La Traviata dans le désert

By MYRIAM SHERMER-KALFON
December 19, 2013 12:38

L’Opéra israélien rempile pour une 4e édition de son festival Massada en montant Verdi. Superproduction garantie.




Précédente édition du festival Massada réalisé par l'Opéra israélien.

P19 JFR 370. (photo credit: Yossi Zwecker)

Les camélias pousseront-ils dans le désert ? Pour sa quatrième édition, le festival musical de Massada monte La Traviata. L’opéra de Verdi, dont le livret est une reprise de La Dame aux camélias, signée Alexandre Dumas fils, occasionnera une mise en scène foisonnante d’un Paris « à la Moulin Rouge ». Quatre représentations sont prévues en juin 2014. Les billets du festival ont été mis en vente cette semaine. Entre autres au programme : un concert d’Idan Raichel et une représentation de l’Orchestre philharmonique israélien – première collaboration du genre avec l’Opéra.


Monter un opéra dans le désert… Derrière ce projet majestueux, il y a 1,55 m de boucles blondes. Ne vous y trompez pas, la pétillante Hannah Munitz, directrice générale de l’Opéra israélien, est un bulldozer. Lors de l’événement de lancement, tous les acteurs du projet, du ministère du Tourisme au Conseil régional de la mer Morte en passant par la compagnie aérienne Arkia et l’organisation KKL, sont venus saluer cette énergie débordante qui, en 2010, a permis de monter pour la première fois un opéra sur un de ces lieux clefs dans l’histoire du judaïsme, le fort de Massada. Les parallèles avec l’héroïsme exalté des habitants de la forteresse – ils préféreront se donner la mort plutôt que se rendre aux Romains – ont accompagné toute la genèse du festival, et ne manquent pas d’être rappelées à chaque exploit renouvelé.


L’opéra voit grand


Car il s’agit bien d’un exploit. Nabucco en 2010 ; Aïda en 2011 ; Carmen en 2012 ; La Traviata en 2014. Véritables Olympiades de l’opéra, ces éditions monstres alignent des chiffres records. 7 500 spectateurs, 900 artistes sur scène, 2 500 emplois, 80 tonnes d’équipements, 3 500 mètres carrés d’espace scénique. Le tout dans des conditions acoustiques d’une particulière qualité. Pas étonnant, à ce compte, que le festival ait acquis une renommée internationale. Sur les quelque 60 000 spectateurs de Carmen, près de 10 000 venaient de l’étranger. Ils étaient accompagnés par des dizaines de journalistes, venus étudier de près ce nouveau phénomène musical.


Les retombées économiques sont, elles aussi, gigantesques. En 2012, le festival a généré 80 millions de shekels de revenus à l’Etat. « Nous sommes la seule institution culturelle israélienne à ne générer aucun déficit », se félicite Munitz. « Notre but n’est pas lucratif, mais au moins de s’assurer qu’il n’y ait pas de pertes. C’est d’ailleurs pourquoi nous n’avons pas eu d’édition 2013. Nous craignions de ne pas rentrer dans nos fonds ». Pas d’inquiétude cependant pour cette Traviata à venir, la machine publicitaire tourne à fond. Tout a été fait pour rendre l’édition 2014 la plus attractive possible.


A commencer par l’opéra lui-même, culte parmi les cultes. La Traviata (« la dépravée », en italien dans le texte) a été créée pour la première fois en 1853 à Venise. En séjour à Paris l’hiver précédent, Giuseppe Verdi avait assisté, captivé, à une représentation de La Dame aux camélias, une pièce tirée du roman éponyme d’Alexandre Dumas fils. Eperdu de tristesse, le rejeton du célèbre auteur des Trois Mousquetaires avait à son tour pris la plume pour raconter son histoire d’amour avec Marie Duplessis, morte à 23 ans. Dans le roman, Armand Duval, un fils de la bonne bourgeoisie, tombe fou amoureux de Marguerite Gauthier, une courtisane atteinte de tuberculose que retrouve l’innocence en compagnie de son jeune amant. Las, la famille de celui-ci est intraitable et demande à Marguerite de rompre avec Armand, par respect pour son avenir prometteur. Ce qu’elle fera sans lui en fournir le motif, avant de mourir, consumée par la maladie et le chagrin.


Chez Verdi, Marie deviendra Violetta Valéry. Après des débuts difficiles, l’œuvre est vite appréciée à sa juste valeur. Elle compte aujourd’hui parmi celles les plus jouées au monde, et a connu les mémorables interprétations de Maria Callas et Renata Scotto.


Alors, quel rapport entre Violetta et Massada 2014 ? La solitude, répond, imperturbable, Michal Znaniecki. Le metteur en scène polonais, aujourd’hui directeur du Grand Théâtre de Poznan, en Pologne, a déjà imaginé des dizaines de créations d’opéras de par l’Europe. Pour sa Traviata, la solitude du désert contrastera avec l’extravagance de « l’ère de la crinoline » et du « Paris du Moulin Rouge », avec tout son imaginaire chargé et érotique. Le paradoxe doit représenter la solitude intérieure de Violetta, courtisane la plus célébrée de la capitale, qui meurt cependant seule et abandonnée par son amant.


Côté distribution, on retrouvera les sopranos romaines Elena Mosuc et Aurelia Florian dans le rôle de la prima donna et les ténors espagnol et français Celso Albelo et Jean-François Borras dans celui d’Alfredo. C’est l’Israélien Daniel Oren, connu pour sa fougue, qui dirigera l’orchestre.


Le désert s’anime


Le festival profite à toutes les branches du tourisme, des grands hôtels de la mer Morte, en passant par les campings et autres chambres d’hôtes de la région. Mieux : les touristes venus de l’étranger, qui passent en général quelques jours supplémentaires en Israël, ont dépensé plus de 400 000 euros dans le pays lors de la dernière édition. La compagnie aérienne Arkia, qui fait partie des sponsors de l’événement, y gagne en forfaits tout compris et autres vols à prix réduits. Surtout avec ce festival, et tous les acteurs du projet le répètent inlassablement, ce qu’Israël gagne, c’est une image de marque rehaussée, celle d’un petit Etat du Proche-Orient capable de monter avec succès l’un des chefs-d’œuvre de la culture occidentale, dans un des lieux clefs de son propre patrimoine. Ou comment réaffirmer son appartenance au continent européen…


On comprend mieux pourquoi le ministère du Tourisme songe désormais à installer une scène permanente à Massada, afin d’y produire d’autres spectacles. Et surtout pourquoi les uns et les autres évoquent un sionisme d’un nouveau genre. Une irrigation musicale du désert en quelque sorte. Une énième façon, après Ben Gourion, les kibboutzim et les start-up, de faire jaillir la prospérité d’un sol aride. D’ailleurs le spot publicitaire de l’événement est un hilarant montage d’animaux du désert s’égosillant sur les airs les plus connus de Verdi.


Reste un bémol : une distribution qui ne fait pas la part belle aux chanteurs israéliens. Pour Carmen, le festival avait été l’occasion d’une nouvelle prouesse comme il sait tant en générer : le remplacement à la dernière minute de la soliste italienne Anna Malavasi par la jeune israélienne Naama Goldman qui, par miracle, connaissait le rôle sans l’avoir jamais répété sur scène. Appelée au deuxième acte alors que la diva s’était fait une extinction de voix, elle a su s’en tirer majestueusement avec des honneurs. Au point que certains ont persiflé qu’il aurait mieux valu la choisir d’emblée, mettre en valeur les espoirs naissants de l’opéra israélien, plutôt que de se contenter d’une artiste étrangère plutôt moyenne. Le message ne semble pas encore être passé pour cette Traviata, qui laisse, malgré tout, les seconds rôles aux noms hébraïques. Le public, lui, ne devrait par contre pas bouder son plaisir.


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