Arabie Saoudite : de quel côté penchera la balance ?

Les rumeurs d’un réchauffement des relations israélo-saoudiennes se répandent dans la presse ces derniers mois, Riyad étant autant menacé par le nucléaire iranien que Jérusalem. Décryptage.

By JOSHUA TEITELBAUM
December 31, 2013 15:58
John Kerry et le Prince al-Saud, ministre des Affaires étrangères saoudien

P10 JFR 370. (photo credit: Reuters)

Depuis la signature d’un accord sur le développement nucléaire de l’Iran, le 24 novembre dernier, les spéculations vont bon train. La presse a évoqué les chances accrues de coopération entre l’Arabie Saoudite et Israël –  les deux pays sont à la fois les deux plus importants alliés des Etats-Unis dans la région et les plus délaissés par Washington dans ce deal. Reste que, compte tenu de son histoire et de son souci de légitimité, surtout après les soulèvements arabes, la famille royale saoudienne est plus encline à se rapprocher de Téhéran que de Jérusalem.



Contacts avec Israël : la rumeur


Depuis les années 1980, la bureaucratie saoudienne a fait preuve d’une attitude relativement conciliante à l’égard d’Israël. L’initiative du prince Fahd de 1981, le plan de Fès de 1982, et le plan du roi Abdallah, devenu l’Initiative de paix arabe de 2002 : tous proposent la reconnaissance de l’Etat juif en échange d’un Etat palestinien et du retrait complet de tous les territoires conquis en 1967.


Les dirigeants israéliens ont manifesté publiquement un certain intérêt à ce sujet. La presse a fait état de réunions secrètes entre responsables israéliens et saoudiens en 2006-2007, dans le but de rendre l’initiative plus acceptable pour Jérusalem. En 2008, l’ancien Premier ministre Ehoud Olmert propose même d’inclure les Saoudiens dans un comité de chefs religieux pour l’administration des lieux saints de Jérusalem.


Plus tard, la presse étrangère fait état à plusieurs reprises d’une coopération militaire israélo-arabe face la montée de la menace iranienne, citant à chaque fois des sources israéliennes anonymes. Selon le Sunday Times, les Saoudiens auraient ainsi accepté de laisser Israël attaquer l’Iran via son espace aérien. Une information confirmée par un universitaire américain qui avait rencontré un haut responsable de la Défense saoudien.


En mai 2013, toujours selon des sources anonymes, le quotidien indique qu’un accord militaire est en préparation entre Israël, l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis (EAU), portant notamment sur le partage d’une station radar et d’informations de défense antimissile.


En octobre dernier, Aroutz 2 rapporte que le Premier ministre Binyamin Netanyahou supervise des « réunions intensives » avec d’importants représentants officiels du Golfe, dont l’un aurait même visité l’Etat hébreu. En novembre, le Sunday Times persiste et signe, rapportant cette fois que l’Arabie Saoudite serait prête à coopérer en fournissant des avions de ravitaillement, des hélicoptères de secours et des drones.


Selon d’autres rumeurs de source israélienne, c’est par Riyad qu’Israël aurait eu vent des négociations nucléaires secrètes entre les Etats-Unis et l’Iran en amont des accords de Genève. Les Saoudiens nient.


Par ailleurs, les dirigeants israéliens ont fait récemment plusieurs déclarations en ce sens, soulignant les intérêts communs entre Israël et les pays sunnites de la région. Parmi eux, Amos Gilad, le directeur des affaires politico-militaires au ministère de la Défense, et plusieurs autres porte-parole.


Enfin, une autre référence pro-saoudienne passe quasiment inaperçue : quelques lignes dans le discours de Netanyahou à l’ONU, début octobre, quand il exprime l’espoir de voir Israël établir des relations avec les pays arabes également menacés par l’Iran.


Côté israélien, ces fuites se veulent sans doute avant tout une menace voilée envers Téhéran. Mais les Saoudiens, eux, semblent réellement partagés sur les contacts avec Israël. D’une part, une grande partie de la légitimité interne et régionale de la famille royale est basée sur son image de défenseuse des causes arabes et islamiques. La question palestinienne en est un des fondements, et paraître discuter de quoi que ce soit avec Israël demeure problématique. D’autre part, l’Arabie Saoudite a rappelé plusieurs fois qu’elle avait le droit d’entreprendre tout ce qui lui semble nécessaire pour garantir sa sécurité. Des négociations avec Israël ne peuvent donc en être exclues. Cela devrait servir d’avertissement à l’Iran.



Les moutons de Panurge


Les Saoudiens ont toujours été réticents à affronter l’Iran. Bien que séparés par une longue histoire d’inimitié politique et religieuse (sunnites contre chiites), Riyad n’a jamais cessé d’améliorer ses relations avec Téhéran, même après la révolution islamique de 1979. Et ce, alors que la république des mollahs tentait de soulever les populations chiites saoudiennes et de perturber le pèlerinage à La Mecque. Même l’explosion des tours Khobar, à Dhahran, en 1996, de la main de Téhéran, ne convainc pas l’Arabie Saoudite de passer à l’action.


En réalité, les relations avec l’Iran se sont même améliorées après l’attentat. Car les Saoudiens ont peur de leur impérieux voisin et le craignent encore aujourd’hui. D’ailleurs la réaction officielle saoudienne après l’annonce des accords de Genève a été encore plus circonspecte que prévu : « Si Téhéran fait preuve de bonne volonté, cet accord pourrait alors être une première étape vers la réalisation d’une solution globale au programme nucléaire de l’Iran », a fait savoir Riyad.


Ainsi, pendant que les Etats-Unis tremblent devant l’Iran sans paraître mesurer l’ampleur de la menace, Riyad tente de manger à tous les râteliers : établir des contacts secrets avec Israël, tout en essayant de renforcer le Conseil de coopération du Golfe moribond mais aussi d’améliorer les relations avec l’Iran. Un peu comme des « moutons de Panurge », les Saoudiens s’allient à ceux qui profèrent les menaces plutôt que de leur opposer résistance. Face au coup diplomatique de l’Iran, ils cherchent donc à calmer le jeu et tâter le terrain en vue d’un futur rapprochement. Bien qu’il ne s’agisse pas pour l’instant d’une véritable alliance, Riyad cherche à parer à toute éventualité en posant les jalons d’une entente cordiale. Notons quand même que l’Arabie Saoudite n’est pas allée aussi loin que les Emirats Arabes Unis, dont le panurgisme est beaucoup plus prononcé. Les EAU sont ainsi le premier pays du Golfe à avoir exprimé son soutien à l’accord, et Abdallah bin Zayd, leur ministre des Affaires étrangères, a été le premier à se rendre à Téhéran. La réponse empressée des EAU semble avoir été récompensée : dès la deuxième semaine de décembre, l’Iran retirait ses avions de chasse d’Abou Moussa, une des trois îles en litige entre les deux pays. Plus tard, les deux gouvernements ont annoncé la tenue de pourparlers pour régler le différend.


Quant au Conseil de coopération du Golfe, dirigé par les Saoudiens, il demeure fragile, ce qui affaiblit le royaume au sein de la région. Ainsi, quand les Saoudiens proposent, le 7 décembre, l’union politique des Etats membres du Golfe, Oman s’y oppose publiquement. Quelques jours plus tard, le Conseil annonce la création d’un commandement militaire et d’une force de police unifiés, sans volet politique. L’un comme l’autre ont cependant très peu de chances de voir le jour.



La défense du royaume saoudien


La défense de l’Arabie Saoudite a toujours été confiée à d’autres, d’abord la Grande-Bretagne, puis les Etats-Unis. Cependant certains responsables saoudiens et membres de la famille royale, sous la houlette de l’ancien chef du renseignement, le versatile prince Turki Al Fayçal, ont exprimé leur déception après que la Maison-Blanche ait abandonné l’ancien président égyptien Hosni Moubarak, soutenu les Frères musulmans, fait preuve d’inconséquence en Syrie et succombé à l’offensive de charme iranienne.


Les Saoudiens ont fait savoir haut et fort qu’ils recherchaient de nouveaux accords de défense. Mais ils ne peuvent, en fin de compte, que se tourner vers Washington. Les Etats-Unis le savent et ont souhaité rassurer leur allié. Le secrétaire de la Défense Chuck Hagel a ainsi proposé de nouvelles initiatives visant à renforcer la coopération de la défense américaine dans la région.


Les implications de la convergence d’intérêts entre Riyad et Jérusalem ne doivent pas être surestimées pour autant. L’Arabie Saoudite n’est pas sur le point d’abandonner sa position dans le monde islamique en formant une alliance avec Israël, perçu comme l’ennemi de l’Islam. Mais une coopération discrète n’est pas à exclure.


Dans le cas d’une attaque israélienne contre l’Iran, l’Arabie Saoudite pourrait désactiver son système radar. Elle pourrait fournir le ravitaillement et offrir de porter secours aux pilotes israéliens en cas de problème. Surtout, elle pourrait intensifier le partage de renseignements avec Jérusalem.


A l’avenir, les Etats-Unis pourraient servir de médiateurs pour une éventuelle coopération dans la défense antimissile entre Israël, l’Arabie Saoudite et d’autres pays du Golfe. En théorie, rien ne devrait empêcher un système de défense antimissile balistique, basé en Arabie Saoudite ou au Qatar, d’intercepter un missile lancé sur Israël par l’Iran. Mais une telle coopération est extrêmement risquée pour le régime. Cela exigerait une plus grande confiance envers Israël que n’a probablement Riyad.


En ce qui concerne Israël, les Saoudiens vont continuer à contrebalancer leurs considérations de sécurité nationale par leurs préoccupations de légitimité interne et régionale. Le coût politique d’une amélioration des relations avec Israël est beaucoup plus élevé que celui d’une amélioration des relations avec l’Iran. Et même si les wahhabites saoudiens n’éprouvent pas beaucoup de sympathie envers les chiites iraniens, ces derniers demeurent des musulmans.


Un alignement avec l’Iran sera donc très probablement à l’ordre du jour. Dans tous les cas, le royaume saoudien sait pouvoir compter sur le soutien des Etats-Unis, qui défend ici ses propres intérêts.


Les Israéliens, quant à eux, feraient bien de se montrer prudents. Tant sur le plan diplomatique que psychologique, l’impact des fuites au sujet des rencontres avec les Saoudiens pourrait fort bien s’avérer limité et contre-productif. A charge de l’Etat hébreu de garder cette coopération totalement secrète. Sans quoi, Riyad pourrait prendre peur et faire marche arrière.


 


© Jerusalem Post Edition Française – Reproduction interdite



Related Content

February 11, 2018
Les nouveaux « judaïsants »

By DAN HUMMEL

Israel Weather
  • 11 - 21
    Beer Sheva
    12 - 20
    Tel Aviv - Yafo
  • 9 - 17
    Jerusalem
    12 - 17
    Haifa
  • 14 - 25
    Elat
    11 - 22
    Tiberias