L’énigme Leonard Cohen

By MATT NESVISKY
January 29, 2013 14:53

Chanteur, auteur-compositeur, poète et romancier, Leonard Cohen est un homme de contradictions.




Leonard Cohen

3001JFR22 521. (photo credit: Mario Anzuoni/Reuters)

Le problème, avec les personnalités énigmatiques (et surtout les artistes), c’est qu’il vaut parfois mieux qu’elles restent énigmatiques. Telle est la conclusion que l’on peut tirer de la lecture de la toute nouvelle biographie intitulée « I am your man », que la Britannique Sylvie Simmons consacre à Leonard Cohen. Autrement dit, la lecture de cette biographie extrêmement documentée m’en a appris sur Leonard Cohen davantage que je ne souhaitais en savoir, avec des détails que j’aurais préféré ignorer.

Voilà plus de 50 ans que le chanteur, auteur-compositeur, poète et romancier attire l’attention des médias. Tout commence au début des années 1960, quand il quitte sa Montréal natale pour échapper à la curiosité médiatique suite à la parution de son premier livre, et se réfugie dans la petite île grecque d’Hydra, où il vivra de nombreuses années.

De là à affirmer que Leonard Cohen refuse la publicité, il n’y a qu’un pas, qu’il faut se garder de franchir. Au fil des ans, et même à l’époque où il méditait au sommet d’une montagne parmi les moines d’un monastère bouddhiste zen, il s’est toujours rendu disponible pour des interviews.

Et, si l’on en croit Sylvie Simmons, journalistes et fans, réalisateurs de documentaires, musiciens et poètes, amis et connaissances, tous trouvent Cohen invariablement courtois, poli, modeste, drôle, gentil, humble et plein de sollicitude, bien éduqué et cultivé.

Combien de célébrités mériteraient de tels qualificatifs ? Ce qui n’empêche pas Leonard Cohen, 78 ans depuis septembre dernier, de rester un mystère. Cela tient en grande partie, bien sûr, à ses poèmes et chansons, qu’il veut énigmatiques et qui combinent spiritualité, sensualité, angoisse, extase, amour et perte, exprimés d’une façon qui le positionne, au bout du compte, quelque part entre Federico Garcia Lorca et Khalil Gibran.

Excès et surconsommation en tous genres

Voilà donc un homme fait de contradictions : un homme qui s’accroche avec acharnement à son judaïsme (il allume les bougies tous les vendredis soirs et n’a jamais voulu changer son nom), mais s’immerge, selon les périodes, dans l’hindouisme – rendant de nombreuses visites à un gourou en Inde –, dans la scientologie, dans le catholicisme de sa ville natale – « J’aime Jésus, je l’ai toujours aimé, même quand j’étais gosse ». Et surtout dans sa relation avec son professeur de pensée zen en Californie, une proximité qui l’a amené à passer cinq ans de sa vie dans un austère monastère surplombant Los Angeles et à être ordonné moine bouddhiste.

Les autres contradictions et les énigmes abondent : sa dévotion périodique au jeûne, qu’il entrecoupe de virées chez McDonald’s, ses années de dépendance à l’alcool, au tabac et à la drogue, y compris aux amphétamines et au LSD, et ses périodes d’abstinence, tout aussi longues. Ses relations prolongées et intenses avec de nombreuses femmes, qu’il n’a jamais épousées, mais qui sont toutes devenues des amies (et dont il a eu deux enfants). Son sens civique, qui l’a poussé à annuler la publication de son troisième roman, alors qu’il en était déjà au stade des épreuves. Son bref partenariat avec le producteur Phil Spector. Sa négligence, qui a permis à son manager de vider son compte en banque, prélevant quelque 8 millions de dollars (en récompense, son récent come-back, une tournée mondiale lui a permis d’engranger 50 millions de dollars en 3 ans).

Ses lubies politiques, qui l’ont amené à se rendre à Cuba pour témoigner son admiration à Fidel Catro, son salut nazi sur scène à Hambourg, son arrivée précipitée en Israël quand la guerre de Kippour a éclaté, avec l’intention de s’engager dans Tsahal (en fin de compte, il chantera pour les soldats aux côtés d’Oshik Levi, de Matti Caspi et d’Ilana Rovina).

En Terre promise : un accueil enthousiaste 

En Israël, Leonard Cohen a toujours eu un public de fidèles, comme il en avait un en Europe, en Australie et au Canada. Les Etats-Unis, eux, ont mis plus de temps à l’apprécier. En refusant l’un de ses albums, le directeur d’une maison de disques new-yorkaise lui a d’ailleurs dit : « Leonard, nous savons que tu es très bon, mais nous ne savons pas si tu vaux quelque chose ». Un autre lui a fait observer que ses titres étaient si démoralisants qu’il faudrait les glisser dans les emballages de lames de rasoir qu’achètent les gens qui veulent se trancher les veines.

Les relations de Leonard Cohen avec Israël ont toujours été mitigées. Lors de son premier voyage à Hydra, il a fait escale en Israël, mais n’y est resté qu’une journée. Les concerts qu’il a donnés ensuite dans le pays ne l’ont jamais vraiment satisfait. Une fois, il s’est même effondré psychologiquement et a annoncé ensuite qu’il ne se produirait plus en Israël.

Il y est malgré tout revenu quelques années plus tard, lors d’une de ses tournées internationales triomphales, et son public de fans lui a fait un accueil plus qu’enthousiaste.

Après des années de hauts et de bas, de profondes dépressions et de retraite totale loin du monde, de doute, de ruptures, de confusion religieuse, et j’en passe, il est réconfortant de voir Cohen revenir sur le devant de la scène avec une vigueur renouvelée, acclamé par le public du monde entier et respecté par ses collègues du show-business. (Son succès, « Hallelujah », a été repris par 300 chanteurs.) Il ne compte plus les récompenses et distinctions honorifiques qui lui ont été décernées, mais cela ne l’empêche pas de continuer à beaucoup travailler et à écrire des chansons comme il l’a fait tout au long de sa vie.

Un gamin avec un rêve fou 

Sylvie Simmons est née à Londres, mais vit à San Francisco.
Elle a réalisé un travail de documentation exhaustif, avec plus de 100 interviews, dont celle de Leonard Cohen luimême, bien sûr, qu’elle a rencontré bien des fois et auquel elle a posé des questions dérangeantes. Dans ses réponses, le chanteur alterne entre vraie candeur et fausse timidité.

L’auteur a une belle plume. Il n’y a qu’à lire cette présentation du septuagénaire au début d’une éprouvante tournée mondiale pour s’en convaincre : « Le voilà sous les projecteurs, avec son costume chic, son borsalino et ses chaussures qui brillent, ressemblant à un rabbin qui se doublerait d’un crooner, à un truand élu par Dieu. Il est flanqué de trois chanteuses et d’un orchestre de six musiciens, qui portent presque tous costume et chapeau, comme s’ils jouaient dans un casino de Las Vegas. La musique commence à s’élever. » « Leonard abaisse son borsalino sur son front, prend le micro comme s’il saisissait une offrande et se met à chanter… » « Puis il annonce au public, comme il le fera ensuite devant des centaines d’autres publics, que la dernière fois qu’il a fait cela, il avait soixante ans et qu’il n’était alors qu’un gamin avec un rêve fou. » Toujours est-il que les lecteurs qui sont plus intéressés par le côté littéraire de Leonard Cohen feraient bien d’aller directement à la source. Son roman intitulé Jeux de dames, publié en 1963, évoque le milieu juif aisé de Montréal, dans lequel il a grandi ; Les perdants magnifiques, plus ambitieux et paru en 1966, est la méditation mémorable d’un jeune Juif laïc de Montréal obsédé par la vie d’un Indien d’Amérique converti au christianisme au XVIIIe siècle et qui vient d’être béatifié par l’église catholique.

Pour la poésie de Leonard Cohen, on peut consulter, en français, Le livre du désir, paru en 2008 aux éditions du Cherche-Midi ou, mieux, en anglais, Leonard Cohen : Poems and Songs, publié l’an dernier. Ce petit volume comporte 243 pages de vers recueillis par Robert Faggen et couvrant toute la carrière de Leonard Cohen. On y trouve les paroles de ses chansons les plus connues, des poèmes inestimables… et aussi beaucoup d’énigmes.


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