Jeux de (super)puissances

La soif de pétrole chinoise pourrait-elle créer de nouveaux espoirs de paix au Proche-Orient ?

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March 19, 2013 13:34
La forte croissance de la Chine attise sa soif de pétrole

JFR14 521. (photo credit: Reuters)

L’année du Serpent a bien débuté pour la Chine. Fin février, la République populaire dépassait les Etats- Unis et devenait le 1er pays commerçant au monde.
En 2012, son import-export a en effet atteint 3,87 trillions de dollars alors que les Etats-Unis en sont, eux, à 3,82 trillions.

L’économie américaine reste deux fois plus importante que la chinoise. Mais les écarts tendent à se resserrer. Dans cette folle course, la soif d’énergie chinoise est sans limite. Et là encore, si les Etats-Unis demeurent toujours le plus grand consommateur et importateur d’énergie au monde, la Chine rattrape son retard.

Or, si grâce aux nouveaux développements technologiques et à la découverte d’énormes réserves de pétrole et de gaz de schiste sur le territoire américain, les Américains progressent vers une indépendance énergétique, les Chinois, eux, sont, au contraire de plus en plus dépendants du Proche-Orient.

Au cours des 20 prochaines années, la consommation chinoise devrait dépasser celle des Etats-Unis. Selon les experts, ce basculement crée un intérêt commun entre la superpuissance établie et la superpuissance émergente pour favoriser la stabilité régionale du Proche-Orient. Tour d’horizon. 

Une opportunité historique ?

Shraga Biran est un avocat et un entrepreneur basé à Tel- Aviv qui dirige aujourd’hui l’Institut pour les réformes structurelles, un think tank promouvant les réformes politiques fondées sur les progrès technologiques, économiques et sociaux. Selon lui, les changements dans le marché international de l’énergie occasionnent des opportunités historiques de premier plan. « Les Etats-Unis deviennent énergétiquement indépendants, réalisant leur rêve de sécurité dans ce domaine, tandis que la Chine a pris leur place pour ce qui est de la dépendance face au Proche- Orient. 60 % de sa consommation provient de la région », pointe Biran.

« Mieux : les deux superpuissances coordonnent l’exploitation des nouvelles technologies pétrolières fournies par les géants américains qui étaient jadis les principaux fournisseurs des Etats-Unis et s’occupent aujourd’hui de la Chine. Le destin du Proche-Orient dépend désormais de l’intérêt renouvelé des Américains pour la région et de son nouveau partenaire chinois dans le champ de l’énergie ».

Pour Biran, il s’agit, ni plus ni moins, d’une « révolution historique et politique » au Proche-Orient. « C’est une opportunité qui ne doit pas être manquée, une opportunité pour faire la paix dans la région grâce à un alignement d’intérêts qui n’existait pas par le passé entre ces deux puissances, les Etats-Unis et la Chine ». Un alignement qui dérive d’une interdépendance entre les deux pays, explique encore l’avocat, causée à la fois par la domination militaire américaine dans la région et la protection, vitale pour la Chine, des routes maritimes pour le transport du pétrole.

Et de rappeler que la Chine est le second partenaire commercial des Etats-Unis, Etats-Unis auxquels les Chinois accordent un crédit d’environ 1, 2 trillions de dollars.

Mettre un terme au monopole de l’OPEP « Il y a seulement quelques années, personne n’y aurait cru », analyse Biran. « Ce basculement des exports en pétrole de l’Occident vers l’Orient a pris tout le monde de court, mais s’est conduit pacifiquement. Il y a plusieurs années, l’instinct américain aurait été de bloquer l’accès de la Chine aux matières premières en Asie centrale, en Afrique et au Proche-Orient. Mais les Etats-Unis ont apparemment retenu la leçon depuis les années 1930. Washington a tout intérêt à voir la Chine croître économiquement car cette croissance bénéficie à tout le monde, y compris aux Etats- Unis. Les deux puissances reconnaissent toutes les deux cette interdépendance économique et la nécessité d’une politique conjointe afin de sécuriser l’accès aux sources d’énergies ».

Comment l’Etat hébreu peut-il donc profiter de ces changements à venir prédits par Biran ? Réponse en plusieurs points : « Jusqu’à la révolution du nouveau pétrole, les économies occidentales dépendaient entièrement des matières premières au Proche-Orient et en Afrique du Nord. Une donnée qui a permis leur extorsion directe par des Etats intégristes ou une extorsion indirecte par des facteurs intégristes qui faisaient pression sur leurs Etats afin de créer une dépendance. Cette époque arrive à son terme. Résultat : les pouvoirs intégristes sont sur le déclin ».

Biran pense également que ces changements dans le marché de l’énergie mettront un terme au monopole de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) sur les prix du pétrole. « L’OPEP est sur le point de s’effondrer et ils le savent. Tout le pouvoir politique que le monde arabe a engrangé depuis 1973 va exploser. De quoi chambouler des enjeux qui dépassent le Proche-Orient et de loin. Ces bouleversements vont créer un marché de l’essence plus sophistiqué et une compétition entre le nouveau pétrole et l’ancien. Ces nouvelles règles du jeu vont être établies en fonction des intérêts économiques des Etats-Unis et de la Chine. Et Israël ferait bien de se préparer à tout cela ».

« Voyez où en est l’Europe aujourd’hui ! » 

Sur le plan économique, continue Biran, Israël et l’Autorité palestinienne ont d’énormes avantages à retirer de ces métamorphoses géopolitiques. Les deux entités sont en effet situées au coeur d’un carrefour de transports de pétrole et de gaz. Et Biran de souligner la position géostratégique de l’Etat hébreu entre la Méditerranée et la mer Rouge : des pipelines pourraient transporter du pétrole issu de champs pétroliers détenus par la Chine en Asie centrale jusqu’en Turquie. De là, la matière première arriverait par camions-citernes en Israël, passerait par le pipeline Ashkelon-Eilat jusqu’à la mer Rouge, puis, à nouveau en camions-citernes, jusqu’en Chine. Un parcours qui offrirait une alternative viable au canal de Suez.

A ceux que ces projets feraient sourire, Biran réplique : « La Chine détient de gigantesques pouvoirs et peut créer des changements qui semblent imaginaires aujourd’hui. Mais cette coopération entre les deux superpuissances au Proche- Orient peut ressembler à l’interdépendance économique européenne d’après la seconde guerre mondiale. Le plan Marshall américain a obligé des Etats ennemis à coopérer. Il y a eu des partenariats sur la gestion de l’eau, des transports, de la logistique de base etc. Et voyez où en est l’Europe aujourd’hui ! ».

L’expert rappelle surtout que la Chine est déjà bien plus impliquée dans la région que par le passé. Après la seconde guerre du Liban en 2006, un contingent d’ingénieurs et de personnel médical chinois a rejoint la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL). Plus récemment, l’Empire du Milieu a proposé son propre plan pour mettre un terme à la crise syrienne. En parallèle, ses échanges commerciaux avec le Proche-Orient ont grimpé en flèche. Les imports de la région vers la Chine, pour ne prendre que cet exemple, ont été multipliés par 5 entre 2000 et 2008. Tous les experts ne sont cependant pas d’accord avec Biran.

La Chine aussi a besoin de paix

« La Chine doit davantage influencer les réalités politiques du Proche-Orient, ou d’ailleurs » estime le professeur Junhua Zhang, politologue à l’université Jia-tong de Shanghai, qui s’est récemment rendu à l’université Hébraïque de Jérusalem. « La politique chinoise a été trop vague jusqu’à présent et il faut que cela change. Un discours aux contours peu précis ne contribuera pas à la stabilité au Proche-Orient, or la Chine a besoin de stabilité au Proche-Orient pour le pétrole et pour le marché économique », insiste l’expert.

Et d’expliquer que la politique étrangère chinoise est dans un état de transition. Alors que le pays est en passe de devenir une superpuissance et qu’il lui est crucial d’élargir ses marchés économiques afin de maintenir son taux de croissance, la survie du parti communiste force les pouvoirs chinois à adopter une politique étrangère plus active. Une réelle implication au Proche-Orient dépend néanmoins, avertit le professeur, du front politique intérieur. « C’est seulement lorsque le nouveau pouvoir aura pris ses marques qu’il pourra se permettre d’être plus actif à l’étranger », note-t-il dans une allusion au renouvellement du Comité permanent du parti communiste chinois, survenu en novembre 2012.

La Chine a également besoin de maintenir la paix avec ses voisins. Plusieurs questions sont à l’ordre du jour : le conflit avec le Japon sur les îles de la mer de Chine orientale, potentiellement riche en pétrole et en gaz ; les tensions en mer de Chine méridionale et, évidemment, la question de la réunification avec Taïwan. « Je pense que cela arrivera sans doute dans les 3 ou 4 prochaines années. Le pouvoir est en train de se familiariser avec ces questions et il faut du temps pour modifier les vues existantes. Mais le besoin de pétrole poussera la Chine à s’impliquer davantage au Proche-Orient », prédit Zhang. Le politologue explique également qu’en matière de conflit israélo-palestinien, les vues chinoises sont pragmatiques et focalisées sur l’économie. Une particularité qui permettra peut-être aux diplomates du pays de réussir là où l’Occident et son emphase sur les solutions politiques ont échoué. Et de suggérer que le modèle de la zone économique employé avec succès par l’Empire du Milieu pour promouvoir la création d’emploi et la croissance pourrait également faire ses preuves au Proche-Orient.

Et si Pékin devenait un créateur d’emplois au Proche-Orient ? 

« Le miracle économique chinois repose précisément sur la focalisation du pays sur les questions économiques », commente-t-il. « Alors pourquoi ne pas appliquer le même modèle à d’autres régions ? Des différences existent bien entendu, mais il pourrait y avoir une autre approche au problème israélo-palestinien. Le taux de chômage à Gaza avoisine les 40 % et il est de 23 % en Judée et Samarie. Si la Chine pouvait devenir un créateur d’emplois pour les Palestiniens, cela aiderait également les Israéliens. A terme, cela contribuerait au processus de paix ».

Mais Zhang prévient néanmoins que cette implication ne fera pas dans un avenir immédiat. Le professeur est encore plus sceptique à propos d’une coopération entre les Etats-Unis et la Chine à ce sujet. « Les Etats-Unis sont moins dépendants du Proche-Orient que la Chine. Pendant longtemps, Pékin s’est reposé sur Washington vu que les Américains conservaient une présence militaire et maintenaient le calme dans la région. Aujourd’hui, on peut penser que les Etats-Unis diminueront cette présence. Ce qui n’est pas bon pour la Chine, qui sera à son tour forcée de faire quelque chose ».

Des doutes que partage Bradley Bosserman, analyste américain affilié au think tank américain de centre gauche NDN New Policy Institute, basé à Washington. Selon lui, de nombreuses divergences peuvent émerger entre les Etats- Unis et la Chine sur des questions régionales, notamment comme l’Iran et la Syrie. « La Chine n’a jamais semblé vouloir s’investir sur le plan diplomatique, même lorsqu’elle possède des intérêts économiques dans une région ».

Et de continuer : « Voilà plus de 50 ans que la Chine a une politique de non-ingérence. Résultat : Pékin a investi dans des gouvernements corrompus qui étaient bien contents d’éviter les complexes réformes économiques et politiques souvent exigées par les Etats-Unis et l’Europe.

En Afrique notamment, la Chine a constamment préféré le profit à court terme qu’une politique de réconciliation, de bonne gouvernance et de soulagement de la pauvreté, qui aurait posé les bases d’une vraie stabilité. C’est sans doute ce modèle, et nul autre, que les Chinois voudront exporter au Proche-Orient ».

Scepticisme contre conviction

Itzhak Shichor, professeur de sciences politiques à l’université Hébraïque, spécialisé dans les relations internationales liées aux énergies, est d’accord pour estimer que les deux puissances ont intérêt à coopérer pour maintenir la stabilité au Proche-Orient. Pour Shichor, l’objectif des Chinois est « d’être amis avec tout le monde, maintenir la stabilité, permettre un bon flux de pétrole et d’exportations chinoises, et éviter, autant que faire se peut, les conflits régionaux et les confrontations ».

Mais le professeur doute que Pékin soit véritablement capable de faire conclure un accord aux deux parties « Je suis un peu sceptique. J’ai du mal à imaginer une telle initiative et surtout je ne pas vois pas le rapport entre le pétrole et le conflit israélo-palestinien, car ce dernier plonge ses racines dans de nombreux autres sujets. Je ne pense pas que ces données provoqueront un grand changement ».

Un scepticisme qui n’ébranle pas la conviction de Biran. « Des intérêts communs peuvent faire des miracles. Aujourd’hui, ce que j’avance peut sembler utopique. Mais cela peut advenir ».

Biran, un avocat d’origine polonaise qui s’est enrichi à la force du poignet et a récemment signé un livre How to change the world one idea at a time (Comment changer le monde, une idée à la fois, non traduit) conclut par ces mots : « J’en sais quelque chose, une opportunité peut apparaître puis disparaître en un rien de temps ».


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