La révolte stambouliote

By EVA TAPIERO
June 19, 2013 11:42

Entre manifestation et répression, la Turquie s’enlise.




Un jeune proteste pacifiquement dans un bus brûlé, place Taskim.

P8 JFR 370. (photo credit: Eva Tapiero)

Samedi 15 juin, les protestants du parc Gezi (Istanbul) avaient annoncé qu’ils ne lâcheraient pas. Et ce, malgré le pas en arrière jeudi soir de Recep Tayyip Erdogan quant au plan d’aménagement de la place Taksim et du parc Gézi. Le Premier ministre turc avait en effet indiqué qu’il suspendait le projet jusqu’à la décision du tribunal saisi de la question et se soumettrait à son jugement. Mais samedi 15 juin au soir, la police est une nouvelle fois intervenue, faisant usage de canons à eau et gaz lacrymogènes.

Dimanche 16 juin au soir, les manifestants s’étaient donné rendez-vous une nouvelle fois à Taksim, appelant un million de personnes à les rejoindre. Les affrontements ont été violents entre la police et les protestataires dont certains ont tenté de trouver refuge au Divan Hôtel, là où une infirmerie de fortune avait été installée lors des premiers heurts. Mais la police antiémeute n’a pas hésité à tirer des salves de gaz lacrymogène à l’intérieur de l’hôtel, pour forcer les manifestants à en sortir. Deux des principaux syndicats turcs avaient appelé à une grève générale le lendemain, lundi 17 juin.

Certes, le mouvement a débuté fin mai en opposition au projet du Premier ministre Erdogan d’aménager la place Taksim et le parc Gezi adjacent. Cependant, les manifestations qui avaient commencé à Istanbul se sont ensuite étendues à l’ensemble du pays, avec des revendications allant bien audelà de l’opposition au projet d’urbanisme. L’idée du Premier ministre turc : démolir le centre culturel Atatürk sur la place Taksim pour en bâtir un nouveau, mais aussi construire une mosquée et un centre commercial.

Afin de montrer leur désaccord, les opposants au projet se sont rapidement regroupés dans le parc Gezi. Certains l’occupent jour et nuit. Le soir, la place et le parc voient arriver par milliers les stambouliotes qui, une fois leur travail terminé, rejoignent la protestation.

Contre l’islamisation du pays 

Interrogé sur la raison de sa présence dans la manifestation, Onur 31 ans, répond : « c’était la goutte d’eau ». Il n’a jamais soutenu le gouvernement d’Erdogan, mais depuis quelque temps sa vie quotidienne est encore plus profondément affectée par les projets de réforme.

« Vous voulez savoir pourquoi je suis là ? [Au parc Gezi] Je vais vous dire ce qui affecte ma vie de tous les jours ». Il parle notamment du projet de loi interdisant la vente d’alcool entre 22 heures et 6 heures du matin : « C’est un obstacle de plus à ma liberté. Je travaille beaucoup et finis très tard.

J’ai parfois envie de prendre un verre après le travail pour me détendre. Et maintenant lorsque je finis ma journée il est trop tard, je ne peux plus acheter d’alcool. Je ne veux pas que ma vie privée soit régie par des règles liberticides en lien avec la religion. » (Le président Turc Abdullah Gül a promulgué lundi 10 juin dernier la loi limitant la vente et la publicité des boissons alcoolisées.) Onur mentionne également les velléités d’Erdogan concernant l’avortement. En 2012, le chef du gouvernement annonçait un projet de loi visant à limiter la possibilité d’avorter aux quatre premières semaines de grossesse, avant de pouvoir faire marche arrière. Onur a une petite amie depuis 5 ans, mais ne sent pas encore prêt à être père. « Nous utilisons des moyens de contraception bien entendu, mais rien n’est sûr à 100 %. Si la loi change, les gens n’auront plus le choix. Là encore il s’agit d’une tentative d’Erdogan d’islamiser le pays ».

Alors, lorsqu’il a appris le projet de construire une mosquée sur la place Taksim, son indignation est encore montée d’un cran. Son frère avait entendu parler d’un rassemblement en opposition au projet et Onur voulait y participer. Il n’y est pas allé au début parce que « ma petite amie pensait que c’était dangereux et elle avait peur pour moi.

Mais quand le deuxième soir elle m’a vu pleurer en regardant les informations, elle a compris que c’était très important. Aujourd’hui, elle aussi vient protester le soir, quand elle peut, au parc Gezi. » Onur se révolte, mais il est modéré. Il dit qu’il serait prêt à ce qu’Erdogan reste au pouvoir si ce dernier acceptait d’écouter les revendications de la population. Mais il veut vivre libre et dans un pays laïc, où la religion n’a de part que dans la sphère privée.

Pas de police, pas de violence 

Les rassemblements ont été violemment réprimés par la police. A Istanbul les manifestants scandent « pas de police, pas de violence ». Le fait est avéré. Lorsque la police se tient à l’écart, aucune violence n’est à déplorer.

L’intervention des forces de l’ordre, mardi 11 juin, avait laissé place à de nouveaux affrontements. Les manifestants s’attendaient à cette intervention et savaient qu’elle n’interviendrait pas durant le week-end, « les gens sont fatigués et doivent aussi aller travailler lundi, donc il y aura moins de monde en début de semaine, ils choisiront ce moment-là pour attaquer ».

La semaine dernière, une ambiance de festival régnait sur la place Taksim et le parc Gezi. A la nuit tombée les protestants commencent à allumer des lanternes en papier. « Nous faisons un voeu, celui de vivre libre », déclare avec le sourire une jeune manifestante.

Nourriture, boissons, musique etc. L’atmosphère n’était pas à la confrontation mais les discussions restaient très politiques. Les manifestants parlaient aussi du mouvement. Les gens sont fatigués mais déterminés.

Sur la place et dans les rues alentour certains manifestants portent des masques qui rappellent le film V pour Vendetta (Dans une Angleterre fasciste, « V » est un justicier qui combat le régime). Nombreux sont aussi ceux qui brandissent des pancartes sur lesquelles on peut lire « Tayyip istifa » (Tayyip démission), d’autres encore portent un drapeau à l’effigie d’Atatürk.

Ceux qui ont un emploi, comme Onur, vont au travail tous les jours, puis rejoignent la place à la fin de leur journée. « Je ne sais pas comment cela va se terminer » déclare-t-il, « mais sûrement violemment ».

Il n’est pas particulièrement patriote, mais pense qu’une vie meilleure pourrait l’attendre en Europe.

Sur la place Taksim, pourtant, il confie « En ce moment je suis fier des Turcs. Je suis fier de faire partie de ce mouvement. » Pourtant, il pense que cela finira mal parce qu’Erdogan ne veut pas lâcher. Mais la population non plus, affirmet- il. « Ce qui est menacé, c’est notre liberté, c’est trop important ».


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