Hannah Arendt, la mère de la théorie de la banalité du mal

Le film Hannah Arendt tourne autour d’un postulat : le mal peut-être l’oeuvre de gens ordinaires, quand ils choisissent d'obéir aveuglément.

By RENEE GHERT-ZAND
July 4, 2013 11:55
La réalisatrice Von Trotta savait que Barbara Sukowa serait l'interprète idéale pour ce rôle

P19 JFR 150. (photo credit: Zeitgeist Films)

Renee Ghert-Zand Dans Hannah Arendt, le long-métrage très remarqué de la cinéaste allemande Margarethe von Trotta, la célèbre philosophe et théoricienne politique, s’adresse à la fin du film à des étudiants dans un amphithéâtre à moitié vide. Nous sommes en 1964, à la Nouvelle Ecole de New York, et ses collègues viennent de lui demander de renoncer à son poste d’enseignante, suite à la publication d’une série d’articles très controversés qu’elle a écrit sur le procès d’Adolf Eichmann, pour le New Yorker. Textes qui donneront matière à son livre Eichmann à Jérusalem, édité en 1963.



C’est vêtue comme Arendt, d’un tailleur bleu marine, escarpins et perles, que la célèbre actrice Barbara Sukowa, campe le personnage de la philosophe. Elle allume une cigarette et se lance dans une diatribe passionnée où elle énonce sa célèbre théorie de la banalité du mal : « Le plus grand mal dans le monde est celui commis par les gens ordinaires, le mal commis sans motifs, sans convictions, qui n’émane même pas de coeurs pervers animés d’intentions diaboliques, mais tout simplement de gens ordinaires qui ont renoncé à leur dignité d’homme », dit-elle dans son anglais imparfait, teinté d’un fort accent germanique. Ce discours est directement tiré des écrits de Hannah Arendt, parmi des morceaux choisis par von Trotta et son collaborateur Pam Katz.

« Je n’ai pas écrit que je prenais la défense d’Eichmann, mais j’ai essayé de faire le lien entre la médiocrité choquante de l’homme avec l’horreur des faits », note encore Sukowa-Arendt, « essayer de comprendre, ne veut pas dire pardonner ». Le film la montre faire face à la levée de boucliers qui accueillent ses comptes rendus du procès, et plus précisément ceux révélant l’étroite collaboration de certains dirigeants juifs avec les nazis.

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Selon elle, découvrir que des juifs aient pu participer à l’organisation de la destruction de leur propre peuple, constitue sans conteste aux yeux d’un juif, un chapitre des plus sombres de la Shoah. « Je n’ai jamais blâmé le peuple juif pour autant ! » s’exclame Sukowa-Arendt sur le podium. « Peut-être qu’une autre voie entre résistance et collaboration était à trouver. Il aurait fallu ne seraitce que tenter de l’explorer. C’est seulement dans ce sens que je dis que quelques-uns des dirigeants juifs auraient dû agir différemment. Il est crucial de ne pas occulter ces faits, dans la mesure où les agissements de ces dirigeants juifs donnent l’exemple le plus frappant de l’effondrement moral absolu, que les nazis sont parvenus à opérer dans la bonne société européenne de l’époque, et pas seulement en Allemagne, mais dans presque tous les pays sous leur tutelle, et ce pourrissement moral n’a pas seulement atteint les bourreaux, mais aussi certaines des victimes. » 


Une théorie explosive


Cinquante ans plus tard, les propos d’Arendt ne choquent plus personne et une audience de jeunes adultes ne serait pas surprise de les entendre. A l’heure actuelle, la notion selon laquelle un grand mal peut être le fait de gens ordinaires qui choisissent volontairement de renoncer à leurs valeurs morales pour suivre aveuglément les ordres, est largement acceptée. De même, les exemples de coopération des Judenrat (dirigeants communautaires juifs) avec les nazis, ont été largement documentés et étudiés. Mais les comptes rendus du procès et les conclusions qu’Arendt était amenée à faire et qui ont nourri sa théorie, étaient explosifs pour l’époque. C’est cette subversion et ses conséquences que von Trotta a voulu explorer.



La première mondiale du film a eu lieu au festival du Film international de Toronto et il sort à New York et Los Angeles au début de l’été. Il a été projeté en novembre dernier au festival international du Film de femmes à Rehovot, et au festival du Film juif de Jérusalem en décembre dernier.

La cinéaste a également mis en scène avec un soin tout particulier, comment la couverture du procès Eichmann a affecté Arendt dans sa vie intime, notamment la façon dont il a sonné le glas de nombre de ses amitiés et comment ses proches, des réfugiés juifs allemands et des collègues pour la plupart, lui ont tourné le dos.

Mettre en scène la pensée 


« Tout a commencé après mon travail sur Rosenstrasse confie von Trotta. Ce film réalisé en 2003, relatait les manifestations non-violentes à Berlin en 1943. Des rassemblements de femmes non-juives, mais mariées à des juifs, dont les conjoints et les enfants avaient été arrêtés en vue d’être déportés, exigeaient leur libération. « Alors, quelqu’un, qui avait travaillé avec moi sur le sujet, m’a suggéré de faire un film sur Hannah Arendt ».

« Mais comment peut-on faire un film sur une philosophe, me suis-je alors demandé ? La clé résidait dans le bon casting. Une actrice qui serait capable simplement de penser à l’écran et de faire sentir le cheminement de sa pensée pouvait rendre ce projet viable ». Von Trotta, aujourd’hui âgée de 71 ans, savait que la femme idéale pour le rôle ne pouvait être que la très talentueuse Barbara Sukowa, prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes en 1986 pour son rôle-titre dans Rosa Luxembourg, film de von Trotta sur la révolutionnaire socialiste juive polonaise.

Peu importe à la réalisatrice que la blonde Sukowa, même coiffée d’une perruque de cheveux courts et sombres comme les portait Arendt, ne lui ressemble ni de près ni de loin. « Où trouver une actrice ressemblant trait pour trait à Hannah Arendt et parlant allemand et anglais couramment ? De toute façon, un sosie détourne de l’essentiel », confiet- elle. « Barbara est une femme intelligente et une actrice qui irradie l’intelligence. Je savais qu’elle dégagerait cette intelligence de la pensée à l’image. »


Un monsieur tout le monde nommé Eichmann 


Dès qu’il a été question de faire un film sur Arendt, s’est posée la question de trouver un acteur capable d’interpréter Eichmann. Il a tout de suite été évident pour von Trotta qu’aucun autre que le SS-Obersturmbannführer lui-même n’en serait capable. C’est ce qui l’a convaincue d’utiliser les images authentiques du personnage, intégrées au film en insert, ainsi que le son du procès qui eut lieu en 1961.



« Il était important pour le public de voir ce que Hannah voyait », explique la réalisatrice. Notamment elle s’attendait à rencontrer un monstre à l’intérieur d’une cage en verre et, à la place, elle a découvert un homme ordinaire, tout ce qu’il y a de plus quelconque.

« Un acteur aurait pu être un brillant interprète, mais justement dans ce cas, toute la médiocrité du personnage aurait été occultée par la prestation de l’acteur, » dit von Trotta. « Si vous connaissez l’allemand, et que vous entendez Eichmann s’exprimer, vous constatez qu’il est incapable d’énoncer correctement grammaticalement une phrase. Il n’a que des clichés à la bouche et un jargon bureaucratique élémentaire. Il ne semble pas être capable de penser par lui-même. » En tant qu’allemande, il était également capital, pour von Trotta, de regarder Eichmann en face, pour la première fois.

De plus, c’était une expérience inédite pour la réalisatrice, de se plonger profondément dans la vie intime et le psychisme d’Arendt. « En tant que gauchistes, il était difficile après 1968, de nous attaquer à l’image de Arendt », explique la cinéaste, au vu de son appartenance au mouvement étudiant radical européen, et du point de vue d’Arendt, qui dénonçait aussi bien le communisme que le nazisme, comme une forme de totalitarisme.

De plus, von Trotta s’est découvert des points communs avec un élément biographique d’importance de son personnage.

Arendt est parvenue à se réfugier en France en 1941 avec sa mère et son second mari, Heinrich Blücher, poète et philosophe marxiste allemand non-juif, qui disposait d’un visa américain, mais pas de passeport. Comme Von Trotta, ellemême apatride pendant de nombreuses années. Née à Berlin en 1942 d’une aristocrate russe apatride, elle n’a obtenu la nationalité allemande qu’en 1971, en devenant l’épouse de son premier mari, le réalisateur Volker Schlöndorff.

L’intimité bouleversée par le devoir de vérité 


Pour avoir mené des recherches sur Arendt pendant une bonne décennie, von Trotta connaissait bien l’oeuvre et les conclusions de l’historien britannique David Cesarani, qui, lui, conteste la banalité du mal. Sa théorie affirme que Eichmann était un antisémite virulent et avait le profil d’un serial killer, un tueur de masse impitoyable et calculateur. Elle était également familière de Harold Rosenberg qui a écrit dans un commentaire daté de 1961 que Eichmann a bien évidemment joué la comédie à la barre.



« Faire un film sur Arendt ne signifiait pas faire son procès et la juger, mais au contraire interroger le personnage », affirme von Trotta, « je ne suis pas une historienne et je ne fais pas une oeuvre documentaire. Mon objectif était d’être fidèle à sa pensée et de rendre compte de l’époque et du contexte historique dans lequel celle-ci a émergé et s’est construite. » Pour cette raison, la cinéaste et Pam Katz, son collaborateur à l’écriture du scénario, ont abandonné l’idée de couvrir toute la vie de Arendt avec le film, de sa rencontre et de son idylle avec Heidegger lorsqu’elle était étudiante, jusqu’à sa mort à l’âge de 69 ans en 1975. Pour au contraire se concentrer sur cette période clé de sa vie entre 1960 et 1964, que von Trotta appelle ses années les plus dramatiques.

« Je me souviens, quand j’étais enfant, de la polémique qu’Arendt alimentait », confie Katz, scénariste de 55 ans, qui vit aujourd’hui à Brooklyn. Marié à une directrice de la photographie, il a vécu et travaillé en Allemagne à de nombreux projets de télévision et de cinema, dont Rosenstrasse, également de von Trotta.

La mise à distance au service 
de l’objectivité 


Durant la période de recherche, puis celle de la rédaction du scénario (Katz a écrit les dialogues en anglais, von Trotta en allemand), les auteurs ont essayé autant que possible, de recueillir des témoignages de femmes de l’entourage de Hannah Arendt, amies ou associées, toutes des intellectuelles et des personnalités publiques à part entière, dont certaines sont d’ailleurs des personnages du film.



Malheureusement beaucoup, comme par exemple le philosophe Hans Jonas (qui a refusé de parler à Arendt pendant deux ans suite à la publication de son livre Eichmann), l’écrivain Mary McCarthy, ainsi que les leaders sionistes Kurt Blumenfeld et Ziegfried Moïse, n’étaient déjà plus de ce monde. Néanmoins, les auteurs sont parvenus à s’entretenir avec Laura, la femme de Jonas, avec Lotte Köhler, assistante et exécutrice testamentaire de Arendt, ainsi que son exécuteur littéraire, Jérôme Cohen.

Des entrevues ont également eu lieu avec l’acteur Wallace Shawn, fils de William Shawn, éditeur du New Yorker de l’époque, et Elisabeth Young-Bruehl, biographe de Arendt.

« Nous avons lu un maximum de sa correspondance », précise Katz, « les lettres échangées avec son mari, avec Mary McCarthy, Carl Jaspers, Gershom Scholem et Heidegger – toutes publiées.» Arendt avait reçu environ un millier de courriers, rien que de réactions à ses articles qui couvraient le procès Eichmann.

« Lotte nous a confié que Hannah avait le génie de l’amitié », se souvient von Trotta. « Ce n’est pas quelque chose que nous aurions pu savoir rien qu’en lisant ses écrits. C’est quelque chose que nous avons appris en parlant avec Lotte et à la lecture des lettres. C’est le genre de choses qui nous a beaucoup éclairés pour la compréhension du personnage. » Cette amitié et cette loyauté passionnelle aux individus – mais à aucun groupe, peuple ou nation jamais – apparaît clairement dans le film.

Tout comme la confusion et la blessure provoquées chez ses proches par le ton ironique et distant pris par Arendt dans ses articles du New Yorker. Ces amis, le public en général et ses coreligionnaires en particulier, l’ont mal comprise, selon Katz. « Elle a utilisé un ton ironique à dessein, pour maintenir ses propres émotions à distance. Elle avait le devoir de rendre compte objectivement des faits, d’où le recourt à ce ton, perçu comme dur et froid. Elle était profondément touchée par cette expérience, mais son travail ne devait rien laisser paraître de ses affects », explique le scénariste. « Mais elle n’était ni distante ni détachée, comme certains ont pu le croire. » 


Le prix à payer pour défendre sa vérité 


Le film Hannah Arendt a été tourné en Allemagne, au Luxembourg et en Israël. Le dernier séjour de von Trotta en Israël, remontait au milieu des années quatre-vingt-dix. La cinéaste s’est réjouie d’y être revenue pour le tournage d’abord, puis les projections du film à l’automne dernier.



Avec son casting et son équipe technique, la réalisatrice a passé dix jours à Jérusalem et un à Tel-Aviv. Ils ont tourné dans un décor construit, la réplique à l’identique de l’antichambre réservée à la presse, dans laquelle Arendt, une grande fumeuse, était assise la plupart du temps pendant le procès, car il était interdit de fumer dans la salle d’audience.

Le film s’achève comme il commence, sur Sukowa-Arendt, plongée dans ses pensées, étendue une cigarette à la main et les yeux clos, sur le canapé de son appartement new-yorkais.

Dans la chronologie du film, la scène se situe juste après son fameux discours pour se défendre des attaques contre sa théorie, et après une conversation avec son mari, où elle affirme ne regretter en rien de s’être rendue à Jérusalem et d’avoir écrit ce qu’elle a écrit.

Mais le point d’orgue de la narration se situe en amont, dans une scène poignante qui constitue l’apogée du film. Là, ce n’est pas la Arendt mise au défi de défendre sa théorie sur la banalité du mal, mais plutôt une Hannah épuisée et blessée qui fait l’expérience de l’abandon, le prix à payer pour défendre sa vérité. Elle apprend que Kurt Blumenfeld, son ancien professeur berlinois et très cher ami sioniste, est en phase terminale de sa maladie à Jérusalem, et se précipite à son chevet. Le vieil homme signifie à Arendt, que, cette fois, elle est allée trop loin et lui demande pourquoi elle n’aime pas Israël et son peuple.

Insensible à sa déclaration d’amour pour lui, il lui tourne ostensiblement le dos, comme pour lui signifier qu’il lui rend la pareille, puisqu’à ses yeux, elle n’a rien fait d’autre que de lui tourner le dos, à lui et à tous les Juifs.

« Elle lui a encore rendu visite pendant sa maladie », précise Katz. « Mais on ignore s’ils se sont jamais réconciliés ».





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