D’une libération à l’autre…

Un enfant qui dort, on ne le réveille pas. Mais un jeune homme qui dort trop, cela cache beaucoup de choses.

By LÉA SHAKED
February 6, 2013 14:25
3 minute read.
Le garçon qui voulait dormir

0602JFR25 521. (photo credit: DR)


Au sortir de la guerre, Erwin, après son passage dans les camps, ne parvient pas à rester éveillé.
Et pourtant, c’est la libération. Un bien grand mot pour ces rescapés qui ont perdu la chair de leur chair, leur âme, leur vie. Ces réfugiés juifs apatrides, transportés dans d’autres trains, d’autres camps, d’autres tentes puis envoyés sur les plages de Naples, sont décrits comme des fantômes, desquels tout souffle de vie s’est évaporé. Mais leur humanité n’a jamais disparu.

Ils sont quelques-uns à arriver à Naples, après une longue errance en Europe. Tous ont pris garde de ne jamais oublier Erwin, leur dormeur, ce jeune garçon solitaire de 16 ans, plongé dans un silence si profond que rien ne pouvait réveiller, ni les remous du voyage, ni les pleurs de ses confrères. On aurait pu le croire presque mort. Il avait tout perdu : père, mère, oncle, tante… et même sa langue.

En Italie, une nouvelle épreuve attend le jeune homme. La « sionisation » ou plutôt la formation du nouveau Juif que l’on confie à ces émissaires de l’Agence juive. Les plus jeunes et moins désillusionnés sont sélectionnés. Ils deviennent d’abord de forts gaillards aux bras musclés et brunis par le soleil.

L’entraînement sur les plages de Naples est un souvenir doux pour Erwin : l’apprentissage intensif de l’hébreu, les courses, les épreuves mentales. Par contre, il se rappelle avec douleur le regard des réfugiés non sélectionnés : un regard triste, un non-dit qui veut signifier « vous nous avez trahis vous sionistes ».

Une nouvelle langue, avec l’interdiction de prononcer un mot dans la langue maternelle, mais aussi une nouvelle mentalité et manière d’appréhender cette nouvelle vie sont inculqués aux jeunes rescapés. Il s’agit de se préparer à l’installation prochaine en Terre promise.

Ce sommeil si lourd dans lequel le jeune homme était plongé chaque nuit, parfois plusieurs jours durant, tend à disparaître. Pourtant, il revit chaque fois dans ses rêves, son passé encore trop présent. Il converse avec sa mère, même si l’hébreu fait disparaître peu à peu sa langue maternelle.

Bientôt, il ne parvient plus à communiquer avec elle.

La traversée de la Méditerranée est très tumultueuse, à l’image de la déchirure que les personnages doivent ressentir à tracer un trait sur leur passé, enseveli sous les cendres. A leur arrivée, les exilés sont arrêtés et placés dans le camp d’Atlit ; la Palestine est encore sous mandat britannique.

D’une guerre à l’autre 


Peu après, ils sont envoyés sur les hauteurs de Judée pour construire des terrasses agricoles… où le soleil tape et l’ombre se fait rare. L’entraînement joyeux de Naples s’éloigne dans les méandres du souvenir et laisse place à la difficulté, à l’inconnu, à la solitude.

Les pionniers travaillent dur à construire leur nouvel Etat, changent de nom comme d’identité. Désormais, Erwin s ’ a p p e l l e r a Aharon. D’une libération à une indépendance, les jeunes gens sont de nouveau au coeur de la guerre en 1948.
Cette fois, c’est pour leur terre.

Encore frais « rescapés », ils sont affectés à des missions militaires. Blessé, Aharon restera paralysé pendant plusieurs mois. Alors le sommeil revient, son cocon et ami, et il revoit sa vie d’antan.

Rongé par l’angoisse et la culpabilité, il comprendra alors l’importance de la solidarité entre pionniers. Submergé par son passé, il recherchera son père en empruntant le même chemin. Celui qu’on lui connaît aujourd’hui : de pionnier il devient écrivain.

Aharon Appelfeld et son génie littéraire s’offrent à nous dans ce récit semi-imaginaire, semi-autobiographique mêlant toutes les souffrances des débuts israéliens et du passé juif.
Rien, par contre, ne laisse la place à un pathos larmoyant. A la lecture de ce condensé d’histoire pionnière, on se souvient du combat des aînés pour cette terre.


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