Les laïcs aussi sont célibataires

L’époque des entremetteuses semble lointaine et pourtant... aujourd’hui certains ne peuvent plus s’en passer

By YAËL BRYGEL
August 1, 2012 15:01
Trop peu de lieux de rencontre pour celibataires

Celibataires. (photo credit: Thinkstock)

Elli Shtroul n’est pas religieux. Cet entremetteur d’une quarantaine d’années est laïc. Diplômé de l’Institut Adler en Israël, coach et thérapeute, cela fait deux décennies qu’il aide les Israéliens à se marier. Et, plutôt étonnamment, sa clientèle - célibataires ou divorcés âgés de 20 à 50 ans - est exclusivement composée de laïcs.



De son bureau à Rishon Letsion, Shtroul offre une série de services et de conseils aux non-religieux qui souhaitent fonder un foyer. La mention “pas pour Shomer Shabbat” figure un peu partout sur son site. Dans un monde qui considère le mariage arrangé comme dépassé, Shtroul insiste : ses services sont non seulement encore d’actualité, mais ils le sont tout autant pour les laïcs que pour les religieux. Ce qui n’a rien de nouveau, assure-t-il : “Je n’ai rien inventé. Il y a toujours eu des services de rencontres pour les laïcs et il continuera certainement d’y en avoir”. Pour Harella Ishaï, c’est au contraire un “come-back”.

Cette mère de six enfants joue les entremetteuses pour les Israéliens de toutes tendances et constate une augmentation de la demande laïque. Pour la seule année dernière, elle a enregistré une hausse de 30 % chez les hommes non religieux. Fondatrice du service de rencontres “Doo-Lev”, fort de quatre agences dans le pays, Ishaï attribue ce regain d’intérêt à une société de plus en plus focalisée sur le travail : “Aujourd’hui, on se concentre avant tout sur ses études et sa carrière”, explique-t-elle. “Les jeunes font l’armée, voyagent à l’étranger puis commencent immédiatement à étudier et s’attachent à bâtir une carrière. Ils sont si focalisés sur tout cela qu’ils en oublient l’essentiel : trouver un partenaire et fonder une famille”. La recrudescence de la demande n’est cependant pas limitée au secteur séculier, selon Harella, les religieux aussi font davantage appel à elle.

Autre facteur : une désillusion croissante par rapport aux promesses de la rencontre en ligne. “C’est ironique, mais à l’heure d’Internet, il est justement de plus en plus difficile de trouver l’amour”, explique-t-elle. “Les rencontres par Internet ne mènent souvent qu’à des aventures sans lendemain.” Sans parler du risque des fausses informations, ajoute-t-elle : photos datées pour paraître plus jeune, mensonges sur le statut familial, le poste ou le salaire. Bien que la possibilité de rencontrer sa moitié par le biais d’amis communs existe toujours, Ishaï pense que son approche est plus productive et moins difficile : “Il est préférable de retourner aux services de rencontres. Vous avez alors quelqu’un pour vous proposer des options valables et filtrer les autres. On gagne beaucoup de temps et on évite d’avoir le coeur brisé”.

Les jeunes laïcs sont perdus


Selon Micki Lavin-Pell, thérapeute conjugale et familiale, et coach personnel, les services d’entremetteurs dans le secteur non religieux comblent un vide. Pour les laïcs, note-t-elle, les possibilités de faire la connaissance d’un partenaire sont assez limitées, en l’absence d’une communauté organisée et structurée. “Il n’y a tout simplement pas assez de lieux de rencontres pour les laïcs”, dit-elle. “Car ils n’aspirent pas forcément à se retrouver dans un bar ou en boîte de nuit, juste parce qu’ils ont un mode de vie libre. B e a u c o u p préféreraient un dispositif plus sophistiqué”. Lavin-Pelle dirige “Beineinou”, la branche israélienne pour célibataires du Mouvement de jeunesse international.

Orthodoxe, la structure offre ses services au secteur religieux, principalement anglo-saxon. Une offre trop souvent absente dans le monde laïc, estime la thérapeute. Mais elle se dit néanmoins satisfaite de la résurgence de services de rencontres parmi les célibataires non religieux. “Beaucoup d’entre eux sollicitent mon aide. Mais je me bats actuellement pour obtenir davantage de fonds pour le secteur religieux. S’occuper d’une autre communauté serait trop lourd”. Liron Cohen, célibataire de 31 ans de Tel-Aviv, se retrouve dans ces propos. “Les bars, c’est principalement pour les aventures d’une nuit et cela ne mène à rien de sérieux”, explique-t-elle. Déçue des sites de rencontres, la jeune femme se verrait bien faire appel à une agence matrimoniale.

“J’ai entendu parler du concept, mais je ne sais pas où en trouver. Ce serait un grand soulagement que quelqu’un d’autre ‘filtre’ les options pour moi”. L’approche d’Ishaï, à base d’examens graphologiques pour cibler au mieux la compatibilité, ne varie pas beaucoup d’un client religieux à un client laïc. Cependant, avec les pratiquants, la compatibilité religieuse a son importance. “Chez les laïcs, la religion est moins centrale. Mais parfois certains ont quand même des exigences vis-à-vis du futur partenaire. Ils peuvent vouloir quelqu’un qui jeûne pour Yom Kippour, ou respecte certains critères de cashrout.” Selon Sofia Litinsky, entremetteuse à ses heures perdues et professeur d’anglais de métier, contrairement aux religieux, la plupart des laïcs à qui elle vient en aide placent l’apparence physique en premier lieu, pour ensuite s’intéresser à la stabilité économique, puis aux diplômes et au milieu socioculturel. Les orthodoxes, quant à eux, se focalisent bien davantage sur la compatibilité religieuse et ne s’intéressent pas seulement au futur partenaire mais aussi à sa famille. Tout comme Lavin-Pell et Ishaï, Litinsky met l’accent sur le vide dans le domaine des rencontres ressenti par les laïcs. “Ils ont bien plus tendance à demander de l’aide. Chez les religieux, dans chaque famille, on trouve une tante entremetteuse”, plaisante-t-elle.

Une aide qui a son prix


Pour répondre à ces besoins croissants de la communauté laïque, JRetroMatch.com a été créé en 2006. La branche séculaire du site de rencontres orthodoxe SawYouAtSinai.com. Selon sa présidente Danielle Solomon, le service combine tradition et technologie avec le fait de f a i r e revivre la science ancienne d’entremetteuse. Il s’agit d’un service personnalisé : les marieurs ont un entretien téléphonique avec les membres inscrits pour les connaître personnellement et se servent ensuite de la base de données pour leur trouver des partenaires compatibles. Les deux parties doivent être d’accord pour se rencontrer afin qu’un contact soit établi.

“Après la création de notre site pour la communauté orthodoxe, nous avons reçu énormément de messages de la part d’amis ou de membres de familles de nos inscrits, moins religieux. Ils étaient déçus des autres sites de rencontres et souhaitaient une touche plus personnelle, mais également quelque chose d’abordable financièrement et qui ne leur prenne pas tout leur temps”, explique Solomon. Selon elle, JRetroMatch compte de nombreux utilisateurs en Israël, essentiellement des Anglo-Saxons et également des Israéliens laïcs vivant aux Etats-Unis. La page de garde est en anglais, mais il est possible de remplir le formulaire en hébreu. Pour la directrice, les “cybermarieuses”, comme on les qualifie, ont une valeur ajoutée de la plus haute importance : “Lorsqu’une entremetteuse est impliquée, en général les candidats se comportent mieux et de façon plus responsable”, dit-elle. “Si un membre se montre mal-élevé ou désagréable, les administrateurs du site sont au courant. Si une photo ou un profil ne correspondent pas à la réalité, là encore l’information remonte. Le système est plus contrôlé et équilibré”.

Les services de JRetroMatch sont facturés entre 13 et 20 dollars par mois, nettement moins que les autres sites Internet, note Salomon. Il existe également une option gratuite, sans recours à une offre personnalisée. Pour être aidés d’Ishaï, il faut compter 8 000 shekels sans limite de temps et 8 000 autres, si la rencontre devait se conclure sous le dais nuptial. En dépit de ses honoraires élevés, Ishaï ne se dit pas attirée par l’appât du gain, depuis bientôt 20 ans qu’elle offre ses services. “Je vois cela plutôt comme une mission”, précise-t-elle.


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