Aux sources de la promesse

Juifs et chrétiens de France, réunis en Israël pour un voyage de huit jours. Ou Dieu en partage.

By KATHIE KRIEGEL
October 29, 2013 20:29
Père Abbé Charles, Fouad Twal et Richard Prasquier

P16 JFR 370. (photo credit: Yoni Reif)

Initié par le père Patrick Desbois, docteur honoris causa de l’université israélienne de Bar Ilan pour ses travaux sur la Shoah dans les pays de l’Est européen, et Richard Prasquier, président d’honneur du Crif, ce voyage qui a réuni des personnalités juives et chrétiennes, se veut être un itinéraire historique et spirituel. Le message est simple : à une époque où la tendance est à l’instrumentalisation des religions, où les conflits ethniques s’exacerbent et où les belligérants d’origine confessionnelle différente tentent d’imposer leur hégémonie par les armes, il faut que les religions soient capables de faire entendre qu’elles sont un facteur de paix et non de guerre. Et témoigner qu’il est aussi possible de fédérer sous une bannière commune, celle d’une fraternité qui transcende les chapelles.

Rayonner par l’étude et le savoir


C’est donc sous le signe de l’étude, du rapprochement communautaire et de la découverte d’Israël que ce voyage s’inscrit, dans le cadre des relations entre juifs et chrétiens, telles que tracées par le Grand Rabbin Solovetchik après le concile de Vatican II. Il ne s’agit pas d’échanger des théologies, mais plutôt des capacités de parole et d’action pour pouvoir se confronter aux enjeux éthiques et moraux de notre civilisation.

A la Yeshiva University de New York, depuis une dizaine d’années déjà, une délégation d’évêques poursuit un dialogue régulier avec des rabbins. L’objectif est « d’approfondir notre fidélité au don de la Loi reçue au Sinaï », a rappelé le cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris.

A Bar Ilan, qui accueillait la délégation, entre deux visites de ce haut lieu de l’étude et de l’innovation, l’heure était donc à la réflexion et au questionnement. L’université israélienne, qui s’inscrit dans les courants des maîtres de l’orthodoxie moderne, a orchestré le dialogue autour d’une conférence qui a invité divers intervenants à s’exprimer autour des défis auxquels sont confrontés les religieux dans les démocraties, dans une époque où les choix de société ne sont pas toujours au diapason de la Loi dont les religieux se revendiquent comme les dépositaires.

Dans un dialogue entre Yaacov Ariel, Grand Rabbin de Ramat Gan, qui s’est dit s’inscrire dans l’héritage d’universalité d’Avraham, l’archevêque de Paris en a appelé aux Dix Paroles, fondement de la Loi et de ses développements, et à l’origine du droit international moderne. « Vouloir garder ouverte cette origine comme une garantie de la transcendance des lois sur les mœurs est une des grandes missions dont nous mesurons chaque jour la difficulté », a-t-il déclaré.

Après avoir salué cet engagement, le professeur Stern a exprimé son souhait de voir le Grand Rabbinat d’Israël se prononcer sur les grands enjeux auxquels doivent faire face l’Etat juif et la société israélienne, par exemple : quelle est la mission d’Israël par rapport aux minorités religieuses ? Le judaïsme est basé sur le don, aussi quel devrait être le rôle du ministère de l’Economie selon la Loi juive ? Ou encore, quel devrait être le traitement réservé aux réfugiés africains ?


Au confluent des trois monothéismes


Mais le point d’orgue de ce voyage restera sans doute l’inauguration d’un mémorial en l’honneur du cardinal Jean-Marie « Aaron » Lustiger, symbole par excellence du rapprochement juif et chrétien. C’est en Israël, en plein cœur de l’Etat juif, là où l’Arche Sainte avait été installée avant de regagner Jérusalem, dans l’Abbaye d’Abou Gosh, un village arabe proche de Jérusalem, que le mémorial de ce Juif d’origine, converti au christianisme, a été inauguré.

D’emblée, l’énoncé à lui seul annonce l’originalité et la singularité de l’événement à portée hautement symbolique et sonne comme un défi. L’abbaye qui abrite l’Ordre des bénédictins et bénédictines du mont Olivet, territoire français sur lequel flotte le drapeau tricolore, fait la fierté d’Abou Gosh.

« Notre village reconnaît toutes les religions » a déclaré fièrement son maire Salin Saber, avant de rappeler que ce monastère a abrité la population arabe au plus fort des combats entre les armées jordanienne et israélienne, en 1948.

Au financement de ce mémorial, initié au départ grâce à une campagne de « petits dons » qui aura porté ses fruits, se sont joints Léon Cligman, président de la société Indreco, et Maurice Lévy, PDG du groupe Publicis, tous deux ayant gardé un souvenir très vif de leur rencontre avec le cardinal et sensibles à son approche humaniste. Il n’était pas question d’ériger un monument dédié au culte d’une personnalité, certes hors du commun, mais profondément humble.

Aussi le cabinet d’architecte Efrat-Kowalski a-t-il eu l’idée originale d’en faire un jardin-mémorial, qui soit vivant. Dans ce havre de sérénité, ils ont fait émerger un lieu où le temps comme suspendu favorise la méditation. Une eau verte serpente autour d’une végétation généreuse, sur laquelle sont disposées des plaques de céramique où sont inscrites des citations du cardinal Lustiger en français, hébreu et arabe. Avec le temps, les oiseaux et les grenouilles donneront vie à ce lieu de réflexion.

Une pro-vocation vivante


Richard Prasquier, l’interlocuteur privilégié du cardinal Lustiger au sein des institutions juives de France, s’est ému au souvenir de cet homme de foi chez qui il percevait « la présence intense de la transcendance ». Un homme habité et ouvert grâce auquel ce compagnonnage aura été rendu possible.

Cet homme inclassable, qui n’a cessé de « relier des univers séparés », aux dires d’André Vingt-Trois, est né à Paris d’émigrés Polonais de Bedzin, localité située à quelques kilomètres de Birkenau où périt sa mère Gisèle Léa, et de la ville natale du pape Jean-Paul II, Wadowice. Il sera baptisé en août 1940.

Il faut rendre hommage à la dimension visionnaire de certaines de ses décisions dans l’affaire du Carmel par exemple. « Dès qu’il a été question de déplacer le Carmel à l’extérieur du camp d’Auschwitz, Mgr Lustiger a dit : « Si vous signez, je signe aussi », se souvient avec émotion René Samuel Sirat, ancien Grand Rabbin de France (1980-1988).

Quoi de plus naturel pour Richard Prasquier, qui a permis à ce projet porté par le père Patrick Desbois de voir le jour, que de témoigner sa reconnaissance à Jean-Marie Lustiger, tout entier dévoué au rapprochement juif et chrétien. Pour mémoire, le cardinal fut à l’origine de la déclaration de repentance, faite à Drancy par l’Eglise de France. En 1997, quatre ans après la reconnaissance de l’Etat d’Israël par le Vatican, elle admet que l’ancienne Alliance n’est pas abolie et met un terme définitif à la théorie de la substitution. Nostra Aetate au concile Vatican II, avait ouvert la brèche. La voie du dialogue est définitivement ouverte.

Ce mémorial est l’occasion de rappeler les grandes lignes de l’engagement de celui qui disait de lui-même qu’il était « une provocation vivante », et comme l’a souligné Richard Prasquier, dans « provocation » il y a « vocation ». « Je suis né juif… Devenu chrétien par la foi et le baptême, je suis demeuré juif comme le demeuraient les Apôtres », peut-on lire sur la plaque commémorative.

Faire Un avec Israël


« N’étant pas dans le moule de la chrétienté, il apportait une approche différente », a souligné Mgr André Vingt-Trois. Le plus marquant a été sa capacité à « considérer que la foi chrétienne ne peut pas se développer en produisant son propre discours sans le confronter à d’autres pensées », et ses encouragements à reconnaître l’Autre dans sa différence et à le regarder avec émerveillement. « La mémoire chrétienne ne peut se substituer à la mémoire juive, car elle en est indissociable. Pour nous chrétiens, il n’y a pas d’Eglise chrétienne sans racines juives », a ajouté l’archevêque de Paris.

Le message de Lustiger, qui encourageait l’Eglise à « assumer les racines juives de l’expérience chrétienne sans être assimilée à des usurpateurs », a été entendu pleinement par les religieux de la congrégation hébraïsante qui accueillent ce mémorial. Pour preuve, le Père Abbé Charles qui a condamné les non-dits qui tuent ou incitent à tuer. « Abou Gosh est un lieu de rapprochement et nous invite à faire Un avec ce pays qui doit être reconnu et écouté dans sa splendide diversité ».

Ces chrétiens réunis autour du mémorial de celui qui voyait dans l’antisémitisme un péché contre Dieu et l’humanité, le rejoignent par leurs convictions. Lustiger était convaincu du devoir d’intervention de l’Eglise et il affirmait : « à mes yeux, les antisémites ne sont pas fidèles au christianisme ».

Richard Prasquier a souligné l’importance considérable de la qualité des relations des institutions juives avec l’Eglise de France : « C’est un rempart contre l’antisémitisme. Nous devons y faire face ensemble. » Un combat et un rapprochement dont s’est fait l’écho Esther Ehrenberg à la tête du comité juif pour les relations interreligieuses de New York et qui siège au Congrès juif mondial : « Nous avons beaucoup d’intérêts communs. Ce qui nous rapproche, c’est notre combat en faveur de la liberté de culte et notre lutte contre les discriminations, dans un contexte géopolitique qui voit une recrudescence des violences faites aux minorités religieuses et où l’extrémisme croissant qui instrumentalise la religion fait des ravages. Ensemble nous sommes plus forts. »


Une déclaration de paix


La pluralité religieuse est plus que jamais au cœur des préoccupations et ces rapprochements devraient permettre de contribuer à renforcer les capacités de paix dans le monde. Car, comme l’a exprimé l’archevêque de Paris, « Il n’y aura pas de paix mondiale sans paix interreligieuse ». Un enjeu de taille, donc. Un rappel crucial dans un contexte tendu où se multiplient les conflits interconfessionnels.

« Cheminons ensemble, mais sans faire fusion », a proposé le Père Abbé Charles de la congrégation des bénédictins, afin d’accomplir la parole de Zacharie telle qu’énoncée dans la traduction d’André Chouraqui : « Nous irons avec vous. Nous l’avons entendu, Elokim est avec vous ».

Cette approche, placée sous le signe de l’ouverture et de l’écoute de l’Autre dans sa différence, ne fait pas encore l’unanimité au sein de toutes les communautés chrétiennes et obédiences juives pour lesquelles dépasser les divergences constitue encore un pas infranchissable, infirmant le dialogue. Flirter avec l’Etat pour les uns ou « compagnonner » avec des chrétiens pour d’autres, peut être perçu comme une impossible compromission, voire une trahison à la Parole.

Le cardinal Lustiger, qui a été la tête de pont du dialogue avec l’orthodoxie juive, lui a insufflé un élan décisif. Son extraordinaire engagement, son approche humaniste qui transcende les religions, sont un exemple plus que jamais d’actualité. Dans ce lieu, « propriété du Dieu d’Israël qui veut se dire au monde juif, chrétien et musulman », comme l’a formulé le Père Abbé Charles, « que l’eau qui coule dans ce jardin nous aide chacun à avancer dans notre navigation intérieure. Paix pour cette terre. Paix pour Jérusalem », a conclu le cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris.



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