Iran : simple « période d’essai » ou « erreur historique » ?

By SARAH BLUM
November 26, 2013 16:08

Si l’optimisme est de rigueur pour les Occidentaux, Israël est plus que jamais inquiet après l’accord de Genève.




La joie du ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif; à Genève le 24 novembre

P4 JFR 370. (photo credit: Reuters)

Des réactions profondément divisées. Pour certains, l’accord intérimaire de Genève entre l’Iran, que le département d’Etat américain considère comme le sponsor principal du terrorisme dans le monde, et les P5 + 1 (Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Russie, Chine et Allemagne) ont signé dans la nuit de samedi 23 à dimanche 24 novembre, est une étape importante pour empêcher Téhéran d’acquérir la bombe nucléaire. Pour d’autres, comme l’ensemble du gouvernement israélien, le Premier ministre Binyamin Netanyahou en tête, il s’agit d’« une erreur historique » qui n’est pas sans rappeler celle des accords de Munich avant la Seconde Guerre mondiale. Certes, l’accord peut s’envisager, tel que l’ont déclaré les capitales occidentales, comme un test des bonnes intentions formulées par le président iranien, Hassan Rouhani, depuis son élection il y a bientôt six mois. Reste qu’on est surtout en droit de se demander à qui profite vraiment le deal.


Six mois de test


En quoi consiste cet accord qui, rappelons-le, n’est pour l’instant qu’un moratoire de six mois ? Il sera permis à l’Iran de continuer son enrichissement d’uranium à 3,5 %. La République islamique s’est engagée à ne pas dépasser les 5 % et à neutraliser, convertir ou diluer son stock existant d’uranium enrichi à 20 %. Elle n’augmentera pas ses réserves nettes d’uranium faiblement enrichi. Elle n’installera pas non plus de nouvelles centrifugeuses et ajournera l’exploitation du réacteur à eau lourde d’Arak. Surtout, le régime des mollahs s’engage à fournir un accès quotidien à ses installations aux inspecteurs de l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA) – contrairement à une fois tous les 15 jours avant l’accord – ainsi que des détails sur chaque opération effectuée dans ces installations. En contrepartie, les P5 + 1 ont promis le dégel d’environ 7 milliards d’avoirs iraniens bloqués à l’étranger. Certaines sanctions seront levées, comme celles sur les échanges de pièces automobiles, sur les exports pétrochimiques et de métaux précieux dont l’or, et sur les entraves à la vente iranienne de pétrole non raffiné. Téhéran pourra s’approvisionner en pièces aéronautiques et procéder à leur installation dans le but de renforcer la sécurité sur ses aéronefs. Aucune nouvelle sanction ne sera prise par les Nations unies, l’Union européenne ou les Etats-Unis durant ces six mois.


Aux plus pessimistes qui, pour paraphraser Winston Churchill, affirmeraient déjà que les Occidentaux « devaient choisir entre le déshonneur et la guerre. Ils ont choisi le déshonneur et ils auront la guerre », Amos Yadlin tempère. L’ancien chef de la direction du renseignement militaire israélien, actuellement à la tête de l’Institut national des études stratégiques (INSS) a rappelé dimanche 24 que cette levée des sanctions est « limitée, temporaire et réversible ». Le régime de sanctions ne s’effondre pas, souligne-t-il. Pour lui, « les Américains vont tester l’Iran ». Et si, lucide, il précise que ce n’est pas un « accord de rêve » – chacune des parties ayant eu besoin de cet accord initial pour des questions de légitimité intérieure – ce scénario, demeure le moins pire à ses yeux. « Cela nous oblige à fournir tous les efforts nécessaires pour s’assurer que l’accord définitif, dans six mois, réduira considérablement le programme nucléaire iranien », souligne-t-il. A ce titre donc, il s’agirait bien d’un progrès diplomatique. Et Yadlin d’ajouter : « J’espère que le Premier ministre est maintenant en train d’élaborer une stratégie pour voir ce qui se passera durant les six prochains mois. C’est cela, et non ce qui s’est passé (dans la nuit de samedi à dimanche) qui est important. » A l’optimisme de Yadlin, on ajoutera que cette période d’essai permet aussi de préparer un plan B, soit un durcissement des sanctions en cas de violation de l’accord, pouvant aller jusqu’à l’opération militaire.


Pour les experts en prolifération nucléaire, l’accord intérimaire promet une véritable amélioration de la vérification des structures existantes iraniennes, ce qui pourrait rassurer un tant soit peu l’Etat hébreu (il va sans dire que la dimension du problème change radicalement en cas d’installations cachées). Mais les gains de ce marché sont surtout à évaluer ailleurs.


A qui profite l’accord ?


L’Europe pourrait bien en tirer des bénéfices économiques majeurs. Comme l’explique le professeur Emmanuel Navon, directeur du département de Science politique et de communication au Collège orthodoxe de Jérusalem, cet arrangement profitera en premier lieu « aux fabricants automobiles européens qui exportent actuellement vers l’Iran, tels que BMW, Mercedes-Benz, Rover, Audi, Volkswagen, Renault et Peugeot ». Pour Gerald Steinberg, professeur de Science politique à l’université de Bar Ilan, l’empressement des dirigeants européens « à restaurer leurs relations avec le régime iranien afin de conclure de juteux contrats reflète à la fois un échec moral et stratégique ». De plus, « ils ferment les yeux sur les autres activités de Téhéran, à savoir le soutien constant au terrorisme de masse et les violations flagrantes du traité de non-prolifération nucléaire (auquel l’Iran est partie, N.D.L.R.). A ce train, l’Europe perdra toute influence au Proche-Orient ». D’après un article paru la semaine dernière dans le Wall Street Journal, l’Iran aurait commencé à courtiser le géant français Total et la compagnie anglo-hollandaise Royal Dutch Shell afin d’attirer les investisseurs dans les secteurs du gaz et du pétrole. Le 7 novembre, le Cercle Iran Economie organisait à Paris un débat sur une éventuelle levée des sanctions qui s’est transformé en véritable consultation. Le Vieux Continent n’a jamais cessé d’être un des plus grands partenaires commerciaux de l’Iran, l’Allemagne en tête, avec des échanges se chiffrant en dizaine de milliards d’euros.


La ligne dure défendue par le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius pourrait néanmoins compliquer le retour des sociétés françaises en Iran. Ce qui n’empêchera pas Bercy, comme le rapportait le journal Le Monde lundi 25 novembre, de rouvrir bientôt sa mission économique à Téhéran et le Medef de préparer une délégation pour la fin janvier 2014. La compétition promet d’être rude !


L’accord de Genève profitera donc énormément aux économies européennes en crise. Mais si l’Occident pensait pouvoir s’abriter derrière l’offensive de charme de Rohani pour justifier ce traité, il fa    udrait sans doute lui rappeler que les présidents iraniens se


Succèdent, mais que le Guide Suprême Ali Khamenei, lui, est en poste, depuis plus 24 ans. Dans son édition du 21 novembre 2013, Le Figaro citait celui-ci en ces termes : « Israël est voué à disparaître ». A ce titre, l’inquiétude et la colère israéliennes face à ce marché, si temporaire soit-il, n’ont rien d’exagéré.


 




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