Pendant mon service militaire obligatoire, j’étais secrétaire du commandant d’une grande base de l’armée de l’air. Poste des plus prestigieux décroché pour avoir été aperçue par un agent administratif en train de lire un livre en anglais. Par chance, le titre de celui-ci lui avait échappé : il s’agissait en effet du roman hautement pacifiste de Joseph Heller Catch 22. Entre autres joyeusetés, j’ai été envoyée un jour monter la garde, pendant une semaine, à l’arrière de la base, quelque part dans le Sud.

Le maniement des armes ou l’identification des agresseurs potentiels m’étant parfaitement étrangers, je me suis dit que pour le bien de tous, il valait mieux séparer mon fusil de son chargeur. J’ai donc caché ce dernier dans la cabane des gardes. Me promener avec un semi-automatique chargé, expliquais-je innocemment à l’officier de service, exposerait les passants innocents au risque redouté d’un tir accidentel. Alors qu’en cas d’attaque du camp, mes chances de le défendre seraient, à coup sûr, bien supérieures si j’utilisais mon fusil comme une batte de base-ball.
C’est la dernière fois que l’on m’a envoyée monter la garde et, jusqu’à aujourd’hui, je reste persuadée que, compte tenu de ma maladresse, de nombreuses vies ont été épargnées.

Quatre soldates s’en vont en guerre

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis mes prouesses militaires. Pourtant, en regardant le film culte de cet été Motivation Zéro, j’ai été soulagée de découvrir un épisode similaire, déclencheur, littéralement, de quelques-unes des scènes les plus hilarantes et les plus fortes du film.
L’opus raconte l’histoire d’un groupe de soldates de Tsahal, secrétaires dans un bureau administratif d’une base de blindés dans le désert, au Sud du pays. Les protagonistes se voient forcées d’effectuer des rondes en tant que sentinelles, sous les ordres de commandants qui leur imposent une série de règles de combat dangereusement stupides.

A l’image d’autres scènes du film, les événements s’enchaînent pour finir par toucher aux aspects troublants et profonds des relations entre les sexes et à la répartition des pouvoirs au sein de l’armée. Situations qui s’appliquent aussi bien à la société au sens large. On y trouve pêle-mêle une tentative de viol avortée, un effondrement émotionnel, et un commentaire merveilleusement délicat sur la prédilection d’Israël à toujours vouloir « peindre en rose » le respect des droits de l’homme de l’armée israélienne.

Motivation zéro fourmille de scènes chocs et d’épisodes habilement écrits, qui ponctuent savamment une comédie noire et multifacette. « Une épopée guerrière », souligne la réalisatrice et scénariste Talya Lavi, 36 ans. Rien d’étonnant à ce que le film ait reçu les applaudissements de la critique en Israël et à l’étranger. Ou qu’il ait remporté à la fois le prix du meilleur scénario et le prix Nora Ephron au Festival du film de Tribeca. Et tout récemment récolté 12 nominations au prix Ophir, la version israélienne de la cérémonie des Oscars.

Il est surprenant, malgré tout, qu’un film sur des femmes militaires, au regard acerbe sur l’armée israélienne, vue par le prisme d’un secrétariat peu glorieux, ait rencontré un tel succès au box-office. En moins de quelques mois – au cours desquels se déroulait une véritable guerre – plus de 200 000 Israéliens ont vu le film dans les divers cinémas du pays.

Féministe et hilarant

Motivation zéro suit le parcours de quatre soldates, secrétaires au bureau du personnel de la base, ainsi que le commandant de leur bureau, un jeune officier ambitieux. Désireux de gravir les échelons militaires, celui-ci fait preuve d’une motivation débordante, mais manque tragiquement d’aptitudes sociales. Le titre hébreu du film se traduit d’ailleurs littéralement par Zéro dans les relations interpersonnelles.

Les quatre femmes gaspillent tristement leur talent, leur énergie et leurs aspirations à servir le café aux officiers mâles de la base et à produire, trier et broyer une quantité incroyable de paperasse inutile. Incomprises, éternellement noyées dans des travaux de bureau monotones et des démarches militaires tout aussi absurdes, les soldates se retrouvent au plus bas de l’échelle militaire en termes d’importance ou d’influence.

Contrairement à l’armée, le film de Lavi refuse de définir ses protagonistes en fonction de leurs rôles dans la hiérarchie militaire. De même, à l’encontre de la plupart des œuvres culturelles ou littéraires centrées sur les femmes, il se refuse à présenter celles-ci en fonction de leur sexualité, de leur maternité ou des hommes de leur vie. Les hommes sont certes présents, et le sexe n’est pas occulté, loin de là, mais les histoires tissées dans Motivation Zéro font la part belle aux visions décalées des personnages, à leurs rêves, leur origine sociale et leur capacité à faire face à l’environnement dégradant dans lequel elles sont censées passer deux ans de leur vie.

« La frustration, la morosité et l’humiliation du service féminin au sein de l’armée israélienne forment le terreau fertile d’une comédie cinglante, originale et lucide », écrit Yael Shouv, critique de cinéma pour Timeout Tel-Aviv, dans sa revue du film. « Qui a dit », ajoute-t-elle ironiquement, « que les féministes n’ont pas le sens de l’humour ? »
Après la publication de son article, quelqu’un lui a demandé d’où elle tenait que la cinéaste était, en effet, féministe. « Il n’y a jamais eu de tel film dans le cinéma israélien », explique Shouv. « Les films sur l’armée israélienne sont toujours extrêmement machos, même s’ils visent à briser le mythe du macho israélien. Motivation Zéro est un film féministe qui ne dit pas son nom. »

La fin d’un mythe

« Nous avons déjà eu des comédies sur l’absurdité au service militaire », note-t-elle, « mais pour la première fois, une telle comédie se place du point de vue féminin. Motivation Zéro taquine en outre le mythe du service des femmes au sein de Tsahal et écorne l’image dorée d’un partenariat à part entière, dans l’acte prestigieux de la réalisation sioniste. »
Dans un essai pour l’édition estivale de la revue de la Cinémathèque de Tel-Aviv, Shouv analyse l’image de la femme soldat dans le cinéma israélien, depuis son portrait initial dans Trêve, le premier film tourné dans l’Etat d’Israël en 1950.
« Dans le cinéma israélien », écrit Shouv, « l’armée et la féminité sont des termes contradictoires. » L’image type de la soldate israélienne, précise-t-elle, « la montre en uniforme partiel, qui évoque plus la dernière mode que l’aspect militaire, épiant à travers la porte de l’officier mâle, ou allongée dans son lit. Le linteau de la porte l’encadre comme un tableau, un objet esthétique de second plan, statique, sans importance pour le déroulement du récit. »

Motivation Zéro vient finalement briser la vision d’Israël comme société égalitaire et celle de l’armée israélienne, où le service obligatoire s’applique à la fois aux hommes et aux femmes, comme facteur d’intégration » suggère Shouv.

L’intrigue se déroule en 2003. Pourtant, malgré la taille monstrueuse des téléphones et des ordinateurs au bureau, l’ambiance du film est tout à fait contemporaine.

Combats d’arrière-garde

Le statut des femmes dans l’armée israélienne a en effet beaucoup évolué depuis 1994. A l’époque, Alice Miller, étudiante en aéronautique, avait dû s’adresser à la Cour suprême pour obtenir de l’armée de l’air l’ouverture de son cours de pilote aux femmes. Les choses ont beaucoup changé depuis les années 1970, où 70 % des femmes enrôlées dans l’armée israélienne se retrouvaient dans des emplois de bureau.

Aujourd’hui, note le Dr Orna Sasson-Levy, maître de conférences en sociologie et études de genre à l’université Bar-Ilan, les femmes servent dans des unités combattantes et semi-combattantes, dans tous les postes de formation et occupent des fonctions sur le terrain, de sauvetage et de désincarcération.

Malgré cette évolution positive, explique-elle, les rôles attribués aux femmes au sein de l’armée restent néanmoins de seconde zone, aux yeux de la société israélienne.

La proportion de femmes dans les troupes de combat est seulement de 4 %, remarque Sasson-Levy. « Il existe une liste d’environ 16-20 rôles de combat ou semi-combat ouverts aux femmes aujourd’hui », affirme-t-elle. « Mais pas au cœur des forces elles-mêmes. Au sein de Caracal, un bataillon d’infanterie légère déployé aux frontières des pays avec lesquels Israël a signé des traités de paix (des frontières loin d’être toujours pacifiques), les femmes représentent malgré tout 70 % des effectifs. Mais l’infanterie de haut niveau et les unités blindées ne sont pas accessibles aux soldates. »
La très récente décision du bataillon Lavi – fondé en 2001 pour lutter contre le terrorisme en Judée-Samarie – de recruter des femmes, a été accueillie avec un extrême ressentiment par les soldats hommes. « Ils redoutent que, si le rapport hommes-femmes au sein du bataillon atteint 50 %, celui-ci ne soit plus envoyé en mission de combat ni déployé dans les territoires. »

Un regard subversif

Quant à savoir si, aux yeux du grand public, le service militaire confère aux femmes le même crédit qu’à leurs camarades masculins, la réponse n’est pas un « non » catégorique, confie la sociologue. Une minorité de soldates apprécient les mérites d’une telle reconnaissance sociale.

« Ma fille, par exemple, a servi dans une unité de renseignement », souligne Shouv. « A la fin de son service, elle a eu la surprise de voir que l’industrie du high-tech l’attendait, tout comme les autres femmes de son unité. Mais si cela est vrai pour les unités de renseignement, ce n’est certainement pas le cas de toutes les femmes. Et bizarrement, aucun bénéfice social ne semble être accordé aux femmes issues des unités combattantes. Si leur confiance en elles en sort renforcée, elles ont souvent tendance à cacher leur passé militaire pour s’intégrer dans la société civile. »
Sasson-Levy, auteur du livre Identities in Uniform : Masculinities and Femininities in the Israeli Military (Identités en uniforme : masculinités et féminités dans l’armée israélienne) a également publié, en 2007, dans le Gender and Society Journal, un article sur le rôle des femmes dans les bureaux au sein de l’armée israélienne. Intitulé « conséquences contradictoires de la conscription obligatoire : le cas des femmes secrétaires dans l’armée israélienne », il décrit une réalité tout à fait semblable à l’image présentée de manière si éloquente dans Motivation Zéro.

A l’époque, Sasson-Levy remarque qu’environ 20 % des femmes en service dans l’armée se voient confier des postes de secrétaire. Suite à sa publication, un comité spécial est mis en place et une certaine réorganisation voit le jour. « Aujourd’hui », note-t-elle, « Tsahal fait état de seulement 14 % de femmes dans le secrétariat. Mais ne sont pris en compte que les soldats dont l’intitulé de travail comprend ce terme. Il existe de nombreux autres emplois de secrétariat par leur nature, mais pas dans leur définition. »

Le choix de Lavi de dresser le portrait du service militaire à travers les yeux de ces secrétaires, conclut Sasson-Levy, en fait un film sur les relations entre les sexes, mais aussi un film subversif. « Il se moque de l’armée », assure-t-elle.
Qu’un film aussi profondément critique de l’armée israélienne soit si populaire – surtout à un moment où toute remarque sur le comportement de l’armée israélienne dans la bande de Gaza est vite considérée comme illégitime ou même dangereuse – a de quoi surprendre, admet-elle. Mais comme il s’agit d’une comédie, suggère la sociologue, « le message subversif est adouci par le propos, ce qui explique peut-être son immense succès ».

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