Combat sur la toile

By TIBOR KRAUSZ
October 1, 2013 16:59

Les blogueurs pro-israéliens s’acharnent à mettre les pieds dans le plat.




Le blogueur Arnold Roth tient une photo de sa fille Malki, tuee dans un attentat a Jerusalem.

P10 JFR 370. (photo credit: Flash 90)

En ce début d’après-midi du 9 août 2001, les mots de « terrorisme palestinien » ont pris un sens terriblement personnel pour Arnold et Frimet Roth. Ce jour-là, Malki, leur précoce fille de 15 ans, déjeunait avec une amie à la pizzeria Sbarro du centre-ville de Jérusalem quand un terroriste du Hamas a actionné sa ceinture d’explosifs truffée de clous au milieu du restaurant bondé, faisant 15 morts, dont Malki, son amie et cinq autres adolescents.

Malki jouait de la flûte, écrivait des chansons joyeuses sur la vie, animait un groupe d’enfants de 9 ans dans un mouvement de jeunesse et prenait soin, avec beaucoup d’affection, de sa petite sœur aveugle et handicapée à la maison. Sur l’écran de son téléphone portable, retrouvé dans les décombres de la pizzeria, Malki s’était écrit une note pour elle-même : « Ne jamais dire du mal des gens »… La nouvelle du massacre a fait la une de l’actualité internationale pendant quelques jours, puis est passée au second plan pour disparaître bientôt des titres des journaux et de la mémoire collective. Malki et les autres Israéliens assassinés sont vite devenus des chiffres grossissant les statistiques dans le bilan toujours en hausse des victimes de la seconde Intifada.

Pas pour les Roth toutefois. Le couple originaire d’Australie et des Etats-Unis, qui avait immigré en Israël avec ses enfants en 1989, a honoré la mémoire de sa fille de deux façons distinctes : en créant l’association Keren Malki, qui procure matériel et assistance à domicile pour les enfants souffrant de lourds handicaps, aidant des familles souvent défavorisées et marginalisées dont un tiers sont arabes. Et deuxièmement, Arnold et Frimet ont créé un blog.

« Malki était une enfant extraordinaire et on nous en a privés », déclare Arnold, juif orthodoxe originaire de Melbourne, avocat et conseiller juridique pour des start-up israéliennes. « Cette expérience nous a galvanisés. Après l’attentat, nous étions en état de choc, mais nous ne voulions pas laisser les terroristes gagner cette guerre. »


Contrer les sophismes des bonnes âmes


Les Roth ont donc choisi le blog comme cadre à leur combat. Leurs armes de choix : des vérités difficiles et l’habitude de ne pas mâcher leurs mots. Sur leur site intitulé This ongoing war (« Cette guerre perpétuelle », sujet de la phrase : « Cette guerre perpétuelle est en train de nous tuer »), ils commentent l’actualité dans l’optique de contrer les habituels discours présentant le terrorisme palestinien comme l’inévitable produit du désespoir que suscite une politique israélienne impitoyable. Des discours qui reviennent à blâmer les victimes du terrorisme pour les attaques qu’elles subissent… Dix ans plus tard, ils n’ont pas abandonné cette tâche. Dans des « posts » succincts, les Roth embrochent les tentatives récurrentes de journalistes et d’hommes politiques étrangers d’expliquer le désir de tuer, de justifier les actions et les objectifs non dissimulés du Hamas, du Djihad islamique et du Hezbollah. « Le conflit israélo-palestinien est très mal compris à l’extérieur », insiste Arnold. « Là-bas, la plupart des gens estiment que, si l’on se comporte bien avec les terroristes, si on leur tend la main et que l’on découvre les racines profondes de leurs griefs, ils deviendront bienveillants à notre égard et tout ira bien ».

Arnold Roth s’est exprimé à la tribune de l’ONU, il a rencontré son secrétaire général Ban Ki-Moon et donné des centaines d’interviews dans les médias au nom des victimes israéliennes du terrorisme. Ainsi a-t-il appréhendé de près les sophismes de ces bonnes âmes.

En février 2004, cet avocat a fait partie d’une petite délégation israélienne envoyée à Madrid pour une conférence internationale sur le coût humain du terrorisme. Traités comme des invités indésirables par les organisateurs, tandis que les représentants libanais, syriens et palestiniens étaient ouvertement honorés, les Israéliens ont dû tenir tête à leurs hôtes. Un homme politique espagnol très connu a même entrepris de leur faire la leçon. « Il nous a expliqué que, si des terroristes perpétraient des attentats contre nous, c’était de notre faute et que, du coup, nous n’étions pas du tout victimes du terrorisme, mais d’une situation politique dont nous étions responsables », se souvient Arnold.

Un mois plus tard, soit le 11 mars 2004, plusieurs bombes explosaient à Madrid dans des trains de banlieue bondés. Cette série d’attentats coordonnés perpétrés par des Marocains islamistes faisait 191 morts et quantité de blessés. « Les Espagnols ont appris, pour leur malheur, que le terrorisme islamiste avait dans le collimateur d’autres pays que le seul petit Etat d’Israël », commente-t-il stoïquement.

Nom de guerre : sage de Sion


En général, les blogs politiques sont l’équivalent en ligne des pamphlets d’autrefois, une forme de combat partisan dissimulé sous les traits de commentaires informels. La blogosphère accueille une cacophonie incessante d’invectives et d’hyperboles. Et une myriade de blogueurs opposés à Israël – suprématistes blancs, obsédés de la conspiration, « amis de la Palestine » en tous genres – se sont trouvé une cause commune dans la démonisation de l’Etat « raciste », « nazi », « ségrégationniste », « d’Isra-hell ».

Pendant ce temps, sur les sites des grands médias, dans la partie « commentaires » qui suit chaque information, la nouvelle la plus anodine, la plus insignifiante concernant l’Etat juif donne invariablement lieu à des avalanches de diatribes brutales contre le pays, noyant les quelques voix calmes qui s’y expriment aussi.

Autant dire que les blogueurs pro-israéliens ont du pain sur la planche ! Cela ne leur fait pas peur. « Nous ne sommes pas inutiles, c’est sûr », affirme le plus influent d’entre eux, professionnel de l’information basé à New York qui officie dans le cyberspace sous le nom de guerre Elder of Ziyon (Sage de Sion) et qui parvient à capter l’attention des grands médias avec ses enquêtes d’investigation innovantes.

Elder a choisi son pseudonyme pour se moquer des théories de la conspiration, plus farfelues les unes que les autres, qui visent le pouvoir juif. Il a commencé à fréquenter les forums de Yahoo il y a dix ans afin de contrer les points de vue et la logique des intarissables détracteurs d’Israël. « Débattre avec ces gens psychologiquement investis de la haine d’Israël en les affrontant l’un après l’autre représentait une grosse perte de temps », explique ce blogueur, qui préfère garder l’anonymat et se présente comme « un Juif d’âge moyen assez ordinaire ». « J’ai donc cherché autre chose : je voulais pouvoir écrire en toute liberté et en profondeur pour toucher un public plus large. » C’est ainsi qu’il crée son blog en août 2004.

Les « dômes de fer » de l’information


Dans un premier temps, il se contente de collecter des articles parus dans les grands médias, mais très vite, il en vient à écrire lui-même et se dévoue à sa mission, armé de son seul ordinateur et de sa houtzpa. Chaque jour, sauf le Shabbat, il poste de nouveaux articles. Il compte aujourd’hui 10 000 lecteurs par jour et de nombreux fans à travers le monde, y compris en Israël. Il commente les derniers articles parus sur le Moyen-Orient, dénonce dans les reportages des médias les inexactitudes et les partis pris flagrants, écrit des réponses satiriques aux critiques d’Israël les plus acharnés et évoque les réussites de l’Etat hébreu dont on parle peu. « Cela me prend plusieurs heures par jour », dit-il, « mais la plupart des gens passent plus de temps que cela devant leur télévision. » Il consacre une partie de ce temps à fouiller dans les archives du conflit israélo-palestinien ou à étudier les rapports accablants publiés par les ONG et l’ONU sur la politique israélienne, afin de contrôler la crédibilité de leurs sources et de revérifier leurs conclusions. En se plongeant récemment dans l’examen d’un document de l’ONU accompagné de photographies d’immeubles endommagés à Gaza, il a découvert que deux enfants palestiniens (dont le fils d’un correspondant local de la BBC) dont la mort avait été attribuée à Israël durant l’opération Pilier de défense contre le Hamas, en novembre dernier, avaient en fait été tués par des roquettes du Hamas.

Une découverte qui a fait les gros titres de la presse.

« Les blogueurs pro-israéliens jouent un peu le rôle de “dôme de fer de l’information” », ironise Dovid Efune, Juif anglais qui dirige l’hebdomadaire The Algemeiner Journal, basé à New York, dont le site internet accueille quelque 500 blogueurs juifs.

« Pendant l’opération Pilier de défense, ils étaient aux avant-postes pour intercepter et dénoncer les fausses informations qu’envoyait régulièrement le Hamas, avant qu’elles ne causent des dégâts. Le Hamas et d’autres éléments anti-israéliens lançaient sans cesse des images d’enfants ensanglantés, amputés ou morts, dans l’objectif d’exacerber les sentiments anti-israéliens.

Souvent, ces images (que reprenaient parfois les grands médias) étaient fausses et provenaient d’autres conflits ou d’autres contextes. Les grandes agences d’informations prenaient rarement la peine de vérifier les éléments diffusés sur Twitter ou de traduire les pages Facebook arabes ».


Un collectionneur du IIIe Reich


Le Sage de Sion le fait. Il effectue régulièrement des recherches Google à partir de mots clés en arabe, puis il se tourne vers son ami fidèle, le traducteur Google. Ainsi prend-il connaissance des nouvelles diffusées par les médias arabes et repère-t-il les reportages ou les éditoriaux consacrés à Israël, afin de les examiner. Il décortique ensuite les informations que les organes de presse et de télévision iraniens envoient à Al Jazeera et à l’agence de presse palestinienne Maan.

En mars, il a décelé sur le site en arabe de Miftah, ONG dite « modérée » fondée par l’Union européenne et dirigée par la fameuse législatrice palestinienne Hanan Ashraoui, un article affirmant comme jadis que les juifs utilisaient le sang des chrétiens et des musulmans pour fabriquer la matza à Pessah.

S’est ensuivie une levée de boucliers internationale. Miftah a fustigé « l’obscur blogueur pro-israélien » pour sa « campagne de diffamation », avant de publier des excuses, en anglais, quelques jours plus tard.

« Beaucoup de blogueurs pro-israéliens accomplissent un travail important », souligne Benjamin Weinthal, journaliste américain chevronné, correspondant du Jerusalem Post à Berlin. « Ils démontent ce genre d’articles, soit sur leur blog, soit dans les réseaux sociaux de type Twitter. » C’est en septembre 2009 que Weinthal a découvert le travail d’Elder. Ce mois-là, le blogueur avait révélé que Marc Garlasco, Américain membre du Human Rights Watch et détracteur virulent d’Israël, s’était révélé être aussi un collectionneur d’objets-souvenirs du IIIe Reich.

« J’ai écrit plusieurs fois des articles en me servant des révélations de blogs pro-israéliens », affirme Weinthal. « L’un d’entre eux concernait Vittorio Arrigoni, un militant italien pro-palestinien, membre de l’International Solidarity Movement, qui a été assassiné par des islamistes à Gaza en 2011. Il se trouve qu’Arrigoni appelait les Juifs des rats et postait des BD antisémites sur sa page Facebook ! Les blogueurs ont bâti un nouveau territoire en sortant de l’ombre des informations censées demeurer en marge de la couverture médiatique générale. Ils amènent ces histoires-là sur le devant de la scène. » Le Sage de Sion, toutefois, ne se fait guère d’illusion sur l’influence qu’il peut avoir.

« J’ai parfois eu de la chance et mes “posts” ont pu remonter jusqu’aux grands réseaux d’information. Mais la plupart du temps, nous autres, les blogueurs, nous restons cantonnés à notre petit monde », commente-t-il.

La jolie blonde palestinienne de 11 ans


Pourtant, chaque jour ou presque, on peut puiser dans ce « petit monde » des éléments qui éclairent sur le conflit. Ainsi, cette habitude qu’ont certains Palestiniens, dont des enfants, d’en rajouter devant les caméras pour pousser la presse à incriminer Israël. C’est Aussie Dave, autre blogueur, qui en a parlé le premier. Cet immigrant australien de 38 ans, qui vit à Jérusalem et anime le site internet Israellycool, a récemment décroché un scoop en montrant des « manifestants non-violents », selon les termes du New York Times, qui s’acharnaient à provoquer des soldats israéliens en armes afin de se faire malmener par eux devant les caméras. Cela se passait à Nabi Saleh, village de Judée-Samarie où sont organisées des manifestations régulières contre l’armée israélienne et contre une implantation juive voisine.

En examinant une série de photos de presse et de vidéos sur YouTube, ce blogueur a découvert que la jeune Ahed Tamimi, jolie petite Palestinienne blonde de 11 ans, apparaissait dans beaucoup d’entre elles. Elle était là, encore et encore, à railler les soldats israéliens, alternativement stupéfaits ou flegmatiques, et à lever agressivement le poing devant eux. Et lorsqu’un soldat a fini par lui saisir le poignet, moment aussitôt immortalisé sur une photo de presse largement diffusée, elle s’est mise à crier en simulant la douleur.

En mars dernier, la fillette apparaissait ainsi en couverture du supplément dominical du Times Magazine à New York, dont l’éditorial faisait l’éloge des villageois de Nabi Saleh pour leur « résistance pacifique ». Elle a par ailleurs été récompensée pour sa « bravoure » par le président de l’Autorité Palestinienne Mahmoud Abbas.

Aussie Dave, de son côté, a décerné à cette excellente comédienne en herbe le surnom de « Shirley Temper » (allusion à Shirley Temple, la première enfant star du cinéma américain, le mot « temper » signifiant « tempérament » en anglais). Les « posts » de son blog sur la fillette se sont vite propagés. « J’ai découvert qu’elle apparaissait dans de nombreuses manifestations à Nabi Saleh, poussée par ses parents (l’instituteur activiste Bassem Tamimi et sa femme Neriman), toujours munis de caméras », se souvient le blogueur. « Les photos d’elle qui étaient parues dans la presse s’inscrivaient toutes dans une tentative fomentée par ce Pallywood (Hollywood palestinien) de présenter les soldats israéliens sous un jour détestable. »


Disséquer le système


Nabi Saleh, indiquent les Roth dans leur propre blog, est le village d’où est partie Ahlam Tamimi, parente de la fillette, en ce fatal 9 août 2001, en compagnie du terroriste suicide qui allait perpétrer l’attentat de la pizza Sbarro. Agée de 21 ans à l’époque, Ahlam Tamimi travaillait alors à l’information sur la chaîne de télévision de l’Autorité palestinienne. C’est elle qui avait choisi la cible de l’attentat et qui, déguisée en touriste juive, a conduit le terroriste à la pizzeria. Tamimi avait ensuite annoncé la nouvelle du carnage sur sa chaîne de télévision avec une extrême fierté.

Condamnée à 15 sentences de prison à vie, elle a été libérée en 2011 dans le cadre des accords du gouvernement israélien avec le Hamas, avec plus de 1 000 autres prisonniers palestiniens, en échange de Guilad Shalit, soldat de Tsahal détenu en otage par le Hamas. Dès sa sortie de prison, elle a déclaré sur une chaîne de télévision jordanienne : « Je ne regrette pas ce qui s’est passé. Absolument pas. Si c’était à refaire, je le referais aujourd’hui exactement de la même façon. » Les Roth ont utilisé leur blog et d’autres médias publics pour faire campagne contre la libération d’Ahlam Tamimi. « Aucun membre du gouvernement n’a eu ne serait-ce que la courtoisie de venir nous voir au moment de l’accord », constate amèrement Arnold.

Rien de tout cela ne surprend Richard Landes, autre blogueur bien connu et critique des médias. C’est à lui que l’on doit le terme de « Pallywood », contraction de « Palestine » et de « Hollywood », aujourd’hui largement utilisé dans les milieux pro-israéliens pour évoquer les événements chorégraphiés mis en scène par les Palestiniens à l’intention de journalistes étrangers candides ou complices. La majeure partie de la couverture médiatique « pue », déplore-t-il dans son blog, intitulé The Augean Stables, les écuries d’Augias, qu’Hercule s’était chargé de nettoyer dans le cadre de ses douze travaux. C’est pourquoi il s’attache à disséquer « les raisons des défaillances du système et du dysfonctionnement du métier de journalisme ».

Des « dictatures éditoriales »


Richard Landes a par ailleurs produit plusieurs documentaires en ligne au sujet de « Pallywood ». En 2005, il a en outre lancé sur internet un projet de surveillance des médias, The Second Draft, « la seconde copie », dans l’intention de contrer les habituels articles des médias, qui se contentent généralement d’un « premier jet » lorsqu’ils rapportent les événements.

Sur ces deux sites, Landes critique la pratique courante de ce qu’il appelle « le journalisme létal » : une couverture discriminatoire et unilatérale des événements, qui légitime le terrorisme en se faisant exclusivement l’écho des récriminations palestiniennes concernant l’oppression et la brutalité israéliennes, sans chercher un instant à remettre en question ces affirmations.

« Les adeptes du journalisme létal nous ont doublement trahis », fulmine ce professeur d’histoire à l’université de Boston. « D’un côté, ils ont obtempéré devant les Palestiniens qui leur demandent de dissimuler leurs défauts, qui sont entre autres l’incitation systématique et une haine génocidaire des Juifs. De l’autre, ils balancent tous leurs articles létaux sur les Israéliens, alimentant leur public avec ce poison et ces détritus issus d’une propagande guerrière déguisée en information. » Les blogueurs comme Elder, Landes, les Roth ou Aussie Daves, affirme Efune, le directeur de l’Algemeine, aident à ébranler ce que l’on pourrait appeler « le journalisme dictatorial ». « La plupart des grands médias d’aujourd’hui sont conçus comme des “dictatures éditoriales” », explique-t-il, « dans lesquelles un petit groupe de rédacteurs en chef détient tout le contrôle et décide de ce qu’il est important que les gens sachent et ce qui ne l’est pas, ainsi que de l’angle correct pour présenter les choses. C’est ce climat-là qui facilite le contrôle de l’information en fonction des besoins du moment et des idées reçues. » Mais que l’on remette en question ce statu quo, et l’on court le risque d’être tourné en ridicule ou, pis encore, ostracisé.

Les « trolls » de la Hasbara


Landes sait que ses prises de position ont fait de lui un paria dans le monde universitaire où il travaille, un monde où Israël passe souvent pour un agresseur colonialiste moderne et où l’on réserve en revanche un traitement de faveur à toutes les « victimes de l’impérialisme et du racisme occidental historique », ceux qu’on appelle « l’autre », une catégorie assez vaste qui, grâce à l’influence de l’universitaire américano-palestinien Edward Saïd et de son ouvrage Orientalisme, en est venue à englober les musulmans dans leur ensemble, y compris les djihadistes militants. « La plupart de mes collègues ne m’adressent pas la parole, en tout cas pour parler de ce sujet-là », déplore-t-il. « Si j’assiste à une conférence sur le Moyen-Orient organisée sur le campus et que je conteste ce que dit l’orateur, on me prie de ne pas me montrer impoli ! » Peu importe ce qu’ils pensent sur d’autres sujets, comme l’économie ou le mariage gay, les défenseurs d’Israël sont automatiquement catalogués comme « néoconservateurs » ou « hommes de droite », et la bonne société juge leur point de vue inacceptable. Aussie Dave, dont l’avatar sur internet est un petit koala dessiné avec une kippa sur la tête, explique qu’il est pour la paix (sous certaines conditions), mais cela n’a pas empêché le New York Times de le cataloguer comme « un blogueur de droite » pour avoir surnommé Ahed Tamimi « Shirley Temper ».

Mais ce n’est là qu’une critique relativement anodine. « J’ai reçu tout ce que l’on peut imaginer, des menaces de mort aux insultes antisémites, en passant par des menaces de procès en justice », précise-t-il.

De même, les blogueurs pro-israéliens sont généralement mis sur la touche : on leur reproche d’être les agents (les « hasbara trolls », les « trolls de la hasbara », dans la nomenclature des anti-sionistes) d’une machine de propagande bien huilée qui agit dans l’ombre et que l’on appelle hasbara, supervisée par l’Etat juif. Dans une lettre d’opinion publiée par le journal The Guardian, l’Américain Richard Silverstein, important détracteur d’Israël dans la blogosphère, a parlé de « cynique tentative d’inonder internet et les médias avec des appréciations favorables, en une vaine démarche pour faire basculer l’opinion publique en faveur d’Israël ».

Selon un autre critique, cette « brigade de hasbara trolls » lancerait des campagnes parfaitement coordonnées pour tenter de noyer les voix critiques, modifier les entrées de Wikipedia en faveur d’Israël et engager en sous-main des tactiques en vue de diffamer tous les opposants. L’ironie de leurs prétendus pouvoirs de conspirateurs face à de sombres réalités – des gars qui viendraient dans leur chambre à coucher munis d’ordinateurs portables – n’échappe pas aux blogueurs.

Un modèle de blog basique et gratuit


« Quand on affirme que je suis payé pour faire de la propagande, je réponds : “Mais quand est-ce que je vais enfin recevoir mon chèque ?” », ironise le Sage de Sion. « L’idée que nous sommes “parfaitement coordonnés” est en elle-même hilarante. Certains blogueurs anti-israéliens sont capables, en un seul tweet, de mobiliser des milliers de personnes pour créer un nouveau sujet dont tout le monde parlera sur Twitter ou pour voter dans un sondage en ligne », dit-il. « Nous, nous n’arrivons même pas à imaginer comment mettre sur pied un seul site qui puisse paraître aussi professionnel que +972 Magazine [publication en ligne de la gauche israélienne]. » Elder of Zion utilise pour s’exprimer un modèle de blog basique et gratuit.

« Chacun de nous a sa propre idée de l’islam, de la solution à deux Etats, des sujets qui importent et de ceux qui ne comptent pas beaucoup », poursuit Elder. « Je suis en contact avec les autres blogueurs, bien sûr, mais il n’existe pas de “Central de la Hasbara”. Nous avons beaucoup de généraux et très peu de simples soldats. » « Nous ne sommes pas un site de hasbara qui ne serait là que pour défendre Israël », renchérit Arnold Roth, qui poste régulièrement des articles critiques à l’égard du gouvernement israélien. « Notre blog n’a pas le pouvoir de modifier l’opinion publique, mais il nous sert de plateforme pour faire passer nos messages. » Parmi ceux-ci, le refus de l’équivalence, faite par bien des moralisateurs, entre terroristes suicides et victimes d’attentats. L’avocat ne craint pas de qualifier les premiers de « barbares ». « Je sais que cela n’est pas politiquement correct », ajoute-t-il. « Du coup, certains nous accusent de détester les Arabes. C’est ridicule. Nous sommes en colère, mais nous ne sommes pas haineux ».


Excès = danger


Une telle franchise peut être à double tranchant. En refusant de mâcher ses mots dans un monde où règne le politiquement correct, même les blogueurs les plus raisonnables et les plus sensés risquent de se voir assimilés aux fous furieux du cyberspace, dont, par exemple, certains sionistes chrétiens fondamentalistes.

Début août, un Juif britannique vivant à Tel-Aviv et qui anime un blog sur Israellycool sous le nom de « Brian of London », s’en est pris à la correspondante du New York Times à Jérusalem, Judi Rudoren. Celle-ci avait écrit un article sur les jeunes Palestiniens de Beit Ummar, village de Judée-Samarie, qui jettent régulièrement des pierres de la taille du poing sur les voitures israéliennes qui passent.

Rendu furieux par la lecture de l’article et réprouvant la façon trop douce dont Tsahal traite ces « satanés sauvages », il a répondu sur la page Facebook de la journaliste : selon lui, l’un des lanceurs de pierres dont il était question dans l’article, un garçon de 17 ans, « aurait dû être abattu à bout portant et devrait être déjà mort à l’heure qu’il est. Nous devons les écraser, les tuer et étouffer toutes leurs revendications par une force dévastatrice », fulmine-t-il. « De toute façon, on nous accuse déjà d’occupation ! » Judi Rudoren a demandé au blogueur qu’il cesse de « poster des messages violents et menaçants », ce qui a poussé Brian of London à exiger des excuses publiques pour « diffamation », affirmant qu’il n’avait « menacé violemment » personne. Cet échange a été largement diffusé et a donné du grain à moudre à une multitude de sites anti-israéliens comme The Electronic Intifada.

La crédibilité avant tout


« Bien sûr, il y a beaucoup de fous furieux sur le web », admet Dovid Efune, « mais comme dans toute démocratie, on peut partir du principe que la majorité des blogueurs sont des gens raisonnables. » Pour un journaliste comme pour un blogueur, la crédibilité est capitale. Opérant sans aucun contrôle éditorial sur la toile gratuite-pour-tous qu’est internet, les blogueurs indépendants peuvent souffler le chaud et le froid à leur guise. « Vous aurez beau faire, instinctivement, un individu lambda fera plus confiance à Reuters qu’à un inconnu qui se fait appeler le Sage de Sion », soupire Elder. « Comme je tiens à conserver la transparence de l’anonymat, je veille à étayer mes points de vue avec des références et en indiquant bien quelles sont mes sources. » En fin de compte, qu’ils s’acharnent à œuvrer dans une relative obscurité ou qu’ils soient repris et apparaissent au grand jour, les blogueurs pro-israéliens continueront à avancer cahin-caha, en faisant ce qu’ils savent le mieux faire : défendre l’Etat juif dans un monde qui lui est largement hostile. « Ces blogueurs peuvent être nos yeux et nos oreilles sur le terrain et à travers le monde », résume Efune.

« Nous avons besoin qu’ils soient encore plus nombreux, afin de briser le monopole qui s’exerce dans l’arène journalistique ».



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