Intellectuels juifs après la Shoah

By HÉLÈNE SCHOUMANN
March 12, 2013 14:43

Il avait existé un Colloque des intellectuels juifs de langue française.En consultant ces archives, Sandrine Szwarc pointe du doigt le renouveau de la pensée juive.

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Les Intellectuels juifs de 1945 à nos jours

24 521. (photo credit: Dr)

Chef de rubrique des pages culturelles de l’hebdo Actualité Juive et docteur en histoire moderne et contemporaine, Sandrine Szwarc, propose, dans ce livre passionnant, un chapitre méconnu de l’histoire des intellectuels juifs après la Shoah. Et répond ainsi par l’affirmatif à la question du philosophe Adorno, peut-on écrire après la Shoah ? 

Votre ouvrage intitulé Les intellectuels juifs de 1945 à nos jours (éditions Le Bord de l’eau, collection Clair et Net) vient de paraître. Pourquoi avoir écrit sur ce thème ? 

Sandrine Szwarc : Après avoir travaillé dans le cadre de mes études d’histoire sur des thématiques liées à la période de la Shoah, il m’a semblé intéressant de me pencher sur la période qui suivait. Rien n’avait été écrit sur la place de la culture juive en France après la Catastrophe.
En consultant les documents concernant l’après-guerre regroupés aux Archives sionistes centrales à Jérusalem, je suis tombée sur des cartons contenant les archives du Colloque des intellectuels juifs de langue française. Pour la plupart, ils n’avaient jamais été ouverts depuis leur transfert. Alors que je cherchais un sujet pour mon doctorat d’histoire contemporaine à l’EPHE, je me suis dit que j’avais trouvé un thème exceptionnel qui témoignait d’une véritable renaissance de la pensée juive en France loin des présupposés habituels.

Qu’est-ce que ce Colloque et quels en ont été les temps forts ?

Le Colloque des intellectuels juifs de langue française a vu le jour en mai 1957 à l’initiative de personnalités juives proches du Congrès juif mondial, parmi lesquelles Edmond Fleg, André Neher, Léon Algazi, Aaron Steinberg, Eliane Amado Lévy-Valensi, Emmanuel Levinas, Léon Ashkénazi, Vladimir Jankélévitch et quelques autres dont les noms invitent toujours au respect. L’idée initiale était de proposer des rencontres de haut niveau sur des thèmes d’actualité intéressant les consciences juives et qui pourraient ouvrir des prolongements dans la culture universelle.
Par cela, le Colloque visait à ramener dans le giron du judaïsme – une religion et une pensée que l’on avait tenté de faire disparaître à Auschwitz – des intellectuels de confession juive « perplexes » afin de leur démontrer qu’il était une intelligence digne de l’Occident. En créant des ponts entre une réflexion particulariste, la pensée juive, et un humanisme dit universel, ces intellectuels ont également intéressé des penseurs chrétiens.
Le succès du premier Colloque a permis d’en organiser d’autres et c’est ainsi que quarante rencontres ont été agencées jusqu’en 2004. Les dix premières, notamment, organisées avant la guerre des Six Jours et la montée en Israël de ses principaux animateurs, sont une source intarissable de clefs de réflexion sur le renouveau de la pensée juive après la Shoah.

Qu’est-ce qu’un intellectuel juif finalement et ce modèle existe-t-il encore de nos jours ?

S’intéresser au Colloque des intellectuels juifs de langue française m’a permis d’en esquisser une définition.
Un intellectuel juif est déjà un intellectuel tel qu’il a été inventé au moment de l’Affaire Dreyfus sous la plume de Clemenceau dans un article de « L’Aurore », en 1898. Il s’agit donc d’érudits qui, par leurs écrits ou toute autre production, s’insèrent dans le débat public pour faire passer un message sociétal. Par ailleurs, il est juif et donc, quel que soit son degré de pratique religieuse, ce penseur a une conscience juive, c’est-à-dire un intérêt pour la chose juive.
Enfin, l’intellectuel juif se doit de dépasser le simple cadre de sa paroisse pour, grâce à sa renommée, influer sur les grands débats du moment. Aujourd’hui, il est vrai que ce modèle de passeurs, ayant une excellente connaissance des textes juifs et aussi des philosophies grecques et allemandes, a quasiment disparu au profit d’hommes de lettres versés soit dans un particularisme juif, soit dans une réflexion universelle.
J’espère que mon ouvrage permettra d’ouvrir le débat sur ce que devrait être un intellectuel juif de nos jours ainsi que son influence sur les questionnements qui interpellent les consciences contemporaines.


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