Show présidentiel à Ramallah

By JIHAN ABDALLA
June 19, 2013 12:07

On ne leur demande pas d’avoir de la voix, mais de la suite dans les idées. Ou comment faire des arcanes du pouvoir un spectacle.




Candidate répondant à une question posée par le jury lors de l'émission de téléréalité Le Président.

P16 JFR 370. (photo credit: Mohamed Torokman/Reuters)

Ce n’est pas une austère salle de conférences qui accueille les candidats, mais un hôtel haut de gamme à Ramallah. Les concurrents, en compétition pour devenir l’heureux élu, destiné à être consacré nouveau président de la nation, discutent nerveusement entre eux avant d’être appelés à comparaître devant le jury. Le Président est une émission de téléréalité, sorte de Nouvelle Star, mais dans le monde de la politique.

Succès immédiat dès ses premières diffusions, cette série d’émissions s’est imposée tout naturellement dans les territoires sous autorité palestinienne, au sein d’une population arabe, frustrée par une réalité politique décevante. Les concurrents doivent relever un certain nombre de défis et prouver quel serait leur savoir-faire dans des tâches diverses et variées, comme gérer une grande entreprise, organiser un dîner d’Etat, ou remplir la fonction d’ambassadeur dans un pays étranger.

Il leur est également offert la chance de proposer des solutions aux problèmes que rencontre la société palestinienne. Devant un panel de juges, il leur est demandé ce qu’ils feraient s’ils étaient élus président, et ils doivent s’exprimer sur une variété de scénarios et de situations proposées à leur jugement. Le jury, composé de politiciens, professeurs d’université et hommes d’affaires, les note et, avec la participation du public, scelle le sort des concurrents.

A la clé, une voiture pour l’heureux gagnant, mais surtout l’espoir d’entrer dans l’arène politique palestinienne. Parmi les 1 200 candidats à avoir postulé, tous âgés de moins de 35 ans, 8 sont encore en lice.

Un futur héros populaire 

Ce programme inédit a été mis au point par l’agence de presse palestinienne Ma’an. Les producteurs affirment que l’idée à l’origine de l’émission était de proposer un jeu sur mesure destiné à la population palestinienne, qui traiterait de questions politiques, sociales et économiques locales, s’appuyant sur un socle démocratique. Selon Mohammed Fawzi, directeur de l’émission, les finalistes, qui sont parvenus à se hisser à ce stade de la compétition, méritent tous d’être élus. La plupart ont des ambitions politiques déclarées et ce spectacle leur permettra de gagner 20 années de travail pour s’affirmer comme politicien et asseoir leur popularité, a-t-il ainsi déclaré.

L’une des tâches, et non des moindres, qui attend les participants, consiste à remplir les fonctions d’un président, par exemple en se comportant avec un invité de marque selon le protocole officiel. Les concurrents confirment, qu’en plus d’être une occasion d’acquérir de nouvelles compétences, l’émission offre une chance unique à toute une génération privée de démocratie de faire entendre sa voix. Ils affirment leurs ambitions politiques et leur volonté de compter un jour sur l’échiquier politique, que ce soit par idéalisme ou patriotisme.

Les Palestiniens s’identifient déjà au favori, pressenti d’ores et déjà comme un héros populaire. « Le spectacle est une occasion pour les jeunes d’assumer leur rôle dans le processus de prise de décision au sein du gouvernement », explique Bahaa al Khatib, 26 ans, l’un des concurrents. « J’ai bon espoir que, grâce à ce spectacle, je pourrai jouer un rôle politique et m’affirmer comme leader. » Al Khatib ajoute que les gens le reconnaissent déjà dans la rue et que des téléspectateurs lui adressent des dizaines de messages de soutien par jour sur sa page Facebook.

Deux présidents en près de 20 ans 

Selon les statistiques officielles, près d’un tiers des 4,3 millions de Palestiniens qui vivent dans les territoires disputés de Judée-Samarie et dans la bande de Gaza sont âgés de 15 à 29 ans. Mais le peu d’opportunités économiques et un taux de chômage de plus de 30 % à Gaza et de 20 % en Cisjordanie, selon le Bureau palestinien des statistiques, repousse toujours davantage leur chance de peser sur la vie politique des territoires et les empêche de pouvoir contester ouvertement leurs dirigeants palestiniens vieillissants.

Selon les juges, l’émission vient combler le vide qui sévit sur la scène politique palestinienne. Depuis la signature des accords d’Oslo avec Israël il y a 20 ans, qui a donné aux Palestiniens leur autonomie sur une partie de la Judée- Samarie, ils n’ont eu en tout et pour tout que deux présidents.

En 1996, Yasser Arafat avait été élu pour un mandat de cinq ans, mais il a gardé le pouvoir sans jamais organiser d’élections et ce, jusqu’à sa mort en 2004. Quant à Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, élu en 2005, il a déjà largement dépassé la durée de son mandat de quatre ans. S’il reconnaît que les élections se font attendre, il les met sous condition d’une réconciliation entre les deux partis rivaux, le Fatah et le Hamas.

Le Fatah, qui domine la scène politique israélienne, soutient les négociations de paix avec Israël, avec à la clé un Etat palestinien souverain en Judée-Samarie et à Gaza. Mais le groupe islamiste Hamas, qui a pris le contrôle de Gaza au terme d’une guerre civile éclair en 2007, ne reconnaît pas le droit à l’existence d’Israël. Fatah et Hamas sont des ennemis jurés depuis leur sécession. Les efforts de réconciliation, entrepris depuis des années, sont restés lettre morte et aucun progrès significatif n’a été fait.

Un débat salutaire 

Si leurs dirigeants s’accrochent au pouvoir jusqu’à ne plus vouloir le lâcher, la population s’organise et substitue à une politique fossilisée un jeu télévisé à fort ancrage démocratique. Depuis la démission du Premier ministre Salam Fayyad en avril dernier, Abbas, 78 ans, n’a plus ni rival sérieux ni potentiel successeur.

Mais la politique palestinienne a beau être dans un état moribond, pour autant, cette sclérose n’a pas étouffé le débat au sein de la jeunesse palestinienne.

« A votre avis, quel assassinat, parmi ceux des leaders mondiaux, a-t-il changé le cours de l’histoire ? », demande Ahmed Tibi, un des juges du panel, un arabe israélien qui siège au sein du gouvernement israélien, à la Knesset.

« L’assassinat du Premier ministre israélien Itzhak Rabin », répond avec assurance le candidat Hussein al Deek, vêtu d’un costume impeccable. « Cela a tué le processus de paix. » Les juges acquiescent et lui posent d’autres questions. « Ce qui se passe avec cette émission est quelque chose de totalement nouveau, qui nous sort de nos habitudes », confie Tibi.

Les concurrents et les membres du jury passent en revue les différents problèmes qui se posent à la société palestinienne dans une perspective critique. « Cela prouve le dynamisme des mentalités et l’atmosphère saine qui règne dans les territoires, tout en étant un fort indicateur de la volonté de participation à la vie politique qui s’exprime parmi les jeunes qui aspirent au changement », ajoute Tibi.

Des manifestations de masse ont renversé les dirigeants que l’on croyait indéboulonnables, qui régnaient en Egypte, en Libye, en Tunisie et au Yémen. Quant à la Syrie, elle est la proie d’une guerre civile sanglante. Mais le soidisant printemps arabe a eu très peu d’impact sur les territoires palestiniens, qui sont encore largement dominés par des chefs traditionnels vieillissants. Les producteurs sont convaincus que le programme offre une plate-forme de discussion salutaire. Elle pourrait imposer à la classe politique au pouvoir un changement de politique qui s’avère indispensable pour sortir de l’impasse en allant dans le sens des souhaits exprimés par la génération concernée.

« Nous ne voulons pas suivre le modèle de protestation à l’égyptienne et encore moins prendre le chemin de la Syrie », note Fawzy. « Nous voulons utiliser les médias pour nous faire entendre et quiconque pense avoir des solutions politique à proposer, doit se présenter comme candidat pour que nous puissions aller de l’avant. » 

Avec la bénédiction du pouvoir 

Bien qu’animés par des idées nouvelles et une forte volonté de changement, les participants découvrent que le leadership n’est pas une tâche facile. Au cours du dernier exercice de simulation, plusieurs concurrents, confrontés à des tâches simples en apparence, ont oublié de saluer leurs invités correctement, créant malaise et silence gêné, ou même fait tomber nerveusement des ustensiles pendant un repas officiel.

« Cette émission ouvre beaucoup d’horizons aux jeunes, auxquels il s’adresse en priorité. Il leur donne les moyens de se faire entendre et leur donne confiance », confie Hanan Ashraoui, membre du Comité exécutif palestinien et membre du jury. « Il permet aussi à l’opinion publique palestinienne de se rendre compte des défis auxquels un président est confronté. » Dans les rues animées du centre-ville de Ramallah, capitale de facto de l’Autorité palestinienne, les habitants se pressent dans les boutiques qui s’alignent des deux côtés de la rue principale. « Je pense que c’est un grand spectacle », déclare Majed Salama, 33 ans, assis dans un café. « Contrairement à toutes les autres émissions de téléréalité, celle-ci a une vraie substance. » Les producteurs de l’émission expliquent qu’il n’y a pas de chiffres exacts pour rendre compte du taux d’audience, mais ne doutent pas de leur succès au vu de leurs téléphones qui n’arrêtent pas de sonner : ce sont des jeunes qui leur demandent si l’émission connaîtra une deuxième saison.

« Le mot président est un substantif masculin », ironise Wafa Sharaf, jeune étudiante à l’université, âgée de 22 ans, qui fait du lèche-vitrines avec ses copines. « Donc, ne serait-ce que parce qu’elle décline ce terme aussi au féminin, je pense que cette émission est très courageuse », explique Sharaf. La jeune femme soutient la candidate de sexe féminin qui fait partie des finalistes de l’émission et espère bien qu’elle qui remportera le titre.

Sabri Saidam, un conseiller du président Mahmoud Abbas qui a également fait partie du jury pour l’un des épisodes, a déclaré que le président de l’Autorité palestinienne est informé de la teneur de l’émission et soutient son concept.

« Ce spectacle est dédié à la jeunesse, il fait entendre leurs problèmes et plaide pour l’égalité des sexes », affirme Saidam. « Les encourager, c’est notre devoir. » 


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