Il y a quelques jours, lors d’une manifestation pro-palestinienne à Holborn, quartier riche de Londres, le supermarché Sainsbury local décidait de retirer tous les produits cashers de ses rayons « pour éviter tout incident ». Cette décision me rappelle ce qui s’est passé quand la chaîne anglaise a voulu s’installer en Egypte. C’était en 1999 ; je me trouvais alors au Caire où Zvi, mon époux, était ambassadeur.

Sainsbury ouvrait alors son premier hypermarché sur l’avenue desPyramides. Ce magasin au concept nouveau et à l’allure futuriste a tout de suite connu un succès sans précédent, d’autant que certains prix étaient nettement plus bas par rapport à ceux pratiqués au Caire. La riposte n’a pas tardé. Des articles ont commencé à montrer la chaîne du doigt, l’accusant d’être « juive » et même « sioniste ». Son implantation en Egypte avait pour but, disaient certains, de ruiner l’économie du pays.
Pour lutter contre les prix alléchants du nouveau venu, un certain nombre de chaînes locales décidaient de former une coopérative d’achat, pour obtenir de meilleures conditions des fournisseurs. Le nom choisi pour cette louable initiative était un véritable programme : « Mastryatna », « Notre Egypte ». La campagne raciste contre la chaîne anglaise n’a donné lieu à aucun commentaire de la presse étrangère, à part un ou deux articles dans des journaux en Grande-Bretagne, passés inaperçus.
Il est vrai que Sainsbury progressait malgré les attaques et inaugurait sans cesse de nouvelles succursales. A l’entrée de Maadi, elle avait ouvert un magasin de gros aux prix très intéressants où je faisais souvent mes courses. Le matin d’une réception, j’envoyais le chauffeur faire provision de jus de fruits et boissons non alcoolisées. C’est lui qui m’a raconté ce qui suit.

Pourquoi est-ce ici plus cher ?

Ne trouvant pas ce qu’il cherchait à Sainsbury, en rupture de stock, il s’est rendu dans l’une des épiceries du quartier. Il y avait bien ce qu’il voulait – mais 20 % plus cher, soit environ dix dollars de plus sur la quantité achetée. En Egypte, c’est une somme et le chauffeur s’est indigné : « Pourquoi est-ce ici plus cher que chez Sainsbury ? », voulait-il savoir. Apparemment, ni lui ni le vendeur ne comprenaient la différence entre vente en gros et vente au détail.

« Voyons », lui dit en effet le vendeur d’un ton patient, « tu sais bien que ces gens-là sont des Juifs ! »
Mais le chauffeur ne s’est pas laissé persuader si vite. Lui aussi avait entendu parler des Juifs.
« Depuis quand les Juifs vendent-ils moins cher ? », a-t-il demandé.
Réponse : « Ah, mais cette politique fait partie de leur plan de détruire l’Egypte en ruinant son économie ».
Tout de même, le géant anglais prospérait. Grâce à sa politique de prix, il comptait bientôt 144 magasins qui attiraient essentiellement une clientèle égyptienne.

Le déclenchement de la seconde intifada en septembre 2000 a permis à ses concurrents de renouveler leurs efforts. Un certain nombre d’attaques « spontanées » contre les magasins Sainsbury se sont déclenchées, dont deux à Maadi. Le magasin de gros a immédiatement fermé ses portes.

Tandis que la presse redoublait d’attaques contre l’intrus « sioniste », certains de ses concurrents prenaient de pleines pages de publicité pour se proclamer vertueusement « affaire à 100 % égyptienne ».

Affaire à 100 % aryenne

Le magasin Metro de Maadi où je faisais mes achats ayant cru bon de suivre cet exemple et de coller de petites affichettes (en arabe seulement bien sûr, le message est destiné aux Egyptiens, pas aux étrangers) du même cru, j’ai pris la décision, à mon grand regret, car j’aimais bien l’endroit, de ne plus y retourner. Je n’ai pas oublié les affichettes semblables qui décoraient des magasins parisiens pendant la guerre : « Affaire à 100 % aryenne » ou encore « magasin bien français. ».

Après quelques mois de ce genre d’attaques, Sainsbury a décidé de mettre un point final à son aventure égyptienne et, en avril 2001, a fermé ses 144 magasins, ce qui a fait perdre à des milliers d’employés égyptiens un travail bien rémunéré.
Ce triste épisode n’a guère provoqué de réaction au sein de la communauté diplomatique et la fin de l’aventure Sainsbury s’est déroulée dans l’indifférence générale. L’ambassade d’Angleterre se garda bien de mentionner des mots tabous comme « antisémitisme » ou encore « Juifs » et s’est contentée de mentionner vaguement des difficultés économiques. « Beaucoup d’Egyptiens croient que Sainsbury a des liens avec Israël », rapportait benoîtement la BBC, « chose qu’elle a toujours démentie. »
Ironie du sort, c’est aujourd’hui le Fonds souverain du Qatar qui est le plus gros actionnaire de la chaîne.

Extrait de l’ouvrage La maison du Pacha, souvenirs d’une Israélienne au Caire à paraître en octobre prochain aux éditions Elkana.

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