Commémoration du 70e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz

Discours prononcé le 27 janvier 2015 à Yad Vashem lors de la cérémonie organisée par les Fils et Filles de déportés

By ROBERT SPIRA
January 27, 2015 14:31
Pile de chaussures de victimes au musée d'Auschwitz-Birkenau

Pile de chaussures de victimes au musée d'Auschwitz-Birkenau. (photo credit: MARC ISRAEL SELLEM/THE JERUSALEM POST)

Il y a quelques jours, Valérie, ma fille, m’a demandé de dire quelques mots à l’occasion du 70e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz. Ma réponse fut bien sûr un non catégorique : comment oser parler d’Auschwitz quand on n’a pas subi soi-même l’enfer concentrationnaire. Auschwitz doit être raconté d’abord par ceux qui l’ont vécu…
Malheureusement, les derniers rescapés des camps disparaissent les uns après les autres, tandis que les rangs des enfants cachés s’éclaircissent à leur tour. Enfants cachés, enfants épargnés, enfants vivants, nous sommes la preuve de l’échec de la solution finale, quand bien même on ne guérit jamais de la Shoah.

Après un voyage effroyable, le déporté, s’il est jeune et en bonne santé, va être séparé de sa famille, et autorisé par « les seigneurs nazis » à pénétrer dans le camp où il pourra mourir plus lentement, plus durement… La première question qu’il pose, que ce soit en français, en yiddish, en hollandais, en grec, en judéo-espagnol, en polonais, en russe, ou en allemand, est toujours la même : « C’est quoi cette odeur ? » Les anciens hésitent à lui répondre, mais le nouveau insiste : « C’est quoi cette odeur ? »
Alors ils répondent… « C’est l’odeur de ton papa, de ta maman, tes enfants, tes frères et tes sœurs qui quittent le camp par la seule porte de sortie existante, la cheminée. » Cette odeur singulière de caoutchouc brûlé, de chair carbonisée, le déporté, qu’il meure dans les 15 jours ou 70 ans après, cette odeur, telle une marque indélébile, ne le quittera plus jamais.

Ce jour de la libération


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A notre époque où encore tant de mensonges nous font tant de mal, je voudrais rétablir une vérité historique sur la « libération » du camp d’Auschwitz. Car un mensonge souvent répété risque pour certains de devenir réalité. Le général Petrenko, à la tête des troupes soviétiques, l’a écrit plusieurs fois dans ses mémoires : quand il découvre par le plus grand des hasards Auschwitz, il n’a jamais entendu ce nom auparavant. Auschwitz ne figurait sur aucune de ses cartes d’état-major. Ce 27 janvier 1945, quand il pénètre dans le camp, il ne rencontre aucune résistance : les portes sont grandes ouvertes, les miradors désertés, ne restent que 6 000 à 7 000 déportés en fin de vie qui ne peuvent se tenir debout et encore moins marcher… Environ 400 sont originaires de France. Malgré les premiers soins, beaucoup continueront à mourir.
10 jours auparavant, les 17 et 18 janvier 1945, les nazis, entendant tonner les canons russes, craignent des représailles : en prévision, ils détruisent un maximum d’archives, font sauter chambres à gaz et fours crématoires, et précipitent sur les routes verglacées de l’hiver polonais 60 000 prisonniers vêtus de leur seul pyjama rayé et de sabots de bois, en direction de camps en Allemagne. Ce que l’on va appeler fort justement « les marches de la mort »… 15 000 d’entre eux recevront une balle dans la nuque au seul prétexte qu’ils ont ralenti le pas où qu’ils se sont endormis en marchant. D’autres se sont écroulés, immédiatement piétinés par ceux qui suivaient. On estime à 100 000 les déportés morts pendant ces marches. Aucun camp nazi construit en Pologne ne sera délivré sur ordre militaire.
Devoir de mémoire et de vigilance

Une seule chose serait pire qu’Auschwitz, c’est que le monde oublie qu’Auschwitz a existé. 1 100 000 personnes, hommes, femmes, enfants, vieillards et bébés, y ont été assassinées de la façon la plus barbare, la plus atroce. Auschwitz dans notre mémoire, c’est aussi Birkenau, Treblinka, Sobibor, Majdanek, et la Shoah par balles. Auschwitz ou la déshumanisation de l’homme, là où on perdait tout sentiment, toute compassion, toute attention à l’autre. Cet autre qui tombe, qui se meurt à côté de vous, mais vous devez continuer à piocher, à soulever cette pierre plus lourde que vous, à vous accrocher, encore une journée, une heure, une minute, résister pour pouvoir un jour raconter. Là où un père peut voler le morceau de pain de son fils, et un fils le morceau de pain de son père.

Aujourd’hui, en Allemagne, les enfants et les petits-enfants des assassins sont le contraire de ce qu’ont été leurs grands-parents, et nous savons qu’ils se veulent les garants de la démocratie et de la liberté de l’Europe. Mais nous sommes quand même obligés de rester vigilants : le visage de l’antisémitisme a changé, et sous des allures plus correctes d’antisionisme, le résultat est toujours le même : ce sont des juifs que l’on assassine.
D’autre part, encore aujourd’hui, certains contestent les faits et nous traitent de menteurs. Il nous faut accorder une attention extrême au négationnisme, au révisionnisme d’où qu’il vienne, à ceux qui prétendent que la destruction des juifs d’Europe ne fut qu’un détail dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale ou que le régime de Vichy a protégé les juifs de France.

En France, nous avons cette chance inouïe d’avoir « les chevaliers de la bonne mémoire » que sont les Klarsfeld : ils ont construit, formé, uni la génération des Fils et Filles des déportés juifs de France, dont beaucoup sont d’anciens enfants cachés. Aujourd’hui c’est à la seconde génération de reprendre le flambeau. Le problème, c’est qu’il nous faudrait un Klarsfeld dans chaque pays d’Europe, à l’ONU, ainsi qu’au Parlement européen où certains députés n’ont aucune honte à représenter un parti nazi.

L’indescriptible réalité d’Auschwitz


La réalité concentrationnaire n’est pas traduisible en langage courant. Ai-je le droit de désigner par le mot « homme » le SS qui arrache le bébé des bras de sa maman pour lui fracasser le crâne ? Oseriez-vous chercher les mots justes pour décrire l’intérieur d’une chambre à gaz 20 minutes après qu’un SS y a introduit le Zyklon B ? Alors qu’on ouvre la porte, les cris et les prières se sont tus… La position des cadavres imbriqués, collés les uns aux autres, griffés, gonflés, déchiquetés, devenus noirs, jaunes, couleur de cendre ; quelques malheureux restent accrochés sur les têtes ou les épaules de leurs compagnons, laissant deviner leurs derniers instants, une femme a accouché, plusieurs enfants sont piétinés ; le sol est maculé de vomi, de sang, d’excréments. Tous ne sont pas complètement morts. Certains bougent un doigt, un œil, on entend même quelques gémissements, cela n’a plus aucune importance, il faut faire vite, vite, d’autres convois arrivent… On coupe les cheveux des femmes, et à l’aide de tenailles on arrache les dents en or. Pour récupérer plus vite les boucles d’oreilles, on arrache l’oreille ; pour récupérer les alliances, on coupe le doigt. On cherche le moindre bijou, la plus petite pièce d’or. Puis on brûle, on carbonise, et on récupère les cendres : à part les juifs, rien ne doit se perdre.

Auschwitz, plus de 30° l’été, -20 à -30° l’hiver. Comment décrire ces appels qui durent des heures et des heures, au garde à vous ? On compte, on recompte encore une fois, deux fois, trois fois, il y a plus de déportés morts de froid en une heure que de minutes dans l’heure.
Mais le pire, car à Auschwitz il y a toujours pire, le pire ce sont les sélections ; elles peuvent avoir lieu en pleine nuit, en plein jour. En moins d’une seconde, un SS inspecte le déporté et d’un coup de menton le désigne : son sort est joué, direction la chambre à gaz. Auschwitz, c’est aussi les pendaisons. Elles touchent surtout les prisonniers ayant tenté de s’évader et leurs copains qui ne les ont pas dénoncés, ou d’autres qui se sont fait surprendre en train de voler quelques épluchures dans les cuisines ou dans une poubelle. Et le pire existe même dans la manière de pendre : pour certains condamnés, on remplace la corde par une fine corde de piano en acier, le supplice dure alors beaucoup plus longtemps.
En 1979, devant le mémorial de Washington, Elie Wiesel prononce un discours retentissant : « La preuve est devant nous, le monde savait et a gardé le silence ». En effet, maintenant nous avons la certitude que le pape savait, Roosevelt savait, Churchill savait, Staline savait, la Croix-Rouge savait, l’opinion américaine savait, l’opinion anglaise savait, alors pourquoi ? Oui, pourquoi…
Malgré les nombreuses demandes des représentants d’organisations juives dès l’automne 1941, les voies ferrées menant à Auschwitz n’ont jamais été bombardées ; les chambres à gaz auraient pu être sinon détruites, au moins endommagées. Rien n’a été tenté pour arrêter cette machine de mort, aucun appel n’a été entendu. Ce chiffre effroyable de 6 millions n’aurait jamais dû être atteint.

Chaque jour les nazis se sont appliqués à faire disparaître de tous les pays d’Europe les juifs de leur patrie d’adoption. On a brûlé synagogues, yeshivot, toute vie juive devait disparaître à jamais, du banquier au mendiant, du philosophe à l’étudiant, du peintre à l’écrivain. Un juif n’avait plus le droit de penser, de créer, de travailler, mais surtout se voyait dénier le droit de vivre. Qui est intervenu ? Personne. Ce non-désir de sauver le peuple juif apparaît bien comme une très grande faute morale chez ceux-là mêmes qui ont mis fin à la barbarie nazie.
Tandis que les Alliés ont débarqué en Sicile, en Afrique du Nord, en Normandie, et sont également maîtres du ciel, cela n’empêche pas que commence la plus grande déportation massive de juifs de Hongrie : 80 000 d’entre eux partent à pied en direction des camps autrichiens, 30 000 mourront en route. A cette période, 12 000 juifs sont envoyés chaque jour dans les chambres à gaz. Pas de sélections, il faut faire vite, la guerre est sur le point de se terminer. Un projet pour sauver 1 million de juifs contre 10 000 camions livrés aux nazis ne verra jamais le jour.

Au revoir, papa

Se souvenir est quelquefois difficile, cependant, certaines dates sont impossibles à oublier… Nous sommes en février 1943, cela fait 7 mois, qu’échaudée par la rafle du Vél d’Hiv, ma famille s’est réfugiée en zone libre dans un petit village près de Châteauroux. Cachés, nous nous sentons en sécurité.
Je ne le sais pas encore, mais les derniers mois que je viens de vivre resteront comme les plus beaux de toute ma vie. J’avais alors un papa et une maman, un frère, une sœur… et même un petit chat. Le maire du village, qui fait également office d’instituteur, est un fervent admirateur du maréchal Pétain. Une raison suffisante pour que mon père décide de ne pas m’envoyer à l’école et de me garder à la maison. Mon frère et ma sœur vont au lycée en ville. Tous les matins, je suis donc seul avec papa. Il m’apprend à lire, à écrire, à compter. S’il est un excellent professeur, je suis pour ma part un très bon élève. Je commence déjà à lire quelques livres, j’écris même en cachette au bon Dieu pour lui dire merci : nous sommes tellement heureux d’être tous ensemble.

Mais le 24 février 1943 à 6 heures du matin, deux gendarmes en uniforme frappent à la porte. Papa a 10 minutes pour se préparer. En commençant par maman, il nous embrasse tous, je suis le dernier qu’il serre tendrement dans ses bras. Je profite de ces marques d’affection pour éclater en sanglots, je m’accroche à son manteau, je crie, je pleure, je hurle : « Papa ne me quitte pas, si tu m’aimes, emmène-moi avec toi ! »
Tout le monde, même les gendarmes pourtant blasés à force d’arrêter les familles font tout pour me calmer. Peine perdue. C’est l’un des deux gendarmes, celui qui nous confie avoir un fils du même âge que moi, qui trouve la solution : « Si vous le désirez, je peux rajouter le nom du gosse sur ma liste… C’est parfaitement légal, et même le président Laval nous a donné comme directive de ne pas séparer les enfants des parents qui partent travailler à l’Est. » D’abord hésitante, maman semble finalement d’accord, tellement fière d’avoir un fils si instruit. Pour moi aussi, elle prépare une petite valise.
Mon frère et ma sœur me regardent avec envie. Comme d’habitude, ils sont jaloux. C’est vrai qu’étant le dernier, papa me dit toujours oui.
Voilà, j’ai gagné, j’arrête de pleurer, merci monsieur le gendarme. Je ne saurai jamais pourquoi papa me regardant subitement, change de ton et me parle un peu brusquement.
« Bob », il m’appelait Bob, « tu restes ici avec ta maman, je n’ai rien à me reprocher, je vais très vite revenir et dès ce soir, je te le promets. Je t’écrirai une longue lettre, une lettre pour toi tout seul ! » Une lettre pour moi tout seul, quel cadeau pour un enfant de cinq ans…

Cette même journée du 24 février 1943, notre voisine, secrétaire bénévole à la mairie du village, vient nous prévenir vers midi que la mairie a reçu un télégramme préfectoral donnant ordre à la gendarmerie de nous arrêter dès l’aube. Maman hésite : se faire arrêter, n’est-ce pas la meilleure façon de rejoindre papa ? Mais sur le conseil de la secrétaire qui semble au courant de bien des choses, nous décidons de prendre la fuite le soir même.
Voilà comment d’enfant élu, d’enfant aimé, choyé, protégé, je vais être ballotté, pourchassé, traqué comme tant d’autres enfants. Je vais passer 16 mois sans aucune nouvelle de papa, et sans voir maman.
Merci à ces justes connus ou inconnus qui, désobéissant à Vichy, et prenant des risques insensés, ont sauvé les deux tiers de la population juive de France dont 50 000 enfants.
Papa va connaître le camp de Nixon, de Gurs, avant de remonter, par les bons soins de la SNCF, sur Drancy ; il n’y restera qu’une nuit. Le 6 mars 1943, le convoi de papa, le 51e à partir de France pour Auschwitz, quitte la gare de Bobigny avec 100 déportés entassés dans chaque wagon à bestiaux. Durant l’épouvantable voyage, le chef du convoi reçoit un télex d’Eichmann : « Par suite d’encombrement à Auschwitz, poursuivez sur Majdanek et Sobibor ».
Oui vous avez bien entendu… « Par suite d’encombrement », d’encombrement à Auschwitz. En langage nazi que signifie « encombrement » ? 100 morts, 1 000 morts, 10 000 morts, peut-être plus, tous assassinés en une seule journée.
Papa sera gazé à Sobibor.

Il y a quelques années, j’ai ressenti le besoin de lui écrire.
Dans l’enveloppe qui lui était destinée, j’ai glissé deux photos : sur chacune d’elles, l’un de mes deux enfants, ses deux petits-enfants à lui. Ces photos ont été prises le jour où ils ont séparément prêté serment à l’Etat d’Israël.
Qu’il est beau aujourd’hui de voir les petits-enfants de ces 6 millions porter fièrement sur leur uniforme de soldats cette étoile, hier infamante, et aujourd’hui brillante, également sur leurs tanks, leurs avions, et sur notre drapeau.
Le 18 juin 1981, grâce à Serge Klarsfeld et à son association des Fils et filles, papa a enfin quitté son ciel maudit de Pologne. Le voilà incrusté dans le mur de Roglit à quelques kilomètres d’ici, dans cette vallée où David a vaincu Goliath. Le voilà aussi, lui et 80 000 de ses frères et sœurs, devenu citoyen israélien par décision de la Knesset.
J’ai enfin un endroit où allumer une bougie, un endroit pour dire le Kaddish, près de son nom enfin retrouvé.
Merci Serge.


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