La pudeur aux éclats

La Rabbin Delphine Horvilleur revendique une lecture pudique des textes de la tradition juive. De la nudité de la femme à la nudité du texte, du dévoilement du féminin au voilement des versets nus : les dessous d’une vocation.

By KATHIE KRIEGEL
December 31, 2013 17:56
Couverture du roman aux Editions Grasset

P22 JFR 370. (photo credit: Grasset)

Femme érudite et femme charmante ; voilà qui a tout d’un cocktail explosif pour des conservateurs de tous bords. Mais Delphine Horvilleur est un rabbin en jupon qui bouscule les clichés sans verser dans le pamphlet nourri par un féminisme revanchard. Dévouée à la quête du sens, elle s’inscrit en droite ligne du judaïsme traditionnel, celui du questionnement. En invitant à une lecture non voyeuriste des textes, elle prône la mahloket, « s’élever au désaccord » plutôt que de tomber d’accord.



Le monde des femmes et le monde du féminin


Le féminin porterait donc atteinte à la pudeur. Mais comment la vision d’une femme en est-elle arrivée à être perçue comme dangereuse par une certaine frange de la population masculine orthodoxe ? « De quels textes et traditions peut donc bien se nourrir cette phobie visuelle », s’interroge la rabbin Horvilleur. La pudeur de la femme, victime de l’érotisation de son visage, réduite à la génitalité, ne consisterait-elle qu’en un voilement obsessionnel de son corps ? Un être peut-il en avoir fini de se dévoiler jusqu’à être entièrement visible dans sa nudité ? Si le masculin incarne le contrôle de ses pulsions et de ses instincts, au féminin appartiendrait la sphère de l’hétéronomie, de l’abandon. Or, en cessant de se contrôler, l’homme entrerait de plain-pied dans le féminin. « J’ai peur de devenir toi » serait l’expression de sa peur de lâcher prise dans une vision contaminante du féminin. Pour autant, le monde féminin, lequel est très présent dans le rituel juif, ne se réduit pas au monde des femmes. La conjugalité est le modèle par excellence de la relation avec Dieu et Israël en est le pôle féminin. « Quand l’homme met les tefilin par exemple, il est placé textuellement dans une situation féminine, dans la sphère de la réceptivité », fait remarquer l’érudite. D’ailleurs, au moment de la lecture de la Torah, ne la tient-il pas dans ses bras comme un nouveau-né emmailloté ? Serait-ce la raison pour laquelle les femmes sont à ce moment-là précisément, gardées à distance ? Ne pourraient-elles à leur tour avoir accès au féminin du verbe et du rituel ?



La shmatologie du texte


« Le verset est nu comme un ver, c’est au lecteur de l’habiller », affirme Delphine Horvilleur, qui a l’audace d’affirmer qu’il en va des hommes comme il en va des textes. Une lecture littérale est un regard voyeur jeté sur un texte dénudé. Une lecture juive de la Bible serait « shmatologique » (de shmatès, frippes en yiddish) et aurait la pudeur de draper la littéralité du texte de sens nouveaux. « L’interprétation juive semble dire qu’il est impossible – ou interdit – de lire un texte tout nu, de le laisser à découvert. S’obstiner à le lire en déshabillé, c’est ne lui autoriser qu’une vérité, une vérité toute nue », écrit la rabbin.


Mais, figé dans un sens unique, le texte ne risque-t-il pas d’être plus impudique encore que laissé à découvert ? Aussi, pour nous livrer à l’exploration des textes, convient-il de « recouvrir les versets du voile d’une exégèse humaine capable d’évolution et de renouvellement », propose Horvilleur, « c’est ce textile mouvant, ce voile qu’il nous faut aujourd’hui revendiquer, signe ostensible d’une pudeur interprétative », écrit-elle. Un voile qui, ici, est là pour révéler et non dissimuler, et « qui agit comme médiation entre fini et infini ». Ce n’est donc pas au nom d’une révolution féministe, mais au nom de la tradition juive même et d’une juste pudeur précisément, qu’elle en appelle à l’ensemencement du texte par une multiplicité de voix. Elle encourage les hommes à « parler la féminité du texte », donne le goût de l’étude aux femmes et les éveille à l’interprétation au même titre que les hommes pour qu’elles fécondent à leur tour la tradition de leur voix. Que dire alors de l’impudeur d’une certaine orthodoxie, au cœur d’un système qui dénigre le différent, à vouloir s’approprier le monopole du sens…



L’orthodoxie en question


« La question de la femme, c’est toujours la question de l’Autre. Comme on se relate au féminin, on dévoile son rapport à l’altérité » observe la rabbin. Ainsi, en filigrane derrière le sujet premier du livre, se pose en biais celui du judaïsme pluriel. « Il est crucial de sensibiliser toutes les tendances au dialogue, quel que soit leur rapport à la loi. Le judaïsme ne peut s’imaginer se développer sans tenir compte de l’autre dans sa différence », martèle-t-elle. « Mais faire bouger les lignes implique de faire bouger toutes les lignes, ce qui entraîne nécessairement un questionnement politique et social et une remise en cause du système social et familial et tout le monde n’est pas prêt à ça », regrette Delphine Horvilleur. D’évidence, y parvenir prouverait une grande force. Mais de nouvelles voix audibles sont encore perçues comme dangereuses et le pouvoir partagé engendre une menace d’instabilité sociale.


Et la rabbin de rappeler que les orthodoxes et les réformistes ont un rapport au texte différent en ce qui concerne le changement : « Dans l’orthodoxie, il y a un leitmotiv : ce qui est nouveau est interdit. Or, plus j’étudie les textes et l’histoire du judaïsme, plus je suis convaincue au contraire que le changement et l’évolution sont des valeurs essentielles, présentes dans la Torah » confie-t-elle.


Les littératures juives ont parfois changé de ton à l’égard des femmes, sans doute sous influence extérieure au judaïsme, et la porosité entre les deux n’a pas toujours été dans le sens d’une émancipation. Mais « il règne dans le discours normatif de l’orthodoxie une fiction collective comme quoi le judaïsme ne subirait jamais aucune influence. Pourtant le rituel de Pessah, par exemple, est bien calqué sur un symposium romain », souligne Horvilleur qui affirme sa conviction que la force du judaïsme a justement été au cours de son histoire, dans sa capacité à se remodeler dans la tradition, mais aussi dans le changement. Et son habilité à métaboliser la nouveauté et les influences lui a permis de perdurer.



Passeur de savoir, une vocation


Comment faire l’impasse aujourd’hui de cette habilité, alors que les Juifs sont dans une situation inédite : la souveraineté. Une situation où ils doivent apporter des réponses aux questions de la mixité, de l’assimilation, des conversions, de l’homosexualité, des nouvelles technologies, de la modernité et bien sûr du féminin. Delphine Horvilleur met en garde contre la cléricalisation de la fonction de rabbin. Ils ne doivent pas être des cardinaux qui s’inscriraient comme intermédiaires entre Dieu et les hommes. Etre rabbin, rappelle-t-elle, c’est être un passeur de savoir.


Elle, qui a choisi Paris pour exercer sa fonction, ambitionne de fertiliser le monde juif francophone. « C’est un défi à relever. Je voudrais pouvoir apporter ce qui m’a manqué. Lorsque j’ai voulu étudier, toutes les portes étaient fermées. Je n’ai donc pas eu d’autre choix que d’aller aux Etats-Unis pour trouver l’enseignement que je cherchais », se remémore-t-elle.


L’année dernière, François Hollande l’a choisie parmi tous les rabbins français pour siéger au Conseil national du sida. Ce qui prouve une certaine reconnaissance de la part des pouvoirs publics et des médias et représente une avancée dans la reconnaissance de la féminisation de sa fonction. Il reste à espérer que la France s’engagera sur la voie d’un dialogue apaisé entre les mouvances et les représentants de toutes les dénominations. Mais la route sera longue et il y a fort à parier que conjuguer le rabbinat au féminin ne se fera pas en un jour.


Il serait dommage de se priver de la lecture jubilatoire de son livre au motif de l’obédience de son auteure et de ne pas profiter de son enseignement. Car c’est avec une joie communicative et non feinte qu’elle invite, d’une plume limpide, à une danse des voiles dans son opus, surfant avec enthousiasme sur les paradoxes, tout au long de ce périple éclairé et éclairant au cœur des écritures. Alors point de fausses pudeurs, lisons la rabbin Delphine Horvilleur.


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