Etre Juif en français

By KATHIE KRIEGEL
March 25, 2014 15:41

Comment les grands écrivains juifs ont-ils abordé leur judaïté dans leurs écrits ? La question était au cœur de la Rencontre internationale du judaïsme francophone au campus de Netanya, jeudi 20 mars




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Couverture du livre de Solal. (photo credit: DR)

L’dentité, un concept qui se vend mal en France. Les « auteurs juifs de langue française » oscillent entre pudeur et peur de mettre leur judéité en avant aux pays des Lumières. Etre républicain semble nécessairement devoir y faire ombrage et toute ethnicisation de la littérature est perçue comme une trahison. « Aux Etats-Unis, “Roman juif américain” est une appellation qui ne pose pas de problème car le communautarisme se traduit par une visibilité d’appartenance », fait remarquer Olivier Rubinstein, directeur de l’Institut français de Tel-Aviv. « D’ailleurs autrefois, les écrivains français, comme Proust par exemple, ne se revendiquaient pas comme “auteurs juifs”, même si leurs œuvres étaient traversées par les valeurs juives », rappelle-t-il.

Alors pourquoi donc la question de l’identité se réveille-t-elle aujourd’hui ? Cette rencontre au Campus francophone du Collège académique de Netanya, en partenariat avec l’Institut européen Emmanuel Lévinas et les services culturels de l’ambassade de France, voulait témoigner de la difficulté qu’il y a aujourd’hui d’échapper à son identité juive. Organisé à l’initiative de Claude Grundman Brightman, présidente du Campus francophone, et de Gérard Rabnovitch, directeur de l’Institut européen Emmanuel Lévinas, autour d’auteurs rappelés à la mémoire sans désir d’inventaire ni d’exhaustivité, le colloque a réuni le 20 mars dernier des intervenants brillants ; Philippe Zard pour Albert Cohen, Anny Dayan Rosenman pour Romain Gary, Delphine Auffret pour Elie Wiesel, Maxime Decurt pour Gearges Perec, Richard Darmon pour Claude Vigée et Francine Kaufmann pour André Schwartz-Bart.

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Cohen, Gary, Perec…

L’œuvre d’Albert Cohen est une parabole du rapport juif à la mémoire. L’auteur a précocement affirmé être un auteur porteur d’un projet juif. Son imaginaire diasporique – le juif vagabond dépenaillé, le paria, le juif observant, mais aussi prophète à sa manière – s’incarne dans son personnage récurrent de Jérémie. Solal lui, serait l’avatar de Joseph en Egypte, David et Esther, le juif assimilé, le marrane. Le personnage d’Ariane serait l’Aryenne, ou le christianisme, d’où les noces impossibles entre le Juif et l’Occident sous la houlette de la SDN (Société des nations), la tour de Babel. Alors que serait cette judéité qu’il s’agirait d’exprimer : un ancrage familial, identitaire et intuitif, une élaboration intellectuelle qui s’incarnerait dans l’esprit des nations et le génie des peuples, la vision d’un peuple animé par un projet biblique et messianique incarné dans l’humanisme hyperbolique qui déclare la guerre à sa bestialité. Si Albert Cohen récuse la notion d’esprit juif, c’est pour mieux revendiquer celle d’esprits juifs ; l’esprit des hommes du désert, ou prévaut la volonté, l’esprit prophétique qui repose sur la prévalence de l’esprit sur la force, une strate historique liée à l’esprit de l’exil et enfin l’esprit critique. L’écrivain juif devrait pouvoir rendre compte de cette pluralité interne et « donner le dernier mot à la vie avec humour, le cœur plein d’amour et l’œil méchant ».

La question de l’origine et de la transmission traverse également l’œuvre de Romain Gary, puisant aux mêmes sources pour incarner la valeur juive de la survie. Le thème récurrent de la cachette traverse l’œuvre, inséparable de la question de l’identité. Le rapport complexe aux noms (il avait 5 pseudonymes) témoigne de son trouble de l’identité et celui de ses personnages. Le juif est son autre avec lequel il entretient un rapport en miroir exprimé dans une sorte de messianisme de l’écriture.

Avec Elie Wiesel, on ne peut cacher que l’on est juif, on est un survivant voyant dans la nuit, où résonnent la fatigue du témoignage et son échec. L’obsession de l’absence douloureuse traverse le midrash wieselien dans lequel le messie lui-même bascule dans la fosse. Tout est source de remords. « Je n’ai pas pu dire le kaddish » est le leitmotiv récurrent de la culpabilité du fils survivant à son père et qui n’a pas su lui répondre à temps.

Chez Perec, le nulle part d’une langue errante et sans structure est peut-être juif. Abandonné sur un quai de gare par sa mère pour qu’il survive, c’est la survie même qui l’empêche d’être témoin. L’expérience des camps lui est exogène, le droit de témoigner interdit, il vit son abandon comme une déportation. Le temps est porté manquant, l’autobiographie impossible, l’appel à la fiction salvateur ; il vole des blessures et se rêve survivant d’une catastrophe qu’il n’a pas connue. Pour affronter la réalité sans ascendants, la contrainte est la seule façon de lever le refoulé et rendre compte de cette disparition dont il ne peut parler, car le monde historique est devenu un orphelinat. Sa littérature du silence et du désastre se traduit par l’absence de la lettre « e » (eux), dans « La disparition » et la construction d’une rhétorique qui met en péril le langage laisse voir les failles, les béances à travers une littérature fragmentaire qui refuse l’échec. La lacune de ses origines n’est pas qu’un vide mais une manière de se sentir juif et d’appartenir à ce peuple. « Le judaïsme et l’écrivain ne sont qu’une même attente, un même espoir et une même usure », avouera-t-il.

Avec Claude Vigée, Juif indomptable devant un monde en ruine, c’est d’abord l’errance sans fin. La poésie est acte de résistance, le poème une épiphanie pour dire « dans un souffle ce qui est perdu en moi ». Les mots sont la chair vivante de l’homme dont l’étoffe langagière est en lambeaux, et la physique verbale relève d’une métaphysique. Le Juif est le spécialiste de l’ailleurs et l’écriture judaïque de la réalité opère un dévoilement proche de la démarche apocalyptique pour que le peuple « voie les voix ». Puis il tombe mystiquement amoureux de Jérusalem et à quarante ans en apprenant l’hébreu, sa langue maternelle symbole de résurrection, il naît, dans la ville disputée où se joue le sort de l’humanité.

Schwatz-Bart enfin écrit « Le dernier des justes » sous le regard des morts. Puis il cherche à aborder la Shoah de façon détournée dans un roman juif sous « couverture noire ». La disparition de toute sa famille déportée l’a lié aux esclaves de ce monde auxquels il prête sa voix dans des romans qui auraient pour héros l’âme collective du peuple juif incarnée dans le peuple noir. Torturé à l’âge de quinze ans, il perd la foi, mais Dieu hante son œuvre. Un dieu inventé par le peuple juif que l’on peut accuser, sans pouvoir vivre sans Lui.
Peut-être comme Heinrich Heine ne pouvait-on s’empêcher de penser en fin de journée ; « le judaïsme n’est pas une religion, c’est une catastrophe ». Mais comme l’a très justement rappelé pour conclure, l’ambassadeur de France en Israël, Patrick Maisonnave : « Israël revient à
Israël ». 

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