Conversation autour de l’intime

A l’occasion de son séjour en Israël, rencontre avec Yasmina Reza qui se livre tout en pudeur.

By KATHIE KRIEGEL
June 11, 2013 14:11
Yasmina Reza au Venice Lido.

P21 JFR 370. (photo credit: Reuters)


Le nouvel opus de Yasmina Reza s’ouvre sur une scène de ménage dans un supermarché. Heureux les heureux, un titre emprunté à Borges, où comment des petits riens peuvent alimenter de grands conflits. Impossible de ne pas se reconnaître dans ces catastrophes de la vie quotidienne, derrière lesquelles se cachent de plus grandes tragédies, la solitude, le chagrin, l’abandon, tout ce qui peut amener un couple à se déchirer, pour un innocent morceau de fromage. Humour et émotion sont à nouveau au rendez-vous dans cette ronde qui nous entraîne d’un personnage à l’autre dans un enchaînement d’habiles champs-contrechamps.

Il est de ces êtres qui se donnent dans leurs silences et, s’ils fuient les mots de peur d’être dévoilés, ils se livrent d’un mouvement d’épaule, d’un regard en fuite. Yasmina Reza est de ceux-là.

Devant un café, enveloppée d’un châle qu’elle serre contre elle, comme pour se protéger de ce qu’on pourrait peut-être lui demander de livrer, elle se réjouit à l’idée de se laisser deviner derrière ses personnages.

« C’est parfait », dit-elle en redressant le buste, comme soulagée. « Je n’aime pas parler de moi. Et c’est la meilleure façon de me rencontrer », ajoute-t-elle dans un grand sourire. Yasmina Reza ne sourit pas du bout de sa personne, mais de tout son être. C’est déjà bouleversant.

Puis elle baisse la tête, son regard devient lointain, plongé en ellemême, concentré. « Yourcenar disait quelque chose comme : “les personnages que je croyais créer je les portais en moi”. C’est exactement ça », dit-elle. « Je porte en moi une multitude de personnages de façon quasi génétique, organique. Et un jour ou l’autre, ils se révèlent. » Vous est-il parfois difficile de les quitter ? « Oui », avoue-t-elle sans hésiter, d’une voix ferme, le corps raidi, comme prêt à se défendre déjà des conséquences de l’aveu. Puis elle serre son châle contre elle un peu plus, et dans son regard qui se voile, on peut voir qu’elle est au bord de l’intime. « Mais ils reviennent, lance-t-elle dans un sourire ravi, on quitte un livre, mais pas un personnage. Ils ne disparaissent jamais vraiment. » 

Les lois élémentaires du juif 

Yasmina Reza, vous êtes juive quand ? « Je n’y pense jamais », répond-elle vivement, comme pour s’en défendre, pour signifier que nous entrons par là en zone sensible.

Elle semble ne rien vouloir ajouter. Puis son regard s’échappe et d’une voix songeuse elle dit : « Mais ça me rattrape ». Et après un silence, elle ajoute : « Souvent à propos d’Israël. Tous les juifs ont un rapport avec le pays, ne serait-ce que familial. Israël on ne peut en parler qu’entre juifs. Avec les autres, on finit toujours par atteindre une zone où on ne peut plus se comprendre. Je crois que je suis juive quand j’écris aussi.

C‘est quelque chose d’impalpable qui habite mon écriture. Certains de mes personnages sont juifs. Ils sont issus de ce monde dont j’ai hérité de par ma famille et qui m’habite.

Oui, cet héritage est juif. Leur caractère leur sens de l’ellipse, leur humour, leur culot, leur désespoir. Le pique-nique est le plus juif. » Dans un passage de Heureux les heureux, vous évoquez « les lois élémentaires ».

C’est un lapsus ? « Non. Ce sont des lois élémentaires. Même un juif mécréant les connaît. On ne peut pas être juif sans connaître le minimum des lois alimentaires, que les poissons qui n’ont ni écailles ni nageoires sont interdits, qu’il faut séparer le lait et la viande, oui ce sont des lois élémentaires. » Vous faites dire à un de vos personnages : « J’ai échappé au bonheur comme à un grand danger ». C’est possible d’être heureux quand on est juif ? « Les juifs n’ont pas le monopole de la douleur », répondelle en esquissant un sourire. « Le bonheur est dans le présent. Alors, le passé, on peut le regarder. Je suis adepte de la gaîté ».

Le bonheur est une disposition 

Pourtant, quand on la lit, l’amour semble n’être possible que dans la douleur. Dans Heureux les heureux, elle écrit : « L’amour fait mal, doit faire mal, et, s’il fait mal son boulot, on peut l’aider à finir le travail ». « Non, se défend-elle comme pour s’en convaincre. L’amour ne doit pas nécessairement faire mal. Dans nos mentalités occidentales, il faut que “amour” et “bonheur” correspondent. Mais pas forcément. Ce sont deux concepts qui n’ont rien à voir. L’amour existe, oui. Le bonheur aussi, mais de façon fragmentaire. Les deux ne sont pas liés, sauf coïncidence. L’amour parfois est un pourvoyeur de bonheur, mais aussi susceptible de sentiments négatifs. » Dans son dernier livre, deux de ses personnages jouent la partition des gens heureux, au moment où leur vie bascule.

Ils s’appellent « Bilette » ou « Rouli », se donnent du « mon coeur par ci, mon coeur par-là », s’appliquent à se convaincre de leur bonheur. « C’est précisément parce que nous incarnons une image d’harmonie, que l’aveu de la catastrophe est si difficile », dit Rouli. Ils dansent au-dessus de l’abîme avec la tragédie qui frappe leur fils Jacob et s’occupent à se concocter des petits plats.

Pour Yasmina Reza, le bonheur est une disposition, une volonté inhérente à sa déchirure, affirme l’auteur. « On est plus ou moins doué pour le bonheur ».

Dans son oeuvre, elle laisse une grande place au lecteur. Comme pour lui permettre d’y résider. » L’oeuvre sert à réparer, à consoler.

Soi-même et l’autre, dans une sorte de communion. C’est un peu de moi que je tends à l’autre, avec ce miroir. Mon malheur rejoint celui des autres. Montrer du monde un visage de chagrin, de désespoir, c’est être partie prenante de l’art ».

Une parole libérée 

En Allemagne, les mises en scène révèlent davantage la férocité qui habite son oeuvre, quand en France l’accent est mis davantage sur l’humour. « Oui et je revendique cette férocité. Mais il y a des zones interdites.

Parce que je veux privilégier le privé. Tant que j’avais mes parents, il y a des choses que je ne pouvais pas écrire. J’ai perdu mes parents, ma mère tout récemment. La parole se libère avec la disparition, mais aussi, elle préserve de la disparition. Un personnage comme Chemla par exemple, je ne me serais pas autorisée à l’écrire quand mes enfants étaient petits. Maintenant ils sont grands, ils ont lu le livre, ils ont compris et ils l’ont aimé. » « Et je ne peux m’empêcher de songer que protéger les siens de ses personnages, vouloir préserver la nudité du parent, c’est empreint de judaïsme. Chemla est médecin oncologue. Derrière l’irréprochable façade de l’homme qui sauve ses semblables de la maladie qu’il s’applique à combattre jour après jour, se cache un être incapable de s’aimer assez pour se sauver lui-même de la solitude et du manque d’amour : “la nostalgie de la douleur peut vous rendre fou”, dit celui pour lequel avoir mal et se faire du mal, est le seul remède possible, pour se sentir vivant. » Silence. Sourire.

« J’aime observer les gens. Voir comment ils habitent le temps, dans une conquête de pouvoir ou un sens existentiel. Je voudrais être consolante avec mon écriture. Et que mon malheur rejoigne celui des autres.

Consoler d’un abandon. » Elle s’arrête soudain. Comme si elle en avait trop dit.

Peut-être s’est-elle abandonnée un jour et à travers son oeuvre, chercherait-elle à devenir sa propre consolation ? Cet abandon, est-ce qu’elle le connaît ? Son regard plonge dans le mien. Je me sens happée au plus profond.

L’instant de la rencontre a lieu. Puis elle fait un signe de tête affirmatif. Mais il vous appartient, n’est-ce pas ? « Oui » murmuret- elle.

Et je ne peux m’empêcher de penser à ces mots « solitude » et « abandon » qui reviennent comme un leitmotiv dans son oeuvre. Serait-ce elle, ce personnage « envahi par une sorte de panique, une angoisse d’abandon » ? Mais je sens que nous avons atteint une frontière. « Lisez La luge de Shopenhauer, c’est le livre dans lequel j’ai mis le plus de moi-même ». Puis elle lâche : « J’habite toujours au même endroit ».

Dans le silence qui suit, je pèse cet aveu.

Alors elle rit. Le rire, c’est comme un joker ? « Oui », reconnaît-elle, « mais, derrière, il y a la mélancolie. C’est aussi un vêtement derrière lequel il faut savoir regarder. » C’est l’habit de la pudeur. Et il lui va bien.


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