Chroniques intimes d’un pays : une journaliste raconte

Pour les inconditionnels d’Israël, ou ceux qui méconnaissent totalement le pays.

By KATHIE KRIEGEL
June 19, 2013 12:31
K. Bisraor Ayache, "En direct d'Israël. Chroniques intimes d'un pays", éd. In Press.

P24 JFR 370. (photo credit: DR)


Katy Bisraor, qu’est ce qui a été à l’origine de ce livre ? 

Je suis journaliste en Israël depuis 30 ans. J’ai fait de la radio dans beaucoup de médias. J’ai constaté un jour que j’avais gardé environ 80 % de mes reportages et que je n’en n’avais utilisé que 10 % pour les articles rendus. Au fil des ans, j’ai accumulé beaucoup de matière, des caisses entières. J’ai commencé par faire un blog sur la plateforme WordPress.

Cela m’a permis de faire un premier tri. Dans ce blog une partie des données était accessible à tous et l’autre à des personnes choisies. Ce sont comme mes carnets de travail en ligne. Ce blog a immédiatement connu un grand succès.

Mais faire un livre me permettait, avec une petite pointe de nostalgie de revenir au journalisme d’antan, à l’écrit, celui qu’on garde, dont les pages jaunissent dans une bibliothèque. Alors que le virtuel est plus volatile. Ce texte est composé de strates et chaque chronique est comme un instantané pris sur le vif, qu’il soit question d’une personne, d’un lieu, d’un moment, d’une odeur, et j’ai voulu les partager comme on se passe des photos.

Pourquoi cette dédicace ? 

C’est en relation avec la mort de mon père. Le départ du père a créé un arrêt sur image. Un homme d’une autre époque, un sage, large d’esprit avec une grande culture m’a quitté. Peut-être que pour un homme comme lui, un livre s’offrait davantage à la dédicace qu’un blog Web. Parce que c’est sa disparition qui a créé un espace-temps propice à l’émergence de l’idée du livre et à la nécessité de le voir se concrétiser. Le journalisme, c’est l’immédiateté, avec le livre, au contraire, on peut remonter le temps lire et relire.

Pourquoi des chroniques ? 

J’ai voulu raconter ce que j’ai vu. Je veux laisser au lecteur son libre arbitre. Ne pas induire d’idées fausses. Par exemple pour ce qui concerne les Arabes et les Juifs : j’ai constaté une coexistence de facto dans une certaine forme d’ignorance.

Une ignorance paisible, dépassionnée. Le vivre ensemble est obligatoire. Personne n’a envie de se battre. Avec le temps, Israël a créé sur le terrain une réalité : à chacun sa colline.

Et chacune des deux parties souhaite que les limites soient respectées : pas de mariages mixtes, des relations limitées à l’essentiel. Et ça marche. La terre est à ceux qui l’habitent. Le lieu fait l’homme.

La langue aussi est un lieu de vivre ensemble. Le terrain – de facto – n’entraîne-t-il pas une porosité entre l’hébreu et l’arabe ? 

Le langage utilisé inconsciemment révèle quelque chose de très profond. Par exemple l’argot arabe ne contient aucun mot d’hébreu.

Vous voulez dire qu’il y a rejet ? 

En tout cas l’arabe ne se laisse pas pénétrer, je dirais. En revanche, l’hébreu que parle l’Israélien est truffé de locutions ou expressions empruntées à l’arabe.

Et la plupart de ceux qui utilisent ces termes ne le savent pas : Sababa, Ahla, par exemple. Et quand ils disent Ouallah, pour exprimer un contentement mêlé d’étonnement, ils ignorent que l’expression désigne le dieu de l’islam. Introduire le langage de l’autre dans le sien, c’est lui faire une place. Même si la jeunesse israélienne est à droite, dans les faits, les Palestiniens sont déjà acceptés. Il faut faire avec, c’est une donnée intégrée. Par contre en face, ce n’est pas le cas, sauf dans les milieux arabes éclairés. Il y a tout un processus de maturité à faire qu’ils sont loin d’avoir accompli, pour pouvoir en arriver à ce niveau de tolérance.

Comment ce premier opus est-il reçu ? 

Très bien. Mais c’est aussi le livre d’un éditeur. Nous avons cheminé ensemble et c’était formidable d’être portée par un éditeur qui y croit. En France, nous en sommes déjà à la deuxième édition. J’aimerais que le livre rencontre aussi des non-juifs. Le devoir est un journal canadien, l’équivalent du journal Le Monde, qui préparait une édition spéciale pour les 20 ans des accords d’Oslo. Ils ont fait leur dossier à travers le regard du livre. C’est une grande satisfaction.

Ce livre vous a-t-il changée ? 

Nul doute qu’un livre est un chemin intérieur. Ce livre ne m’a pas changée, mais j’ai appris avec lui. L’écriture a son indépendance, c’est comme une personne qui grandit en dehors de nous. Quand je l’ai relu, le livre m’a regardée ! Il ne m’était pas à 100 % connu. Un livre acquiert une autonomie.

Par moments, on a l’impression d’en lire un autre que celui qu’on pensait avoir écrit, à d’autres passages on le reconnaît.

Quand j’ai relu le texte sur le Yéménite, c’était comme si ce n’était pas moi qui l’avais écrit. Le moment de la relecture m’a renvoyée à la rencontre avec cet homme et je me suis dit « oui c’est tout lui, ça », et j’ai été confirmée dans la justesse de mon regard.

Une âme humaine 

Mieux que n’importe quel guide touristique saurait le faire, ce livre est une invitation au voyage. Il provoque l’irrépressible envie de se mettre en route, toutes affaires cessantes pour emboîter le pas à Katy Bisraor Ayache.

Avec son oeil aigu habitué à saisir l’instant dans ce qu’il a de singulier, l’auteure nous livre ses chroniques, comme on ouvre les pages de son précieux album de famille, pour le partager avec un ami intime. On croit connaître Israël comme sa poche et on découvrira étonné qu’on n’en n’a pas encore fait le tour. Que l’on s’en tienne loin, malgré la distance, on en pénétrera le coeur et l’intimité, comme si on y était.

On y rencontrera un juif Inca, une convertie, un Yéménite, Molière en judéo-marocain, de la neige dans le Néguev, de la pop liturgique, des vins « haute-couture » et des microcuvées nées sur de minuscules surfaces, la Mimouna du secret, le ménage du Messie du 9 Av, la machine à écrire d’Amos Oz, le juif du Tzar, l’épique naissance du nom Olmert et bien d’autres étrangetés.

On peut regretter le manque de goût de la couverture du livre qui n’annonce en rien la richesse de son contenu généreux. Le regard est journalistique, mais l’auteure ne renonce pas pour autant à la beauté du style. « En direct d’Israël », est un livre à conserver précieusement pour le reprendre comme on revoit un ami, pour le visiteur de passage qui y plongera le nez à son tour, ou pour un ignorant auquel on voudra ouvrir les yeux et le coeur. Le journalisme n’a pas desséché celui de Katy Bisraor qui a gardé toute la fraîcheur de la jeunesse. Son oeil neuf et curieux à l’affût de ce qui peut nous faire grandir est en empathie totale avec ses sujets. Son âme humaine vibrante, partie en quête de l’Autre, des lieux qu’ils habitent, des fêtes qui les réunissent et des odeurs et des saveurs qui les enveloppent tous, nous prend la main pour notre plus grand bonheur.

Katy Bisraor Ayache, En direct d’Israël. Chroniques intimes d’un pays, une journaliste raconte, Editions In Press.


Related Content

February 11, 2018
Les nouveaux « judaïsants »

By DAN HUMMEL

Israel Weather
  • 16 - 27
    Beer Sheva
    18 - 23
    Tel Aviv - Yafo
  • 16 - 23
    Jerusalem
    16 - 22
    Haifa
  • 23 - 36
    Elat
    17 - 28
    Tiberias