation juif se réfère au livre de la Genèse (III, 19). L’interdit de la crémation du corps se base sur le verset : « Car vous êtes poussière et vous retournerez en poussière. » L’islam conçoit également un lien étroit entre le corps et la terre. La sourate 20:55 dit : « De la terre, nous vous avons créés et à la terre vous retournerez. » Selon la croyance musulmane, les morts doivent être ensevelis dans le manteau porté lors de leur pèlerinage du Hadj et reposer sur le côté droit face à La Mecque.

En Israël, les sociétés de Hevra Kadisha, qui supervisent toutes les sépultures juives du pays, se sont concertées pour résoudre le problème. « Les gens sont sensibles et toujours perturbés, à chaque fois que des petits changements et aménagements sont apportés aux traditions funéraires », explique le rabbin Yaakov Ruza, en charge de la Hevra Kadisha de Tel-Aviv. « Mais la pratique de l’ensevelissement des défunts les uns sur les autres a été approuvée en Israël par l’ensemble des principaux rabbins, toutes obédiences confondues. »

Selon Ruza, il existe un ensemble de règles inaliénables, sur lesquelles il est impossible de faire l’impasse lors de la construction de cimetières à plusieurs étages, si on veut être en conformité avec la halakha. Tout d’abord, il doit y avoir une couche d’au moins 30 cm de terre entre deux défunts ; de plus, cette terre doit provenir du sol même d’Israël. « Si cette donnée est respectée, les cimetières sur plusieurs niveaux sont aussi valables que les lieux d’inhumation habituels ; cela ne fait aucun doute au sein de la communauté religieuse », dit-il.

La mort se met au vert


Bien que la crémation soit encore plus efficace en terme d’économie de l’espace, son exécution nécessite la consommation de beaucoup d’énergie et nuit à l’environnement de façon irréversible. En effet, la combustion des amalgames dentaires représente 15 % des émissions de mercure des pays industriels.
Capsula Mundi, une start-up italienne, offre une alternative. Elle a inventé et breveté un concept nouveau : « des coquilles funéraires » en amidon. On y dépose le mort, et à côté de lui, on place la graine d’un arbre. La décomposition naturelle du corps va nourrir la semence, de sorte qu’un arbre se dressera à la mémoire du défunt, plutôt qu’une pierre tombale. « Les cimetières deviendront des forêts vivantes », explique Anna Citelli, designer de Capsula Mundi. « De la sorte, nous évitons les pierres tombales, non recyclables, ainsi que l’utilisation très coûteuse du bois, économisons de l’espace, créons des écosystèmes et accélérons la décomposition naturelle du corps humain. »

Certaines provinces au Canada, celle d’Alberta surtout, ont complètement renoncé à l’utilisation des cercueils en bois, contrairement à ce que veut la coutume chrétienne. Le concept d’« enterrement vert » préconise l’inhumation dans un simple linceul, comme c’est l’usage dans la pratique juive traditionnelle. A l’aide de données GPS, les membres de la famille peuvent localiser leurs proches avec un simple smartphone, sans avoir besoin de recourir à une pierre tombale.

Nouvelles technologies et centres mortuaires de pointe

Il n’est pas surprenant que, sur les îles densément peuplées du Japon, les rituels mortuaires et les sépultures soient envisagés sur un mode encore plus futuriste. Au cœur de Tokyo, le temple Kouanji est composé de six étages dédiés à la mort et à ses rituels. Les familles endeuillées peuvent y voir les cendres de leurs défunts qui reposent à l’intérieur d’une statue de Bouddha, éclairée par des ampoules LED ; en y glissant tout simplement une carte de membre magnétique, les restes du défunt s’acheminent jusqu’aux proches sur un tapis roulant. Une entreprise appelée Nirvana exporte déjà sa technologie en Malaisie, à Singapour et en Indonésie, entre autres.

Dans la tradition japonaise, les familles possèdent une parcelle de cimetière destinée à tous leurs défunts de génération en génération. Or, en raison des faibles taux de natalité et de la hausse des coûts de propriété, la génération actuelle peut de moins en moins se permettre d’acquérir une parcelle ou d’en conserver une. Des lieux ont donc spécialement été conçus pour pallier ce problème, comme le temple Shinjuku Rurikoin Byakurengedo, conçu par l’architecte Kiyoshi Sey Takeyama. Il s’agit d’un bâtiment tout blanc, en forme de vaisseau spatial, qui fait de la mort un processus de pointe, où tous les besoins sont pris en compte et rationalisés. Les six étages contiennent des salles de prière et de concert, un temple et un système de convoyage des défunts sur tapis roulant, conçu par le constructeur automobile Toyota. Il y a même un cadre photo numérique géant qui affiche des clichés représentant le défunt au moment où l’urne est livrée aux proches.

L’éternité flottante


En Chine, les coûts d’une tombe privée, réservée à un seul mort, dépassent les capacités financières du citoyen ordinaire. A Hong Kong, les parcelles coûtent l’équivalent de 157 000 shekels, et le temps minimum d’attente pour qu’une place se libère est de cinq ans. Les architectes de Bread Studio ont donc été contraints de repenser les pratiques funéraires et ont suggéré de délocaliser les sépultures vers la périphérie de la ville. Un navire de croisière transportant 370 000 urnes devrait circuler 7 jours sur 7, 24 heures sur 24 par voie fluviale, aux portes de la ville. La structure du navire prévoit l’ajout de niveaux supplémentaires pour répondre aux besoins futurs. « La construction n’a pas encore commencé, mais les investisseurs nécessaires ont déjà été trouvés », explique Paul Mui, fondateur de Bread Studio. Deux fois par an, « l’éternité flottante » sera amarrée à la marina pour maintenance.

« Certains Chinois nous regardent d’un mauvais œil », concède Mui. « Or, vu les prix actuels des parcelles, un enterrement sur ce type d’embarcation sera beaucoup plus économique. Mais au regard de notre tradition, une tombe se doit d’être fixe et immobile. » Mui espère que les coutumes vont évoluer vers plus de pragmatisme pour s’adapter aux contraintes de la réalité : « L’éternité flottante se déplacera en cercles réguliers autour de la ville, sur un couloir fluvial qui lui sera réservé. Seul le courant et les vagues feront dériver l’embarcation. Par conséquent, on pourra le considérer comme le mouvement perpétuel d’un pendule, et non pas comme un déplacement dépendant d’un système directionnel. »

Des solutions halakhiquement compatibles

Construire des sépultures sur plusieurs niveaux dans le cimetière de Yarkon, a également exigé que la loi juive se penche sur ces nouvelles données, afin de s’assurer qu’elles soient halakhiquement compatibles. C’est pourquoi les murs de ces tours sont conçus comme des conduits convecteurs de terre qu’ils acheminent d’étages en étages, afin de garantir que les étages supérieurs soient toujours parfaitement en contact avec le sol. En outre, cette conception superposée de l’espace funéraire est calquée sur celle de l’époque du second temple, où les corps des défunts étaient ensevelis dans des grottes de montagne.

Encore aujourd’hui, certains cimetières dans la région de Jérusalem ont été creusés à flanc de colline à même la pierre. « Les morts y sont pratiquement enterrés les uns sur les autres », précise le rabbin Ruza. « Dans les cimetières ultraorthodoxes de Prague ou de Vienne, on peut parfois trouver quatre à cinq couches de défunts superposés. C’est une coutume ancienne. »
Avi estime également que cette façon de procéder est assez proche de la pratique ancestrale des origines : « La seule différence, c’est qu’aujourd’hui, on n’a plus à gravir la montagne à pied pour rendre visite à nos proches enterrés dans des grottes. Maintenant, il suffit de prendre l’ascenseur. »

© Jerusalem Post Edition Française – Reproduction interdite


Related Content
November 20, 2017
Les clients de l’ombre

By YOSSI MELMAN

Israel Weather
  • 12 - 19
    Beer Sheva
    15 - 19
    Tel Aviv - Yafo
  • 11 - 13
    Jerusalem
    15 - 17
    Haifa
  • 14 - 22
    Elat
    16 - 20
    Tiberias