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Les musées juifs poussent comme des champignons

BySHULA KOPF
June 19, 2013 12:12

A travers le monde, les musées juifs sont en plein essor avec des expositions exceptionnelles.

Exposition au musée juif de Berlin.

P18 JFR 370. (photo credit:Berlin Jewish Museum)


Un groupe de visiteurs allemands, curieux et impatients, attend avec impatience Bill Glucraft, au musée juif de Berlin, quand celui-ci arrive pour répondre à leurs questions.

Glucraft, un berlinois de 27 ans, s’est porté volontaire pour participer à une exposition intitulée « Toute la vérité, tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les juifs », qui vise à éclairer toutes les facettes de la culture juive pour un public allemand non averti. Mais son idée d’un juif assis sur un banc dans une vitrine, qui sert de pièce de musée dans l’ancienne capitale nazie, avait défrayé la chronique et déclenché une vive polémique, après avoir fait les gros titres sous l’appellation de : « un juif dans une boîte ».

Glucraft s’installe confortablement sur le banc, croise les jambes et sourit. Sentant une certaine réticence du public, il déclare : « Je ne mords pas. Qui veut poser une question ? » « Pourquoi les juifs portent-ils une kippa ? », demande quelqu’un. « Quels sont les aliments casher ? » « Quelle est la différence entre être juif en Allemagne et être juif aux États-Unis ? » « Les questions posées sont en général simples et superficielles », explique ce natif de Fairfield dans le Connecticut, arrivé à Berlin il y a plus de trois ans pour vivre avec sa petite amie allemande non juive. « Quand vous parlez à des gens qui n’ont jamais rencontré de juif, vous ne pouvez pas entamer une discussion sur le Talmud. Vous devez commencer par les bases, en gros le judaïsme pour débutants. Presque tout le monde reconnaît n’avoir jamais rencontré de juif et tous se félicitent de l’occasion qui leur est donnée ici. » 

Des musées juifs, mais pour qui ? 

Les musées juifs sont soudain en vogue. Au cours de ces derniers mois, deux histoires, en particulier, ont fait le tour des rédactions de par le monde. D’abord l’ouverture du musée d’histoire des juifs polonais à Varsovie, pour un coût de 100 millions de dollars, annoncée à grand renfort de publicité. Puis la controverse autour de l’exposition à Berlin du « Juif dans une boîte » qui a créé l’événement.

« L’ouverture du musée de Varsovie est un fait important et le musée de Berlin l’est tout autant », souligne Ruth Beesch, directrice adjointe de l’administration des programmes au musée juif de la ville de New York. « C’est bien le signe que les musées juifs sont en plein essor, dans des endroits où l’on aurait jamais pensé qu’ils puissent exister. » Mais, outre ces deux histoires, on sent bien qu’il y a anguille sous roche quand le New York Times traite huit sujets sur des musées juifs en trois mois. La dernière exposition du musée juif de Berlin s’inscrit dans la tendance croissante des musées juifs à vouloir sortir de leur zone de confort, qui consistait jusqu’alors à présenter de trop sages collections d’objets de culte, verres de Kiddouch en argent et autres couronnes de Torah ornementées.

« Prenez un mur de cent chandeliers de Hanouka par exemple. En dehors de cinq ou six personnes dans le monde, moi compris, qui va trouver cela intéressant ? », explique Michal Friedlander, conservatrice au musée de Berlin depuis douze ans.

« Je crois à de nouvelles méthodes créatives pour toucher le public. La question est de savoir qui est à l’origine de ces musées. Aux États-Unis, ils sont créés par des juifs et visent un public juif. Et tournent en général autour du cycle de la vie juive, des fêtes et des traditions. Ils sont hébergés dans des bâtiments appartenant à la communauté juive. En Europe, ils sont en grande partie conçus par des non-juifs pour un public non juif.

« Les musées juifs européens reconstituent une histoire qui s’est perdue », souligne Tamar Friedlander. « Ils se concentrent essentiellement sur la préservation culturelle.

Dans les années quatre-vingt, il y a eu une grosse vague et un important financement de ces musées, mais cela s’est calmé depuis. Maintenant, c’est en Europe de l’Est que ces musées émergent. Beaucoup d’idées nouvelles voient le jour, accompagnées d’une énorme créativité. » 

Cuisine, magie et baseball 

Les musées juifs montent des expositions innovantes et interactives, qui explorent différents aspects de la vie et de l’histoire juives. Ils numérisent leurs collections, renforcent leur présence en ligne et l’utilisation des médias axés sur la technologie dans leurs expositions. Cela fait partie d’un mouvement qui voit le judaïsme comme une culture et pas seulement comme une religion, avec un désir affirmé de montrer comment vivent les juifs et non juste comment ils sont morts.

Quelques exemples récents : le musée historique juif à Amsterdam vient de clôturer une exposition intitulée Saveur juive : une cuisine du monde entier, où les visiteurs étaient invités à découvrir la cuisine juive, ainsi qu’une collection de centaines de livres de cuisine juive, anciens et contemporains, et d’ustensiles de cuisine comme un four de Shabbat, une marmite à tchoulent ou un moule à kougel. Des cours de cuisine et des dégustations de vin accompagnaient la visite. Une exposition de 2008, coproduite avec le musée d’art et d’histoire du judaïsme à Paris, présentait Super héros et Schlemiels, la mémoire juive dans la bande dessinée.

Le musée juif contemporain à San Francisco expose Black Sabbath, l’histoire musicale secrète des relations judéonoires, de Johnny Mathis chantant le Kol Nidre à Cab Calloway émaillant son swing d’expressions yiddish.

Le musée juif de New York a, ces dernières années, monté des spectacles surprenants tels que Houdini : l’art et la magie, sur le prestidigitateur juif, Super héros : le bien et le mal dans la bande dessinée américaine, sur les écrivains et artistes juifs qui ont produit des héros comme Superman et Batman. Ou encore Curious George sauve la mise, autour du petit singe favori de l’Amérique et de ses créateurs, des juifs allemand qui vivent à Paris et fuient l’Europe occupée par les nazis et l’influence que cette expérience a eue sur les aventures de Curious George.

Quant au musée national d’histoire juive à Philadelphie, il expose Au-delà des svastikas et de Jim Crow : des érudits juifs réfugiés dans les collèges noirs, l’histoire d’universitaires juifs, licenciés dans les années 1930 de leurs postes d’enseignants en Allemagne et en Autriche, qui ont trouvé un emploi dans les collèges historiquement noirs et les universités du sud des États-Unis. Le musée prépare une exposition qui ouvrira ses portes en 2014, intitulée Poursuivre son rêve sur les juifs et le baseball. Les commissaires de l’exposition ont ouvert un site Internet, Tumblr, pour solliciter un contenu généré par les utilisateurs eux-mêmes.

Trop de musées juifs ? 

« Historiquement, les juifs ont toujours été engagés culturellement dans la musique, le théâtre, le cinéma ou les arts visuels et en tant que chercheurs », explique Joanne Marks Kauvar, directrice exécutive du Conseil international des musées juifs américains. « Nous sommes un peuple doué d’une capacité de réflexion propre, capable de susciter curiosité et rigueur intellectuelle pour explorer le vaste monde, mais également apte à exercer ces qualités vis-àvis de nous-mêmes. Cette énorme curiosité intellectuelle et culturelle se manifeste dans l’établissement de nos propres musées. » Le fait que le conseil, fondé il y a 35 ans avec seulement 7 membres, en compte aujourd’hui 80, d’un bout à l’autre des États-Unis, est la preuve incontestée de la prolifération des musées juifs sur le continent nord-américain au cours des dernières décennies. Les juifs américains semblent devenus plus laïques, le rôle de la synagogue a diminué et le rôle des musées juifs paraît plus important.

« Chaque communauté possède sa propre vision et crée sa propre variation sur le thème », explique Kauvar.

Mais y en a-t-il trop ? Le mois d’avril a vu l’ouverture de deux nouveaux musées. Un musée de la Shoah a vu le jour dans le prestigieux lycée des Sciences du Bronx à New York, qui a produit huit lauréats juifs du prix Nobel en physique et en chimie.

Et le musée séfarade de Grenade, en Espagne, qui a ouvert ses portes et contient des livres et des objets collectés à travers l’Andalousie. Il met en lumière une communauté juive prospère jusqu’en 1492, début de l’Inquisition espagnole. Le musée est le fruit de l’initiative de Gabriel Perez et Beatriz Cavalier, un historien et la fille d’une femme juive qui a fui la région pendant la guerre civile espagnole.

L’inauguration du musée a été marquée par une cérémonie très originale – un vrai mariage juif avec dais nuptial sous lequel se tenait le couple de fondateurs du lieu qui ont choisi de lier leur destin à celui du musée. « Je ne dirais pas qu’il y a trop de musées juifs », déclare Ruth Beesch, du musée juif de New York. « Nous avons tous notre caractère propre. » 

Entre le parc de l’Indépendance et le musée Guggenheim 

Certains nouveaux musées, conçus par des architectes de renommée mondiale, occupent des propriétés de premier ordre. Le musée national de l’histoire juive américaine, à Philadelphie, qui a coûté la bagatelle de 150 millions de dollars, a inauguré sa nouvelle installation en 2010, dans le secteur à la consonance la plus historique d’Amérique, à un jet de pierre de Liberty Bell, la cloche de la liberté.

Surplombant le parc national historique de l’Indépendance, où la déclaration d’Indépendance et la Constitution ont été signés, le musée s’est donné pour mission de rapprocher les juifs de leur propre patrimoine et de raconter l’histoire des juifs en Amérique « à tous ses habitants ».

« C’est un lieu significatif très puissant », explique Ivy Barsky, directeur général du musée. « Les visiteurs sortent directement du parc de l’Indépendance, fondement même de la liberté américaine, pour pénétrer dans ce musée de l’histoire juive résolument contemporain.

Le fait que l’histoire juive américaine se trouve confrontée ici même au thème très sophistiqué et chargé de sens qu’est la liberté est assez incroyable. » Le musée juif de New York, situé au carrefour de la 92e rue et de la 5e Avenue, se trouve à 4 pâtés de maisons du musée Guggenheim, à 2 rues du musée du design Cooper-Hewitt et à un jet de pierres du Metropolitan Museum. C’est l’un des plus anciens musées juifs d’Amérique, doté d’un fonds de près de 94 millions de dollars, plus important que celui du Guggenheim.

« Nous sommes à l’épicentre de l’art à New York », affirme Beesch.

Le musée juif de Skirball à Los Angeles, conçu par le célèbre architecte Moshe Safdie, a été inauguré en 1996 et occupe une magnifique installation en amont du Getty Center.

Le musée juif contemporain de San Francisco, conçu par l’architecte de renommée mondiale Daniel Libeskind, s’est installé en 2008 dans le quartier des arts de la ville, en plein sur Mission Street. Libeskind a également conçu le musée juif danois de Copenhague et le musée juif de Berlin, le plus grand d’Europe, inauguré en 2001 et financé par le gouvernement allemand. Le musée Maltz du patrimoine juif à Cleveland, Ohio, ouvert en 2005, a importé plus de 126 tonnes de pierres de Jérusalem taillées à la main pour orner sa façade.

Question de choix 

Pourtant, si l’innovation et la créativité dans les expositions sont toujours mises en exergue, l’attachement à la tradition ne perd rien de sa valeur. À la question posée par un journaliste aux conservateurs de musées juifs sur ce qu’ils emporteraient si le bâtiment prenait feu, les réponses vont toutes dans le même sens : celui de l’histoire juive et du rituel.

La directrice générale du musée national d’histoire juive de Philadelphie n’a pas mis longtemps à réfléchir. Elle emporterait la copie originale, sur papier chiffon jauni, de la lettre adressée par George Washington à la congrégation juive de Newport, Rhode Island, dans laquelle il affirme que le gouvernement américain naissant n’apportera « à la bigoterie aucune sanction, à la persécution aucune aide ».

« C’est l’un des objets les plus importants de l’histoire américaine », déclare Barsky. « Sa lettre est étonnamment poétique. Chaque phrase est absolument magnifique. C’est ce que j’emporterais, sans l’ombre d’une hésitation. » Pour Beesch, le directeur de la programmation du musée juif de New York, le dilemme est plus sérieux. Depuis sa fondation en 1904, le musée a rassemblé plus de 25 000 objets sur différents supports. Le musée a longtemps privilégié les expositions d’art moderne les plus novatrices. Dans les années soixante, le musée est à l’avant-garde du monde de l’art contemporain, avec des expositions qui marquent un tournant décisif dans la carrière d’artistes comme Jasper Johns et Robert Rauschenberg.

Les expositions à venir s’inscrivent dans cette mouvance.

Chagall : l’amour, la guerre et l’exil, est prévue pour septembre 2013. Abus de langage : Mel Bochner depuis 1997, qui montre le travail de la figure de proue de l’art conceptuel, est prévue pour 2014 et La révolution de l’oeil : l’art moderne et la naissance de la télévision américaine est annoncée pour 2015.

Pour autant, devant une telle profusion d’objets qui s’offrent à elles à la pointe de l’art moderne, Beesch plonge délibérément au coeur de la culture juive. Elle opte pour une couronne de la Torah en argent, fabriquée en 1764 à Lviv (nom de la ville aujourd’hui), en Ukraine. La couronne de la Torah est décorée de motifs en relief obtenus par martelage et repoussage, percée, gravée, partiellement dorée et ornée de pierres semi-précieuses.

« Dans notre collection d’objets de culte, nous possédons des pièces uniques qui traduisent l’incroyable capacité de survie du peuple juif. Cette couronne de la Torah est une pièce magnifique tout à fait extraordinaire », conclut-elle.

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