Egypte : vers un nouveau départ ?

Entre une économie chancelante et un Occident sur ses gardes, Le Caire se fixe, malgré tout, un cap démocratique. Décryptage.

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December 3, 2013 17:13
L'Egypte aura besoin d'une détermination sans faille au milieu d'un monde arabe qui s'enflamme

P9 JFR 370. (photo credit: Reuters)

Tel qu’il se présente aujourd’hui, le projet de constitution ferait de l’Egypte un pays nettement plus démocratique. Mohammed Salmawy, porte-parole du comité des 50 chargé de l’élaboration du texte, en a révélé les points-clés dans plusieurs interviews : justice sociale, indépendance nationale, libertés et droits de l’Homme, séparation de la politique et de la religion. En clair, selon le préambule qui en fait partie intégrale, « une constitution pour un Etat civil, démocratique et moderne en Egypte ». Autre point important : elle « représente les objectifs des révolutions du 25 janvier (destitution d’Hosni Moubarak) et du 30 juin (arrestation de Mohamed Morsi).



Délivrer l’Etat de l’extrémisme religieux



Si ce texte devait être définitivement adopté par la plus grande nation arabe, c’est un formidable changement qui interviendrait dans les relations entre l’Etat et la religion. Le parti salafiste et ultrareligieux « Al Nour » ne s’y est d’ailleurs pas trompé, faisant immédiatement connaître son opposition. Reste à savoir si le projet de constitution ne sera pas amendé avant sa publication officielle.



Il ne faudrait pas non plus s’attendre à ce que l’Egypte tourne le dos à l’islam, qui est depuis quatorze siècles la base de sa culture. L’homme fort du régime, Abdel Fattah Al Sissi, bien qu’ouvert aux principes de la démocratie, a d’ailleurs la réputation d’être un musulman conservateur. Il s’assurera sans doute que la constitution propose un compromis acceptable pour la grande majorité des Egyptiens, toujours favorables à l’application d’au moins une partie de la Sharia.



En attendant, le processus annoncé par la feuille de route publiée par Al Sissi lorsqu’il a remis le pouvoir à l’autorité civile, quelques jours après l’arrestation de Morsi, se déroule normalement. Le bref passage des Frères musulmans à la tête de l’Etat appartient désormais à l’Histoire, même si ces derniers n’ont toujours pas accepté la perte d’un pouvoir démocratiquement obtenu après



80 ans de luttes et de persécutions. Ils peinent à croire que leur rêve d’un pays gouverné par la Sharia est à jamais perdu. Certes, ils bénéficient encore de l’aide de leur confrérie internationale, très active dans plusieurs pays occidentaux, et continuent à se battre pour la restauration de leur président « légitime », mais il n’y a plus que la Turquie pour leur apporter un soutien de poids. Les Etats-Unis, qui s’étaient empressés de suspendre une partie de leur assistance militaire pour montrer leur mécontentement, font maintenant machine arrière et le secrétaire d’Etat John Kerry n’hésite plus à dire que la révolution « a été volée par les Frères ». Ces derniers ne baissent pourtant pas les armes et leurs partisans les plus déterminés sont toujours prêts à descendre dans la rue, mais ils se comptent par centaines et non plus par dizaines de milliers comme par le passé. Pourtant ils maintiennent la pression, encourageant directement ou indirectement des militants islamiques extrémistes à se livrer à des attentats dans le pays et surtout dans la péninsule du Sinaï afin de semer le chaos et compromettre le redressement économique. Là encore, l’armée est en train de reprendre les choses en mains. Il faut bien voir que le régime, extrêmement populaire et soutenu par les médias, est en train d’asseoir solidement son autorité.



Al Sissi, ministre de la Défense et Vice-Premier ministre, fait preuve d’un vrai leadership et poursuit son programme sans se laisser intimider par ceux qui, selon ses termes, « cherchent à faire du tort à l’Egypte ». Dans chacun de ses discours, le militaire martèle qu’il protégera l’indépendance du pays et œuvrera à la création d’un régime démocratique délivré de l’extrémisme religieux. A la presse étrangère, il répète qu’il souhaite préserver les bonnes relations entre l’Egypte et les Etats-Unis et ne comprend pas pourquoi Washington tourne le dos à un pays qui a été son allié fidèle pendant des décennies. Il n’hésite pourtant pas à résister aux pressions américaines et n’a pas perdu de temps pour réchauffer les liens avec la Russie, accueillant au Caire les ministres des Affaires étrangères et de la Défense. L’Egypte a en effet indiqué qu’elle envisageait de relancer son programme nucléaire et Moscou s’est empressé d’offrir son aide. Par ailleurs,



Le Caire a rappelé son ambassadeur à Ankara pour signifier à la Turquie que son soutien aux Frères musulmans ne serait pas toléré. Enfin, sans s’embarrasser de contradictions, Nabil Fahmy, le ministre des Affaires étrangères, répète sur tous les tons que l’Egypte veut se rapprocher de l’Occident. Et d’ailleurs, puisque les Egyptiens veulent construire un Etat démocratique et moderne, l’Occident n’est-il pas un allié naturel ? La technologie et les investissements occidentaux ne seront pas de trop pour redresser leur économie chancelante.



Trois scrutins décisifs



Tout va se jouer au cours des prochains mois. Trois consultations populaires sont prévues : ratification de la constitution, élection parlementaire et élection présidentielle. Les partis politiques sont-ils prêts ? Les fronts laïques et non islamiques arriveront-ils à trouver un dénominateur commun face aux islamistes, qui représentent sans doute un quart des votants ? Il semblerait que les trois grands blocs – libéraux, nasséristes et gauche – envisagent de se présenter sur une liste unique mais rien n’est encore fait. Les jeunes qui ont déclenché les deux révolutions, essentiellement le mouvement dit du Six Avril et le Tamarud, n’ont pas encore fait connaître leur position. Ils attendent peut-être de voir ce que va faire Al Sissi. Le général va-t-il se décider à se porter candidat à la présidence ? Va-t-il au contraire soutenir un autre candidat ? A en juger par ses plus récentes interventions, il n’a pas encore franchi le pas. Il sait qu’il serait certainement élu à une très large majorité, vu qu’il est sans doute l’homme le plus populaire du pays aujourd’hui. Il sait aussi que ses détracteurs s’empresseraient de proclamer qu’il souhaite instaurer une nouvelle dictature militaire.



Autre problème qui risque de compliquer le processus électoral : le terrorisme. Un ou plusieurs attentats spectaculaires rendraient difficile la tenue d’élections et pourraient contraindre le régime à restaurer l’état d’urgence qui vient d’être aboli.



Il n’en reste pas moins que le facteur décisif est et restera l’économie. Pour l’instant, le gouvernement se garde bien de réduire les subventions aux produits de base ; il sait pourtant que seules les subventions massives en provenance de l’Arabie Saoudite, des Emirats du Golfe et du Koweït lui permettent de continuer. Les ministres savent pertinemment que cela ne pourra pas durer. Il faudra bien en venir aux réformes douloureuses et indispensables pour rendre l’économie plus efficace – et répondre aux exigences des institutions financières internationales.



Paradoxalement, l’Occident ne se départit pas de sa méfiance et ne semble pas pressé de venir en aide à un pays qui s’efforce d’avancer vers la démocratie et une plus grande liberté. Or, l’Egypte aura besoin d’une détermination sans faille et de beaucoup d’assurance pour persévérer alors qu’autour d’elle le monde arabe s’enflamme et que l’islam radical, soutenu par l’Iran et par al-Qaïda, va de succès en succès. Il reste à souhaiter que Le Caire tienne bon – et que l’Occident comprenne enfin où sont ses véritables intérêts.


L’auteur est ancien ambassadeur d’Israël en Egypte et chercheur au JCPA.


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