Ce vieux pays résolument moderne

A l’occasion de la réédition du livre de Herzl, Altneuland, aux éditions du Marais, rencontre avec Claude Sitbon, l’auteur de la préface

By MYRIAM CLAVEAU
October 29, 2014 15:39
mamilla

mamilla. (photo credit: DR)

Claude Sitbon est né en mai 1943 à Tunis. Cette date n’est pas donnée au hasard. Sa mère était enceinte de lui quand les nazis ont occupé Tunis pendant six mois. « J’ai une mémoire intra-utérine de ce qu’il s’est passé à cette époque-là », confie-t-il.

Puis il a quitté Tunis comme un Français. Une fois arrivé en France, les Français le font Israélien.
Deux événements majeurs vont marquer sa jeunesse. Mai 1968 et juin 1967. Mai 1968 où les étudiants français descendent dans la rue pour protester notamment contre le capitalisme et plus spécifiquement contre le gaullisme. Et juin 1967, avec la guerre des Six Jours. Pendant cette guerre, la peur des Juifs de France était ontologique : « J’ai eu peur pour Israël et je savais que j’allais y partir », explique Claude Sitbon qui s’est lancé dans des études de sociologie. « J’ai réalisé que l’antisémitisme à l’université se transformait en antisionisme profond. J’ai décidé de ne plus être le spectateur de mon histoire, mais son sujet. » Il finira son cursus, puis voguera en direction de la Terre Promise.
A son arrivée en Israël, en 1970, il retrouve de nombreux amis. La question récurrente est « tu viens d’où ? ». Les gens n’attendent pas qu’on leur réponde de Paris, ils veulent savoir d’où, à l’origine. De Tunis donc. Israël a alors, à son tour, fait Claude Tunisien.

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En Israël, il décidera d’écrire. Il est aujourd’hui l’auteur de sept livres, et deux autres sont en préparation. L’écriture est pour lui un moyen de témoigner. Témoigner de notre histoire, sinon, elle disparaît.
Il a, par exemple, choisi de raconter l’histoire des Juifs de Tunisie, sur place bien avant les Arabes. Cette communauté a un attachement profond à la Tunisie, et paradoxalement, 99 % de ses membres en sont partis. Sitbon se sent donc le devoir de témoigner, pour être l’un des derniers Juifs à y avoir habité.
Sur le plan professionnel, Claude Sitbon affiche un parcours varié depuis son arrivée en Israël, à l’instar de nombreux olim français. Il a notamment dirigé le lycée français de Jérusalem et officié pendant 10 ans comme conseiller de Teddy Kollek, maire de Jérusalem.
Il vit désormais, tel un clin d’œil à son histoire, à Herzliya. Au regret esquissé de ne plus habiter Jérusalem, il répond : « Je n’habite plus Jérusalem, mais Jérusalem m’habite ».

* Pourquoi rééditer Altneuland aujourd’hui ?

C’est l’histoire d’une triple rencontre.
D’un côté j’ai ressenti comme un besoin de rééditer ce livre. D’un autre, il y a ma rencontre avec l’éditrice Natania Etienne qui dirige les éditions du Marais et a immédiatement accepté mon projet en le rééditant. Puis il y a le mélange des deux.
Pour moi, Herzl est un homme étonnant. Tellement étonnant que je prie pour que demain dans le peuple palestinien se lève un Herzl. C’est un homme que tout le monde connaît, journaliste brillant, homme de littérature. On oublie souvent que le livre Altneuland est curieusement né grâce à deux Français, Alphonse Daudet et son fils, Léon Daudet, qui était le bras droit du père de l’antisémitisme en France. Ils ont dit à Herzl, non, il ne faut pas écrire un roman, il faut écrire un livre politique comme La case de l’Oncle Tom.
Herzl, qui écrivait ses livres en quelques semaines, mettra trois ans pour écrire Altneuland. Il l’a porté. Il y a dedans l’essentiel de son projet. Et ce projet est tellement vrai qu’en 1998, Shimon Peres écrit un livre intitulé Le voyage imaginaire avec Theodor Herzl en prenant la main de Herzl pour dire : voilà ce qu’on a fait 50 ans plus tard. C’est quelque chose d’extraordinaire. En rédigeant la préface d’Altneuland, j’ai pensé la même chose : 5 milliards de dollars de chiffres d’affaires en 2013. Ce pays, malgré ses guerres, a une histoire économique exceptionnelle. Je pense que ce livre est porteur et, de temps en temps, nous avons besoin de petites fictions pour arriver à la réalité.
La phrase la plus célèbre de Herzl, « ce ne sera pas un rêve » a été transformée par Ben Gourion en : « celui qui ne croit pas aux miracles n’est pas un réaliste ». Ben Gourion est un homme extraordinaire : il a osé, en 1947, prendre un tout petit Etat plutôt que rien. Il a accepté le plan de partage en se disant, on verra après. C’était un homme de projets.
La renaissance de la langue hébraïque est également fantastique en soi. Ben Yehouda a mis en marche une révolution dont on ne perçoit pas la portée. Les Juifs viennent de 104 pays différents et vivent ensemble. En 1962, 1 million de pieds-noirs d’Algérie arrivaient en France, il aura fallu plusieurs décennies pour qu’ils s’intègrent, et encore. Voir ici tous ces Juifs qui s’intègrent et vivent ensemble est un miracle.

* Y a-t-il des objectifs à cet ouvrage ?

Oui. Réinsérer le projet de Herzl qui était un peu enfoui. Ce livre est en effet beaucoup moins connu que L’Etat Juif. Nahoum Sokolow a d’ailleurs traduit en hébreu le titre Altneuland par Tel-Aviv. La fontaine d’Agam à Tel-Aviv sur la place Dizengoff n’a pas été choisie par hasard pour illustrer le livre. Israël est un patchwork, il inclut toutes les dimensions, de Tel-Aviv à Jérusalem, en passant par Haïfa.
Le but est également de donner aux lecteurs l’envie de réétudier. Leur donner les clés pour rétablir certaines vérités essentielles.

* Quel est votre regard aujourd’hui sur le sionisme ?

Je suis intimement convaincu que de tous les « ismes » du XXe siècle, c’est le seul qui dure encore. A partir du moment où l’on accepte cette réalité, on va dire que le sionisme, mort ou pas, est le mouvement de libération du peuple juif.
Jusqu’en 1964, il y a eu beaucoup d’alyiot, puis cela s’est arrêté assez subitement, et s’est alors posée la question de l’avenir démographique du pays. Mais avec la guerre des Six Jours, l’immigration a repris de plus belle. Les Russes sont arrivés, puis les Ethiopiens, les Bné Ménaché etc. jusqu’aux Français qui sont aujourd’hui la première force d’aliya du pays. Il y a dans ce mouvement sioniste une très grande force. D’ailleurs, vu la haine que ce mot véhicule dans le monde aujourd’hui, je crie : je suis sioniste.

* Sionisme veut-il dire la même chose pour nous aujourd’hui que pour Herzl il y a 100 ans ?

C’est vrai que le monde a changé. Il y a 20 ans, le phare de la société israélienne, c’étaient les kibboutzim, les moshavim. Ils ne représentaient qu’une minorité, mais leurs habitants étaient les plus grands à l’armée, les plus grands dans de nombreux domaines. Aujourd’hui, l’agriculture est faite de telle sorte que le nombre de travailleurs est réduit. On n’a pas besoin d’ouvriers de formation et on fait appel à des travailleurs immigrés, ce qui est aussi un de nos grands problèmes : nous avons plus de 250 000 travailleurs immigrés en Israël.
Il n’y a pas de définition statique du sionisme. Un peu comme pour le judaïsme. C’est une asymptote, ce qui signifie que c’est toujours ascendant. Cela ne se voit pas toujours, mais c’est le cas. Et  cela irrite et provoque cette espèce de haine qui anime les nations.
Ce qui me gêne aujourd’hui en Europe, c’est que la parole s’est libérée. Avant, même si on avait des pensées antisémites, on n’osait pas les formuler. Aujourd’hui, c’est devenu possible. Et je crois que c’est la chose la plus terrible qui soit.

* Pensez-vous qu’aujourd’hui on est très loin du rêve imaginé par Herzl dans son livre ?

Non, je ne pense pas. Cette ouverture vers le monde, et vers la modernité, arrive de manière inouïe. On le voit à travers l’évolution à l’intérieur de la société harédite : les femmes aujourd’hui commencent à travailler à l’extérieur, les jeunes ont des téléphones. Personne n’aurait cru cela il y a quelques années. Il y a une osmose. Les gens oublient que, depuis 20 ans, nous vivons la réappropriation du judaïsme par les Juifs. Jusque-là, les Juifs appartenaient au monde religieux. Aujourd’hui il existe des yeshivot hiloniot (laïques).
Il y a une phrase de Heinrich Heine que j’aime beaucoup : « La Bible c’est la patrie portative du peuple juif ». Cela veut dire que nous ne pouvons être que sur cette terre, où quand on gratte un peu on trouve notre histoire.
Il ne faut pas oublier qu’Altneuland a été écrit au début du siècle dernier. Il y a une unité qui transcende les Israéliens au-delà des clivages religieux ou non religieux, c’est incroyable. Nous sommes un peuple. C’est là, la réelle ambition d’Israël.

* Dans un moment où il est si difficile d’être Israélien, quel message voudriez-vous faire passer ?

Je dirais que je ferai de mon sionisme et de mon israélisme une étoile jaune. Que cette étoile jaune soit un signe de fierté et non d’avilissement, et qu’elle soit le symbole du peuple juif.

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