Un Salambô hébraique

L'An prochain à Grenade raconte avec une précision historique incroyable, un travail de documentation de huit mois, et un romantisme échevelé, mille ans d'Histoire juive

By HÉLÈNE SCHOUMANN
February 6, 2014 17:58
4 minute read.
L'an prochain à Grenade

P23 JFR 370. (photo credit: DR)

Gérard de Cortanze, l’écrivain à la plume prolixe qui passe des biographies d’Auster, Sollers,
Tobiasse, aux romans historiques et autobiographiques, vient de publier un livre sublime.

C’est une romance qui commence à Grenade en 1066 entre une Juive, Gâlâh, âgée de 14 ans et un
jeune poète musulman Halim. Le père de cette jeune fille, Samuel Ibn Kaprun, le puissant conseiller
du grand vizir, va offrir à sa fille une Khomsa, contre le mauvais œil qu’elle va garder autour de son
cou. Ce bijou-talisman, qui lui permettra de traverser toutes les époques et d’être le témoin des
souffrances de son peuple, est le symbole qui réunit l’islam aux juifs : « Je voulais que cette petite
main sculptée et d’un bleu éblouissant soit un relais entre les deux religions, puisqu’il est associé aux
cinq livres de la Torah pour les uns, et aux cinq piliers de l’Islam pour les autres », ajoute Gérard de
Cortanze, qui balaie quand même de la main, la soi-disant entente idyllique entre les deux religions
à une autre époque. Un âge d’or éphémère : « Il ne faut pas tout mettre sur l’Inquisition et les
chrétiens, les musulmans ont aussi tué les juifs, comme à Grenade, récit qui ouvre mon livre : le
31 décembre 1066, cinq mille juifs vont être massacrés ».

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Gâlâh fuit plus loin, protégée par son bijou. Et c’est ainsi que nous retrouvons notre héroïne à
Séville, Tolède, Constantinople, New York, Paris, et dans l’indicible lieu : Treblinka. Cette jeune fille
qui flotte à travers le temps, incarnant le Juif errant au féminin, semble répéter toujours la même
rengaine : « Du haut de mes souffrances, mille années vous contemplent ».

Car chaque endroit où elle se trouve est accompagné par le soufre de la douleur. Un roman épique
dont le style incroyable souffle, tempête et gronde, accompagnant des phrases poétiques qui sentent
à la fois les figuiers de l’Espagne, le sang des massacres, et la foi immuable du peuple juif fait de
rituels et d’une langue. C’est une sorte d’immense tableau de Jérôme Bosch où chacun a sa place,
avec pour figure centrale, en opposition à l’ange Gâlâh, le diable, Iblis islamiste radical qui traverse
aussi le temps jusqu’à la retrouver à Paris, sous les traits de Merah… Alors il fallait oser, oui, nous le
disons à cet homme de courage et, contrairement au politiquement correct, Gérard de Cortanze
affiche la couleur tout de suite :
« Je suis philosémite, sioniste, et je l’assume complètement », affirme l’écrivain avec ce franc-parler
qui le caractérise. De multiples raisons accompagnent cette déclaration.

Le parcours d’un écrivain hors pair

Issu d’une famille d’émigrants italiens, il connaît l’errance, la différence dès sa plus tendre enfance
où, circoncis par obligation médicale à l’âge de 7 ans, le médecin délivre à sa mère un certificat
prouvant qu’il a été opéré non religieusement. Dans le début des années cinquante, l’esprit de Vichy
est-il encore là ? Gérard de Cortanze n’a pas de réponse, mais sera marqué à vie par ce papier,
tache noire sur ses blanches années, et rebondit sur le cas Dieudonné : « Qui sont-ils ? Et qu’est-ce
qui relie les musulmans, l’extrême-droite et les imbéciles : l’antisémitisme », précise l’auteur. Pour
lui, les mesures n’ont pas été assez radicales : « Pour défendre la démocratie, il faut parfois
employer des moyens antidémocratiques… »

Depuis des années, il voulait écrire ce roman et témoigner, comme un combat. Un livre qu’il dédie à
deux écrivains qui ont donné un sens à son histoire. Tout d’abord A.B. Yehoshua, israélien
protagoniste de la paix, qu’il rencontre juste après les accords de camp David. Il lui fera avoir le Prix
du Grand Roman. Puis, tout se détériore et il recevra un télégramme pessimiste de Yehoshua qu’il
garde précieusement. L’auteur israélien apparaît dans l’An prochain à Grenade comme le rêve d’une
autre époque. Et puis il y a Viviane Forrester, qui lui donnera les fondations et les clefs en lui
confiant : « Je me sens très juive, mais si j’étais née en Espagne, c’est là-bas que j’aurai envie de
vivre, et pas en Israël ». L’auteur effleure la Terre promise, la survole avec passion et la défend,
mais reste à la porte sans y entrer… comme une rive interdite. Il choisit la France pour son
personnage… L’An prochain à Jérusalem reste un rêve et la jeune Gâlâh, dont l’âme ne meurt
jamais, retourne chez elle à Grenade, dans ce pays que Dieu parfume.

Hispaniste de longue date, Gérard de Cortanze avait pour professeur Haïm Vidal Séphiha, chantre du
judéo-espagnol, qui lui chantait les chants traditionnels. C’est aussi en pensant à lui qu’il a
saupoudré ses pages d’une Histoire juive espagnole très forte, avec des images hautes en couleur,
sorte de Salambô hébraïque. Son rêve évidemment : l’An prochain en Israël, pour présenter son
livre en Terre sainte et qu’il soit traduit en hébreu.  u

L’An prochain à Grenade, Gérard de Cortanze, Albin Michel


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