L’art de la communication

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December 31, 2013 16:32

Nalagaat, c’est beaucoup plus qu’un théâtre, un restaurant et un café. Cette association fait tout pour autonomiser malentendants et malvoyants. Et enseigner au reste de la société à mieux communiquer avec eux.




Nalagaat, un théâtre pas comme les autres

P20 JFR 150. (photo credit: Wikimedia)

Adina Tal est une femme occupée. Ces 14 dernières années, elle a travaillé dur à son métier, celui de metteur en scène. De l’avis général, une profession délicate. Il s’agit ainsi de conduire un groupe d’artistes et d’orienter leurs talents et leurs compétences dans la direction souhaitée, en tenant constamment compte de questions telles que l’ego et le tempérament de chacun pour arriver au produit final : un vrai spectacle pour le public.


Tal faisait tout cela depuis quelques années, lorsque, à la recherche de nouveaux horizons, elle s’est retrouvée à diriger ce qu’elle croyait être un atelier de théâtre, à court terme, pour sourds et non-voyants. C’était un défi en soi, qui a fini par devenir une véritable passion, quasiment un mode de vie encore aujourd’hui.


La première production de Nalagaat (prière de toucher), une compagnie de théâtre pour acteurs sourds et non-voyants, remonte à environ 10 ans. C’était au Musée d’Israël à Jérusalem. Le spectacle s’intitulait La lumière s’entend en zigzag. Une expérience envoûtante. Le spectacle a non seulement remporté un franc succès, mais a également fait l’objet d’une tournée. Il a reçu un accueil enthousiaste dans les capitales de la culture mondiale comme New York, Toronto, Montréal, Zürich et Genève.


Tal a fondé Nalagaat à partir du groupe d’origine du premier stage. Dix ans plus tard, elle est aujourd’hui à la tête d’une association à but non lucratif qui compte 120 employés. Ses vastes locaux sont installés près du port de Jaffa, et comprennent des salles de répétition, un théâtre, un restaurant et un café.


Cela saute aux yeux : Nalagaat n’est pas entreprise ordinaire. C’est la première compagnie de théâtre au monde pour sourds et aveugles. Le travail de pionnière d’Adina Tal a été reconnu par plusieurs institutions prestigieuses, comme l’université de Tel-Aviv, qui lui a accordé un doctorat honorifique.


Dernièrement, le Centre académique Ruppin l’a désignée comme associée honoraire. Une nouvelle plume au chapeau de Tal, fière, à juste titre, de cette dernière récompense.


« Ils décernent ce titre à une seule personne par an, et je me joins à une liste de récipiendaires très respectables, comme [le président] Shimon Peres et un lauréat du Prix Nobel », se réjouit-elle. « C’est la reconnaissance de notre travail à Nalagaat, qui ne cesse de prendre de l’ampleur. »



Communiquer autrement


Tal et Nalagaat ont, en effet, parcouru un long chemin depuis les humbles débuts de la compagnie. Au départ, metteur en scène et acteurs, qui arrivaient des quatre coins du pays en transport spécial, chacun avec son accompagnateur, se rencontraient dans toutes sortes d’endroits différents, pour répéter et perfectionner leurs talents de comédiens. Ils préparaient alors ce qui allait devenir La lumière s’entend en zigzag. Tal cherchait désespérément un local de répétition permanent. Après de longues tractations et manœuvres, elle a fini par obtenir un espace dans un bâtiment situé au sud de Tel-Aviv. Mais la catastrophe a frappé juste avant que le groupe ne prenne possession des lieux. Le bâtiment a brûlé la veille de la remise des clés.


La recherche d’une salle s’est poursuivie jusqu’à ce que Tal se fixe enfin, il y a six ans, sur un entrepôt abandonné, propriété de l’Eglise arménienne, dans le port de Jaffa. « En fait, ce n’était qu’une coquille vide, une ruine dans un état lamentable », se souvient-elle. « Il n’y avait même pas de toit, ou plutôt si, mais un toit en amiante que nous avons dû démanteler, avec de multiples précautions, pendant la nuit. Il a fallu énormément d’efforts et d’argent pour le rendre habitable, afin de pouvoir commencer à travailler sur notre nouveau spectacle Pas seulement de pain.


La compagnie a pris un risque énorme. « C’était la production la plus chère du monde », poursuit Tal. « Nous avons investi énormément dans la rénovation du bâtiment, parallèlement au travail sur notre nouveau spectacle. Et qu’adviendrait-il si le spectacle faisait un flop ? »


Après des débuts difficiles, l’association a cependant rapidement pris son envol. L’idée de départ était de créer un petit studio, mais les locaux de Jaffa sont une entreprise d’une tout autre ampleur. En plus du théâtre et des salles de répétition, le bâtiment abrite le restaurant Blackout, où le public goûte une expérience culinaire et sensorielle unique, et dîne dans l’obscurité totale, servi par un personnel aveugle. L’autre attraction du lieu est le café Kapish, géré par des sourds et malentendants.


« On peut communiquer avec les serveurs de toutes les façons possibles », explique Tal. « Avec les mains, ou en montrant du doigt ce que l’on veut. Tout le monde peut y arriver. »


Certains serveurs se sont également laissés attirer par l’aspect comédie de l’entreprise. En 2010, le Prince Coq, un spectacle pour enfants, a ouvert ses portes, interprété par certains des employés sourds et aveugles. Des ateliers de langage des signes et de sculpture d’argile dans l’obscurité sont venus compléter la liste des activités de Nalagaat.



Respect de soi et des autres


S’atteler à la tâche, sans se soucier des difficultés logistiques et autres détails parfois ahurissants qui se dressent sur sa route : c’est une sorte de mantra pour Adina Tal. Passionnée de théâtre social, même avant la naissance de Nalagaat, elle souhaite favoriser le changement de mentalités dans nos sociétés et améliorer les conditions de vie sur le terrain. Elle adopte cependant une approche pragmatique, pour amener les acteurs à s’aider eux-mêmes. Ce qu’elle déteste par-dessus tout, c’est quand on vient à Jaffa mû par un sentiment de compassion ou, pire encore, de pitié envers les membres de sa troupe.


« Vous savez, il est plus facile de faire la charité que de l’accepter », lance-t-elle avec justesse. « Nous n’avons ni besoin ni envie de cela. Nous sommes une compagnie théâtrale sérieuse, qui monte des spectacles de qualité pour le public ».


Elle exige d’elle-même, comme de chacun autour d’elle, le respect de soi et des autres. « Les sourds et les aveugles doivent trouver des moyens de communiquer, mais aussi continuer de vivre normalement », précise-t-elle.


Pour Tal, Nalagaat représente bien plus que « juste » le théâtre, le restaurant et le café. L’autonomisation et la communication sont aussi au cœur du projet. La compagnie a formé des aveugles sourds, des sourds et des malentendants à travailler comme serveurs pour pouvoir gagner leur vie à la sueur de leur front.


Mais les efforts de communication ne s’arrêtent pas là. Il faut également transcender les différences culturelles, politiques et religieuses. Dans cet esprit, Nalagaat a créé, il y a quatre ans, un groupe multiculturel d’étudiants en théâtre sourds et aveugles, juifs, musulmans et samaritains. Ces derniers ont finalement quitté le groupe, mais juifs et musulmans continuent de travailler ensemble dans l’harmonie.


Depuis que le centre de Jaffa a ouvert ses portes, il y a six ans, plus de 200 000 personnes ont assisté aux spectacles et pris part aux expériences culinaires uniques proposées en son sein. Malgré une situation financière constamment sur la corde raide – « Les autorités ne nous ont pas vraiment accueillis à bras ouverts », ironise la directrice – Nalagaat ne cesse de confirmer son succès et sa popularité. La compagnie prépare actuellement des représentations à Perth, en Australie, pour février. De retour à Jaffa, Tal et ses acteurs profiteront ensuite d’une pause de trois semaines avant de partir en tournée aux Etats-Unis. Les publics coréens et britanniques ont également été séduits par la troupe au fil des ans, et ses spectacles ont reçu des critiques dithyrambiques dans le monde entier.


Tal a reçu des invitations pour aller exercer ses talents ailleurs, mais sent que le projet en cours a encore du chemin à parcourir avant de pouvoir voler de ses propres ailes. « On m’a offert de monter quelque chose de similaire à Londres, avec un budget conséquent, mais je ne suis pas encore prête à quitter Nalagaat. Nous avons encore beaucoup de travail à faire. »


Selon Adina Tal, la philosophie de la compagnie peut nous servir de boussole.


« Nous avons tous besoin de communiquer », affirme-t-elle. « Je veux que notre centre serve à éduquer les gens. C’est plus important que tout. »


Pour tous renseignements sur Nalagaat : (03) 633-0808 et www.nalagaat.org.il



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