« Ce départ, c’est un déchirement ! »

Si Christophe Bigot ne détient pas la palme de la longévité en fonction, l’ambassadeur restera pour ses relations particulières avec un Etat juif.

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August 27, 2013 13:18
Pour Christophe Bigot, on ne quitte pas Israël, car c'est un pays trop attachant.

P16 JFR 370. (photo credit: Marc Israël Sellem/The Jerusalem Post)


Il aura incontestablement marqué de son empreinte la francophonie de ce petit bout de terre moyen-orientale. Look à la Villepin, élégance parisienne, Christophe Bigot tire sa révérence de la chancellerie française, après 7 ans de bons et loyaux services et 2 mandats presque successifs. L’actuel ambassadeur de France en Israël pour quelques jours encore, qui s’apprête à renouer avec les couloirs du Quai d’Orsay, emportera dans ses valises nombre de souvenirs et de moments forts. Et des rencontres aussi. « On ne quitte pas Israël, c’est un pays trop émouvant, trop attachant », déclare-t-il.

Pour celui qui a connu moult deuils et commémorations dans le cadre de ses fonctions, traversé les cérémonies de recueillement la larme à l’œil, flanqué de sa sensibilité légendaire, nul doute que le départ ne pouvait se faire que dans l’émotion. « C’est un déchirement », avoue-t-il. Ce n’est un secret pour personne, et d’ailleurs il le dit ouvertement : il aurait aimé effectuer une année supplémentaire en Israël, mais « on ne le lui a pas proposé ».

Alors, l’homme de devoir qu’il est et n’a cessé d’être, toujours fidèle à cette République à laquelle il a prêté serment, se contente de remercier la France de lui avoir offert ces 7 années de mission dans l’Etat hébreu, dont 4 comme ambassadeur. « Et puis il était temps que je rentre », s’empresse-t-il d’ajouter. « Mon fils a 9 ans, il en a vécu 7 en Israël. Bientôt, il va finir par me demander du houmous sur ses tartines », plaisante-t-il. « Il est allé au jardin d’enfants ici, il a ce côté turbulent et énergique des Israéliens. Ma famille et moi avons vécu des moments de bonheur rare, nous avons été privilégiés. Cela va nous être difficile de partir. » Mais Bigot reviendra, promet-il, « comme touriste, quel que soit mon statut ». Lui, qui parle couramment français, anglais, allemand, a même appris quelques mots d’hébreu. Il le sait, le mot adieu n’existe pas dans cette langue, alors il s’empresse de dire lehitrahot haverim, au revoir les amis.

La cravate au placard 

Largement encensé par la presse francophone et une large part de cette communauté d’origine française qui lui a organisé fêtes et pots d’adieu, il est souvent décrit comme le premier ambassadeur à avoir vraiment compris Israël. Mais Christophe Bigot se refuse à porter seul la couronne de lauriers qui lui a été décernée ces dernières semaines, à l’annonce de son départ. Et se revendique de la longue lignée de ses prédécesseurs, qui « avant lui ont accompli un travail remarquable pour la relation franco-israélienne ».

Il concède toutefois avoir l’avantage de la durée – 7 années en fonctions – et afficher une bonne connaissance de la région, depuis 20 ans qu’il s’occupe du Proche et Moyen-Orient. Il se reconnaît aussi un certain avantage personnel dans son approche avec la société israélienne. « Le côté insolent, direct, chaleureux des Israéliens me convient très bien », note-t-il, « ici, on peut se dire les choses clairement, “entre hommes” ». Et de faire référence à des conversations un peu rudes avec des ministres israéliens quant aux désaccords que ce représentant de la diplomatie française pouvait afficher sur certains sujets. « J’aime ce côté takhless », ponctue celui qui en a même fini par bien souvent laisser la cravate au placard, pour se retrouver face à des Israéliens endimanchés. « Nous étions chacun à contre-emploi. Eux se déguisaient en Européens, et moi, à la mode locale ».

Si Bigot laisse derrière lui une vague d’amertume, auprès des binationaux qu’il administrait et d’une certaine frange de la classe politique israélienne, c’est aussi pour avoir fait l’effort de comprendre au plus près l’histoire et la culture de ce jeune Etat. Tout au long de son mandat, il n’a pas hésité à arpenter Israël du nord au sud et d’est en ouest.

On se souviendra d’un de ses premiers déplacements officiels dans la ville de Sdérot alors sous le feu des Kassam gazaouis, peu après sa prise de fonctions en septembre 2009, par solidarité pour les habitants. Mais aussi par la suite, « parce que Sdérot n’existe pas que sous les roquettes ». Déjà, en 2006, il s’était rendu à Haïfa, lors de la seconde guerre du Liban. Un moment fort pour celui qui est alors premier conseiller à l’ambassade de Tel-Aviv : « 3 alertes en 3 heures ».

Une société mosaïque 

Le terrain, il connaît. Les drames, il a vécu. La communauté française n’a pas été épargnée en pertes humaines sous son mandat. A chaque fois, le diplomate s’est fait un point d’honneur à assister aux obsèques, à être présent auprès des endeuillés, à montrer son empathie aux proches des victimes. Et de citer les rencontres avec le rav Ben Ishay après le quintuple assassinat de la famille Fogel, à Itamar. Avec les parents de la petite Myriam Monsonego, au lendemain du drame de Toulouse, ou de Samuel Sandler, père et grand-père meurtri, dont l’ambassadeur aura été impressionné par la sagesse dans la douleur et à l’invitation duquel il compte bien répondre, dès son retour en France, dans sa communauté de Versailles. Autre personnalité qui l’aura profondément marqué, dans le registre cette fois de l’émotion positive, celle de Noam Schalit, « qui a su forcer les portes avec beaucoup de dignité ». La libération du jeune Guilad restera incontestablement gravée dans la mémoire de l’ambassadeur. Un des temps forts de son mandat. « Je connais la famille depuis 2006, je me suis rendu à plusieurs reprises sous leur tente. » L’ambassadeur s’est aussi nourri de discussions passionnantes avec les auteurs David Grossman ou A. B. Yehoshoua – il aurait aimé en faire autant avec Amos Oz, à Arad, un rendez-vous manqué. Ou avec le rav Ovadia Yossef : là encore, entrevue mémorable pour celui qui s’est appliqué à lire régulièrement la Parasha.

Autant de liens humains que le diplomate entend bien conserver même au-delà de la Méditerranée : « Je ne veux pas que ce départ constitue une rupture », affirme-t-il.

Partout où il a pu, Christophe Bigot est allé. A la rencontre, d’abord, de tous les Français d’Israël : « Il n’y a pas que la plage de La La Land », note-t-il, en référence au fief francophone des baigneurs telaviviens. Il existe bel et bien, selon lui, une communauté plurielle. « Peu de pays comptent autant de Français, plus de 150 000, et pourtant ce n’est pas toujours facile d’être un immigrant ici. » Mais l’ambassadeur s’est aussi frotté au contact des multiples facettes qui composent la mosaïque société israélienne. Que ce soit à Ofakim ou Dimona, villes en développement ; dans l’orthodoxe Bnei Brak ; à la cour hassidique de Gour ; à Nazareth avec sa dimension chrétienne ; en Galilée ; à Sakhnin, ville arabe qui a récemment accueilli la seconde biennale d’art contemporain organisée par l’ambassade de France. Autant de tranches de vie, autant de parcours personnels : « Israël, c’est avant tout 8 millions d’Israéliens, 8 millions de destins. C’est une histoire très lourde ».

Son principal regret, à lui, le Français par excellence : ne pas avoir pu aller à la rencontre de la communauté russe, « qui représente 1 habitant sur 8 et dont l’immigration a changé le pays ».

Coopérations au beau fixe 

Côté bilan, le diplomate se déclare satisfait. Il salue une coopération artistique et culturelle toujours aussi bouillonnante, et matérialisée par la venue de grands artistes français en Israël, comme Isabelle Huppert. Depuis quelques années, l’ambassade affirme sa volonté de traduction des événements qu’elle organise pour tenter d’attirer non seulement les francophones, mais aussi les locaux. La démarche prend du temps, mais elle fonctionne. Problème, ce dispositif demande des moyens et contraint parfois à pratiquer des prix d’entrée « qui ne doivent toutefois pas être prohibitifs », note Bigot. Alors pour générer des recettes supplémentaires, les services culturels de l’ambassade vont louer le rez-de-chaussée de l’Institut français de Tel-Aviv pour y accueillir un café-restaurant, histoire aussi de rendre le lieu plus vivant. Preuve pour le diplomate que l’institution se modernise : « Nous voulons être imaginatifs et créatifs ».

Autres sources de satisfaction selon lui, une coopération scientifique de haut niveau, « qu’il faut poursuivre », et de grandes avancées sur le front scolaire, domaine qui tient à cœur à Christophe Bigot. « Tous les établissements scolaires, mixtes ou pas, destinés à l’aliya ou pas, ont été homologués par l’AFE (Ndlr : Agence pour l’enseignement français à l’étranger) », se félicite-t-il.

Son souhait, désormais ? Qu’Israël fasse partie de la Francophonie institutionnelle. Un objectif non seulement « réaliste, mais aussi légitime au vu du nombre d’interlocuteurs qui parlent le français dans ce pays ».

Quand son prédécesseur, Jean-Michel Casa, lui avait remis les clés de la chancellerie, il lui avait confié le chantier de la coopération économique, alors talon d’Achille de l’ambassade de France en Israël. Bigot s’enorgueillit : « Nous avons beaucoup semé et de petites pousses commencent à germer ». Et de citer les entreprises françaises qui ont établi des partenariats avec Israël : la SNCF et son réseau de bus intelligents au nord de Haïfa ; EDF, 1er producteur d’énergie solaire du pays avec des centrales photovoltaïques en construction dans le Néguev ; le retour du groupe Accor qui développe actuellement 5 projets d’hôtels ; Sodexo. « On avait Veolia et Alsthom, mais nous sommes désormais dans une situation où de grands groupes français ont décidé de venir s’installer en Israël, et c’est très important. » Et puis, il y a eu aussi la semaine de la gastronomie, avec la venue de chefs français ; le séminaire sur l’investissement, dans le but de promouvoir l’investissement israélien en France ; un séminaire sur le gaz, puisqu’Israël peut attirer des investisseurs français avec ses gisements… Autant d’événements, qui, pour l’ambassadeur font la preuve que les choses commencent à bouger.

« Alors bien sûr, si on regarde les chiffres du commerce extérieur, ils continuent d’être mauvais », concède-t-il, « mais ce n’est pas le seul instrument de mesure ».

Ne pas faire cavalier seul 

Au-delà des liens culturels qu’il définit comme « très intimes » et d’une coopération économique « en train de se renforcer », comment voit-il la relation politique franco-israélienne ? « Elle est privilégiée, amicale. Bien sûr, des désaccords subsistent sur le processus de paix notamment, sur la politique de colonisation israélienne qui ne constitue pas seulement un problème entre la France et Israël, mais entre Israël et le reste du monde, depuis 1967. L’amitié et le soutien ne signifient pas être d’accord sur tout, il faut juste veiller à ce que le désaccord ne s’envenime pas. » Et Bigot de rappeler la position européenne qui aspire à ce que le processus de paix progresse, « dans l’intérêt d’Israël, parce que c’est bon pour sa sécurité, pour son image ». Telle sera d’ailleurs sa frustration de diplomate : des pourparlers au point mort pendant ses quatre ans de mandat, sans la moindre avancée.

Il salue la détermination du secrétaire d’Etat américain John Kerry, et se refuse à penser que la France joue un ton en-dessous. « Nous faisons pas mal de choses dans les contacts avec les Américains et les Palestiniens. Certes, les Américains sont à la manœuvre, mais nous les soutenons, notre pays appuie les efforts entrepris. » Et l’ambassadeur français de défendre son ministre de tutelle à qui on pourrait reprocher une approche moins engagée sur la question du Proche-Orient : « Laurent Fabius a suivi de très près le dossier de la Syrie, pour essayer de mettre en place une union de l’opposition, sanctionner le régime de Bashar el-Assad et trouver avec les pays arabes et les Etats-Unis une solution à cette boucherie. Quand un conflit a éclaté avec Gaza en novembre, il a été un des premiers à venir sur place pour essayer de favoriser un cessez-le-feu. Il est actif sur la plupart des conflits de la région et sur le processus de paix ».

« La question n’est pas de trouver un Kerry français », insiste-t-il, « les Américains et les Européens sont d’accord pour relancer les négociations. John Kerry s’est saisi de cette question, il est en contact permanent avec le Quai d’Orsay, nous informe. Ce que nous voulons, ce sont des résultats ».

Quant au sujet iranien, poursuit Bigot, « les Israéliens savent que la France affiche une position très déterminée, très ferme. Ils ne sont pas seuls ».

Alors bien sûr, la France n’est pas une super-puissance, note le diplomate, mais elle est forte d’influence et de capacités. « Et aujourd’hui, la diplomatie, ce n’est pas faire cavalier seul, c’est savoir bâtir des coalitions, des soutiens. »

Les valeurs d’un ambassadeur 

Christophe Bigot entame donc ses bagages avec le sentiment du devoir accompli. Il balaie d’un revers de main les mauvais souvenirs et fait fi des bruits de couloir rapportés par le Canard enchaîné, comme quoi sa présence appuyée auprès de Valérie Hoffenberg, candidate UMP pour la 8e circonscription des Français de l’étranger lors des récentes législatives partielles, aurait agacé à Paris et pourrait être à l’origine de son départ. « Ce n’est pas le premier article du Canard enchaîné à mon sujet. Je me suis toujours efforcé pendant ces 4 années, car telle est ma conviction, mon tempérament, de me tenir à distance égale de toutes les forces politiques. Ce sont là les valeurs d’un ambassadeur. »

Peut-on rester un ami d’Israël même au Quai d’Orsay ? « Bien sûr ! », rétorque-t-il, « mais cela ne veut pas dire s’interdire de dire ce que l’on pense, et c’est ce que je fais. Je ne veux pas être de parti pris, je ne suis pas là pour être pour ou contre, mais je veux essayer d’être le plus objectif possible, de traduire la complexité de ce pays. » Ce qu’il gardera en lui, c’est « l’extraordinaire vitalité israélienne, ce sentiment de vulnérabilité et d’optimisme à la fois. Vulnérabilité, car, ici, on ne sait jamais de quoi l’avenir sera fait et la vie est un combat. Optimisme, car tout est possible. Cela, je vais le garder en moi. » 

Au terme de 7 ans de mandat, il est encore des choses que Christophe Bigot ne comprend pas sur cette Terre promise. Pas une question de langue, mais de références. Celles de la démocratie israélienne sont très différentes de la démocratie française, explique-t-il. Par exemple, à Jérusalem, non seulement « on vote au conseil des ministres, ce qui est surprenant pour un Français. Mais on peut également voter contre son Premier ministre, et toujours être là le lendemain. » Une capacité de désordre, de balagan, qui l’étonne toujours autant, « mais un désordre qui peut être créatif », ponctue-t-il, « c’est tellement différent par certains côtés de la culture française qu’on apprend beaucoup en étant ici ». Alors, est-ce qu’il a l’intention d’importer un peu de ce balagan au Quai d’Orsay ? L’idée le fait sourire…


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