66 ans et toutes ses dents

Concentré de créativité sur quelques centimètres carrés, le timbre offre une belle vitrine de l’Etat d’Israël

By NICOLE PEREZ
February 11, 2015 14:16
Le timbre de Yom Hazikaron 2014 par Rinat Gilboa

Le timbre de Yom Hazikaron 2014 par Rinat Gilboa. (photo credit: RINAT GILBOA)

La poste israélienne publie chaque année un document qui regroupe la totalité de sa production philatélique. Si, par le passé, la présentation était sobre, depuis 2011 il s’agit d’un livre relié, en couleurs, bilingue hébreu-anglais, qui invite le collectionneur ou le novice à un voyage dans le temps et l’espace israélien.
Pour le cru 2014, la poste s’est donné les moyens de séduire le public.
Sur le plan technique, tout est classique, les timbres sont rectangulaires, dentelés, en papier, porteurs de « tab » (marge imprimée, caractéristique de la philatélie israélienne, shovel en hébreu).
Diverses mentions figurent sur les timbres (Israël, valeur en shekels, sujet) : en hébreu, en anglais et souvent en arabe. Jusqu’en 1964, il y avait du français à la place de l’anglais, se souvient-on avec une certaine nostalgie…
L’Etat juif ne possédant pas d’imprimerie sécurisée spécialisée en philatélie – les timbres possèdent une valeur faciale comme la monnaie ou les billets de banque –, ces petits morceaux de papier gommé ont été imprimés soit aux Pays-Bas chez Johan Enschede, soit en France chez Cartor Security Printing dans l’Eure-et-Loir. Du point de vue artistique, des designers de talent ont été sélectionnés pour leurs illustrations riches en symboles, aux formes et couleurs harmonieuses.

Pas de sujets qui fâchent

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Les thèmes de l’année sont décidés par l’Etat qui en confie la réalisation pratique à la Poste israélienne, explique Avi, responsable philatélique. Le processus de réalisation d’un timbre est long ; il peut s’écouler jusqu’à deux ans entre la décision initiale et l’émission.
Même si les minorités sont rarement représentées, l’Etat veille à ce qu’aucune sensibilité ne soit choquée ou blessée par les thèmes évoqués.
La sélection des designers est faite par une commission composée de représentants de la Poste et d’artistes diplômés de Betsalel ou de Shenkar, reconnus dans le domaine philatélique. Les illustrateurs sélectionnés sont toujours israéliens sauf pour les émissions conjointes avec d’autres pays. Dans ces cas, il y a un accord entre les services philatéliques des deux Etats.

Quant aux sujets abordés, comme dans le vécu israélien, au fil des 50 timbres émis en 2014, on navigue souvent entre souvenir et espoir. Comme au gouvernement ou à la Knesset, il est question de culture, d’éducation, d’environnement, de sport, d’affaires sociales, de religion, d’affaires étrangères, de défense… mais sans les sujets qui fâchent.
L’histoire et la géographie du pays sont très présentes : depuis la Cité de David à Jérusalem jusqu’à la ville de Tel-Aviv du XXIe siècle, en passant par le Golan de l’époque de la Michna, la Galilée au XIXe siècle et le port de Haïfa qui a vu arriver des dizaines de milliers d’immigrants… Toutes les régions du pays sont présentes.
Du point de vue religieux, plusieurs timbres sont en rapport avec le judaïsme. L’islam et la chrétienté sont aussi présents. Dans une série consacrée aux cadrans solaires, on voit l’un d’entre eux apposé sur une mosquée d’Akko. Deux édifices de l’ordre des Hospitaliers datant de l’époque des Croisades – l’un situé à Akko, l’autre à La Valette – illustrent un timbre émis conjointement par Israël et Malte.

L’Etat juif et la Thaïlande, deux pays très liés, ont émis ensemble un timbre : la grenade et le mangoustan, fruits emblématiques et réputés pour leurs propriétés médicales, ornent la vignette.
On aimerait que l’actualité du pays consacre, comme le fait la philatélie, une place de choix à la protection de la nature : les cratères du Néguev, de rares amphibiens (dont la grenouille de Hula retrouvée alors que l’on croyait l’espèce éteinte), une ophrys (variété d’orchidée en forme d’abeille) rappellent que le patrimoine environnemental du pays est très diversifié.

Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie

Cinq personnages ont été timbrifiés cette année, parmi eux deux femmes (40 %) et deux séfarades (40 %) : de meilleurs taux que sur les billets de banque ou qu’à la Knesset ! Deux de ces figures sont très populaires : le Rav Ovadia Yossef et le chanteur Arik Einstein, tous deux décédés en 2013.
Si l’on jette un coup d’œil aux timbres des deux premières décennies de l’Etat d’Israël, on y trouve seulement deux femmes, Henrietta Szold (1960) et Eleonore Roosevelt (1964), un seul rabbin, Maïmonide (1953) et un seul Séfarade, Maïmonide aussi, sur un total de quinze personnages imprimés.

Le commerce, l’industrie et l’agriculture sont représentés cette année par des secteurs anecdotiques. On a oublié qu’Israël a produit des automobiles pendant plusieurs décennies ! Mais cette industrie n’était pas rentable. Je t’aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie : un timbre illustré d’un gerbera, fleur de la même famille que la marguerite, symbole de l’amour, a été émis le mois de la Saint-Valentin. En plein hiver, quand la demande bat son plein, l’Etat juif (avec ses cultures situées en régions chaudes et ensoleillées) approvisionne les fleuristes européens.
Trois sports marginaux non olympiques, ski nautique, wushu et parapente, qui se développent en Israël, font l’objet de timbres.

L’âme juive et le violon, un couple bien illustré cette année. D’une part, une série de 3 timbres est consacrée au jubilé de la comédie musicale Le violon sur le toit. D’autre part, sont honorés les violons survivants de la Shoah restaurés par un luthier telavivien : leurs cordes vibrent encore à travers le monde, alors que leurs propriétaires ont été exterminés.
D’autres sonorités sont honorées et regroupées sur un timbre : celles des ondes des radios clandestines de résistance des mouvements Etzel, Lehi et Hagana. Après l’Indépendance, la radio de la Hagana deviendra Kol Israël.
Dans le domaine de l’éducation et des affaires sociales, la reconnaissance de la langue des signes hébraïque comme véritable langue est marquée par une belle série de 5 timbres qui illustrent les termes « merci », « embrassade », « amitié », « amour », « au revoir ».
Dans la vie, on passe du deuil à l’allégresse, en philatélie aussi. Comparées au design sobre du timbre de Yom Hazikaron, les illustrations de Simhat Torah et de Hanoucca paraissent exubérantes. La Poste a émis un timbre sur le thème du mariage, avec cœurs rouges et alliances dorées ; il est proposé au public avec personnalisation, par exemple une photo du couple qui représente un moyen original d’affranchir des invitations.
Visage souriant et dents blanches, le timbre israélien version 2014 se porte bien. Bien classé dans les compétitions internationales, l’Etat juif, petit pays, encore jeune, joue déjà dans la cour des grands en philatélie.  u

Site internet de la Poste israélienne :
http://www.israelpost.co.il
Exposition permanente de la collection philatélique israélienne au musée d’Eretz Israël à Tel-Aviv


5 questions à Rinat Gilboa, illustratrice
Chaque année la Poste israélienne organise un concours pour le timbre de Yom Hazikaron : Rinat Gilboa en a été la lauréate 2014

Qui êtes-vous ?
Je suis hiérosolomytaine et illustratrice. Pour moi, c’est un métier-passion, je dessine depuis l’enfance. Ma famille pensait que l’on ne pouvait pas tirer sa subsistance en exerçant une profession artistique, alors j’ai étudié le droit. Puis j’ai remisé mon diplôme d’avocate et j’ai embrayé sur un cycle d’études à l’institut Betsalel. Le dessin, c’est ma vie. Je suis à la fois illustratrice et enseignante.

En dehors des timbres, dans quels domaines travaillez-vous ?
Dans tous les domaines de l’illustration, quelles que soient les dimensions du document : du timbre-poste à l’affiche ! Je dessine pour des journaux, entre autres pour certaines publications du Jerusalem Post. J’ai illustré le dossier du Magazine sur les nouveaux modèles familiaux, le défi était de ne pas heurter les sensibilités du public. Pour le Jerusalem Post en hébreu facile, j’ai créé un plan touristique de la capitale destiné aux enfants, il a fallu sélectionner un certain nombre de sites et les mettre en valeur. Une grande partie de mon travail est consacrée à l’illustration de livres pour la jeunesse : je m’imprègne du texte, j’essaie de restituer dans le dessin l’aspect poétique du récit, je montre les esquisses à mes deux plus grands enfants et je guette leurs réactions, je propose plusieurs versions à l’éditeur…

Quelles sont les étapes de la création d’un timbre ?
Prenons comme exemple le timbre de Yom Hazikaron. Il s’agit d’un travail « sous contraintes » : le format est imposé, la fleur symbolique Dam hamacabim (Helichrysum sanguineum) doit figurer, l’illustration doit être en rapport avec un poème choisi par l’administration et convenir pour toutes les victimes quelle que soit l’arme dans laquelle elle servait quand elle est tombée. Le sujet est sensible pour tous les Israéliens. Donc, avant de dessiner, il y a une longue phase de réflexion et d’étude. Je propose une illustration : très sobre avec une silhouette de militaire comme une ombre sur le timbre et le Dam hamacabim assez réaliste sur l’enveloppe. La Poste demande quelques modifications, s’ensuivent alors quelques allers-retours, jusqu’à l’ultime contrôle colorimétrique sur épreuve Iris avant impression. L’étape finale doit être validée par le ministère de la Défense qui peut exiger des ajustements. Je suis à la fois émue et honorée de participer à ce moment intense de la vie de mon pays : à l’émission, le Jour du Souvenir, les familles endeuillées reçoivent du ministère de la Défense une lettre dans l’enveloppe commémorative qui porte le timbre.

Quelles techniques utilisez-vous en philatélie ?
Que ce soit une commande ou la participation à un concours de la Poste, en Israël, le travail implique la création de trois éléments : le timbre lui-même, le tab et l’enveloppe premier jour. L’extrême petite taille de la place disponible sur un timbre – il faut laisser de la place pour les mentions postales – implique une simplification du dessin et l’élimination de détails inutiles qui nuiraient à l’aspect visuel. Le timbre seul doit représenter le sujet, le timbre avec le tab aussi. Et l’ensemble de ces deux éléments doit former un tout harmonieux. Et ce tout harmonieux doit s’accorder avec l’enveloppe premier jour.
Pour le timbre, on travaille sur un document agrandi. D’ailleurs, les épreuves doivent être fournies à la Poste à la fois à taille réelle et à échelle x3. Je réalise toujours mes premières esquisses avec des outils traditionnels, crayons, papier, pinceaux, aquarelle… J’aime le contact avec la matière. C’est seulement dans un second temps que je passe à la phase digitale. Le mélange outils traditionnels et logiciels informatiques donne de grandes possibilités graphiques.

Quels sont vos projets pour 2015 ?
Dans le domaine des livres pour enfants, deux grands projets. Un ouvrage d’enseignement de l’alef-beth pour un éditeur américain. Et un nouveau sidour des éditions Koren : ce livre de prières de 270 pages destiné aux jeunes anglophones de 8 à 11 ans sera entièrement illustré, c’est une première dans le domaine du livre religieux.
En philatélie, le timbre de Yom Hazikaron 2015 : j’y ai travaillé l’été dernier pendant l’opération Bordure protectrice, c’est dire l’émotion qui entoure cette création. Mais je n’ai pas le droit d’en dévoiler plus.


© Jerusalem Post Edition Française – Reproduction interdite




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