David Joshua Azrieli, magnat israélo-québécois de l’immobilier, est décédé paisiblement le 9 juillet dernier dans sa maison de campagne, au nord de Montréal, à l’âge de 92 ans. Il laisse une épouse de 57 ans, Stéphanie Lefcourt, 4 enfants, Rafael, Sharon, Naomi et Danna, ainsi que plusieurs petits-enfants.

La plus jeune de ses filles, Danna, qui vit en Israël, venait d’être désignée pour le remplacer à la tête du Groupe Azrieli.

David Azrieli illustrait bien le principe selon lequel on peut aimer profondément deux pays et contribuer largement au développement de chacun d’eux sans trahir l’autre. Dès son plus jeune âge, sa vie a été étroitement mêlée à l’histoire d’Israël et du peuple juif. Contrairement au Josué biblique, qui a détruit les murailles de Jéricho et brûlé la ville, Azrieli, lui, a construit. Il a édifié de magnifiques bâtiments qui ont redonné vie à des quartiers délabrés.

Azrieli a mené plusieurs existences, toutes remarquables : rescapé de la Shoah, soldat, étudiant, promoteur immobilier novateur, patriote, homme d’affaires et philanthrope.
Rescapé de la Shoah : à l’origine, Azrieli s’appelait David Azrylewicz. Il est né le 10 mai 1922 à Maków Mazowiecki, petit village du Nord-Est de la Pologne qui, en 1939, comptait 3 000 Juifs et 4 000 Polonais. Sa population juive a été éradiquée en quasi-totalité par les nazis pendant la Shoah.

Une odyssée

En 1939, le jeune David, âgé de 17 ans, quitte la maison de ses parents et se lance dans une périlleuse et pénible odyssée pour rejoindre la Palestine. L’initiative lui sauvera la vie, même si elle le mettra en danger par la suite.

Soldat : de son village, Azrieli fuit vers la partie de la Pologne sous domination soviétique. Au printemps 1941, il rejoint l’Armée Anders à Boukhara et, avec elle, gagne l’Iran, puis l’Irak. Il s’agit d’une armée de Polonais constituée à cette époque en Union soviétique par Władysław Anders, à qui elle doit son nom. En mars 1942, l’Armée Anders quitte le sol soviétique pour l’Iran, puis la Palestine, où elle se place sous commandement britannique. Il ne reste alors plus que 4 000 soldats juifs : certains ont déserté, d’autres, comme Menahem Begin, l’ont quittée en toute légalité. Après son départ, Begin créera l’organisation militante Irgoun.

A Bagdad, Azrieli rencontre deux agents juifs de la Haganah : Moshé Dayan et Enzo Sereni, fondateur du kibboutz Guivat Brenner. Parachuté en 1944 dans l’Europe ravagée par la guerre, Sereni sera capturé par les nazis et mourra à Dachau. Le kibboutz Netzer Sereni, au pied des collines de Judée, porte son nom.

Dayan et Sereni persuadent Azrieli de se rendre en Terre sainte et, en 1942, le jeune homme arrive en Palestine mandataire. En 1946, il apprend que toute sa famille, à l’exception d’un de ses frères, a été exterminée.

Dès son arrivée, il rejoint la Haganah et combat dans la légendaire Septième Brigade pendant la guerre d’Indépendance. Il est blessé à la bataille de Latroun, aux côtés d’un jeune lieutenant de 20 ans du nom d’Ariel Sharon. Celui-ci, touché à l’abdomen, manque d’être laissé pour mort sur le champ de bataille. Parmi les compagnons d’armes d’Azrieli, figure également Haïm Herzog, futur président d’Israël.
Etudiant : à son arrivée en Palestine mandataire, Azrieli trouve du travail comme mécanicien. En 1943, il s’inscrit en architecture au Technion et y étudie jusqu’en 1946, sans toutefois parvenir à obtenir son diplôme.
En 1954, il émigre en Afrique du Sud, où il enseigne l’hébreu, puis s’embarque pour le Canada. C’est dans ce pays, à l’université Carleton d’Ottawa, qu’il finira par décrocher son diplôme d’architecte en 1997, à l’âge de 75 ans, soit 54 ans après le début de ses études.

Hanion + Knia = Canyon


Promoteur et innovateur : Azrieli entame sa carrière de promoteur en 1957 au Canada en construisant 4 maisons de 2 appartements à Montréal, puis plusieurs immeubles d’habitation et, par la suite, des centres commerciaux.

On lui doit le concept de centre commercial en Israël et l’invention du mot hébraïque pour le désigner, Canyon, association des mots Hanion, qui signifie « parking », et Knia, qui veut dire « achat ».
Au début des années 1980, il explore le marché de l’immobilier en Israël et, en 1985, le Canyon Ayalon ouvre à Ramat Gan.

C’est une innovation : jusque-là, les promoteurs israéliens construisaient des magasins pour les vendre. Azrieli, lui, en reste propriétaire et les loue, continuant ainsi à exercer sur eux un contrôle strict et portant donc la double casquette de promoteur et de gestionnaire de galeries marchandes. Plus de 50 centres commerciaux verront le jour en Israël, dont un certain nombre construits et détenus par lui. Certains des magasins ouverts à l’origine au Canyon Ayalon sont devenus de grandes chaînes commerciales israéliennes.

En 1993, Azrieli construit le Canyon Malha dans un quartier pauvre et délaissé de Jérusalem et, en 1998, il lance les Tours Azrieli à Tel-Aviv, projet de 350 millions de dollars édifié à la place d’un garage pour camions-poubelles. Son but, a-t-il expliqué l’an dernier dans une interview, était « d’apporter aux jeunes de tout Israël le même plaisir qu’ils auraient eu à se promener dans des centres commerciaux à Londres ou à New York ».
Homme d’affaires : le Groupe Azrieli, coté à la bourse de Tel-Aviv (TASE), a une valeur de 13,5 milliards de shekels (près de 3 milliards d’euros). Il regroupe 14 centres commerciaux, 10 tours de bureaux et plusieurs projets en développement. Il détient 5 % des parts de la banque Leumi, 20 % de la Leumi Card (carte de crédit) et 20 % de Granite HaCarmel, elle-même propriétaire de compagnies industrielles comme Supergas et Sonol.

En 2010, désireux d’organiser sa succession pour ses enfants et sa fondation, Azrieli a effectué une offre publique d’achat initiale du Groupe Azrieli à la bourse de Tel-Aviv. Cela lui a permis de dégager la somme encore inégalée de 2,5 milliards de shekels (plus d’un demi-milliard d’euros). Les investisseurs qui lui ont fait confiance n’ont pas été déçus, car, depuis, les actions ont grimpé de 50 % et rapportent en moyenne 12 % de rendement annuel, dividendes compris.

Le Groupe Azrieli s’est en revanche révélé moins prospère dans ses projets non immobiliers.
La valeur du holding industriel Granite HaCarmel s’est effondrée et la compagnie a été retirée de la bourse de Tel-Aviv il y a deux ans, après rachat des actions impayées par Azrieli lui-même. Récemment, le groupe Azrieli a conclu d’importants accords de vente des parts de Granite HaCarmel.

Architecte de sa propre existence

Patriote : « J’ai deux patries », affirmait-il. « Deux pays que j’adore. Le Canada m’a offert l’opportunité de commencer à m’exprimer professionnellement, de sorte que j’ai pu ensuite réaliser mon rêve d’apporter une contribution à mon autre patrie, Israël. Les deux pays ont toujours été intimement liés pour moi. »

Le magnat : en règle générale, j’ai la dent dure à l’égard des magnats israéliens dont la fortune a parfois (mais certes pas toujours) été acquise de façon douteuse, à coups de manipulations financières et de privatisations.

La fortune d’Azrieli s’élevait à plus de 3 milliards de dollars, ce qui le plaçait environ 500e dans le classement des 1 000 personnalités les plus riches du monde du magazine Forbes et lui valait le titre de « magnat ».

Mais cet homme-là était fait d’une étoffe particulière. Tout comme le fondateur d’Apple Steve Jobs, il aimait les belles choses (dans son cas, les beaux bâtiments) et prenait plaisir à les construire. Parti de rien, il a apporté des changements indélébiles au paysage israélien. Les trois tours Azrieli édifiées au cœur de Tel-Aviv resteront le principal héritage qu’il a laissé à Israël : l’une ronde, l’autre carrée et la troisième triangulaire. Une quatrième, ovale, verra bientôt le jour. Et l’Israélien moyen n’oubliera pas le nom d’Azrieli, ne serait-ce que pour la tour ronde de 49 étages qui domine aujourd’hui Tel-Aviv et porte son nom.

Azrieli avait coutume de dire que l’argent n’était important que dans la mesure où il permettait de réaliser de grandes choses. C’était une sorte de Donald Trump, mais en moins mégalomane, en moins excentrique, en moins médiatique…

Azrieli n’était pas homme à se disperser. Il ne menait qu’un seul projet à la fois, car il voulait connaître à fond et décider lui-même de chaque détail pour les centres commerciaux et les immeubles qu’il construisait. Et peut-être sa plus extraordinaire réussite a-t-elle été, en fait, l’architecture de sa propre existence…

« La vraie liberté est de pouvoir faire ce que l’on aime », a dit Azrieli. « Tel est le message que je veux adresser : faites ce que vous aimez ! » C’est ce qu’il a fait lui-même. Et quel meilleur message pourrait-on lancer aujourd’hui aux jeunes générations ? 

L’auteur de cet article est chercheur à l’Institut S. Neaman du Technion.

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