L’expiation » ou la mort : tel est le choix draconien imposé par les militants islamistes de l’EIIL (Etat islamique en Irak et au Levant) aux combattants vaincus qui croisent leur chemin. Cette organisation, émanation d’al-Qaïda au Moyen-Orient qui cherche à établir un véritable califat en Syrie et en Irak, considère toute résistance comme un péché envers Dieu.
« J’ai déposé les armes », déclare un combattant rebelle qui a capitulé devant les djihadistes le 2 juillet, et qui craint depuis pour sa vie : il reste persuadé que ces derniers peuvent l’exécuter à tout moment. « Tout le monde a peur », affirme-t-il.

Une répression sanglante

Pour asseoir son autorité sur la province syrienne de Deir al-Zor, riche en pétrole, l’Etat islamique a déclenché l’une des plus sanglantes vagues de répression à ce jour : les exécutions de masse, les menaces et les démolitions de maisons y sont quotidiennes, tandis que les pays occidentaux cherchent à repousser les insurgés vers l’Irak voisin.

Si certains habitants des villes assiégées ont obtenu le « pardon » de l’Etat islamique qui implique une totale allégeance, d’autres n’ont reçu aucune marque de pitié, comme ces centaines de membres du clan Sheitaat, qualifiés d’« apostats hostiles » par le groupe islamiste et exécutés après leur refus de se soumettre. Leur meurtre rappelle que bon nombre des victimes de l’Etat islamique ne sont pas seulement issues des minorités chiites, Yézidis ou chrétiennes, mais sont également des sunnites qui appartiennent – du moins en théorie – au même courant religieux que les insurgés. L’interprétation radicale de la loi islamique de l’EIlL ne laisse donc personne à l’abri. Dans ce contexte, les minorités fuient par crainte d’être tuées ou converties de force.

Haro sur les infidèles

L’Etat islamique a donc qualifié la tribu Sheitaat de « secte d’incroyants », qui se doit d’être combattue au même titre que les infidèles. Au moins 700 membres de la tribu ont déjà été exécutés, selon un rapport récent de l’Observatoire syrien des droits de l’homme, tandis que 1 800 autres sont toujours portés disparus, après avoir été détenus par les combattants de l’EIIL. Tous les efforts de la tribu pour prêter serment d’allégeance à l’Etat islamique sont rejetés. « De nouvelles photos de corps d’hommes, apparemment assassinés par les djihadistes dans les zones du clan Sheitaat, circulent chaque jour », déclare Rami Abdelrahman, le fondateur de l’Observatoire. « Nous avons maintes fois exprimé notre inquiétude vis-à-vis de cette extermination. C’est la première fois que l’Etat islamique se sert de prétextes religieux contre une tribu entière », souligne-t-il. Trois villages Sheitaat saisis par l’Etat islamique ont été désignés comme zone militaire, expliquent des militants de la région. Les biens du clan et leur bétail ont également été saisis. Les djihadistes ont déclaré qu’aucune trêve n’est possible avec les Sheitaat. Les prisonniers sont tués, et les femmes déclarées inaptes au mariage, selon l’Observatoire. « On voit encore des camions de l’EIIL chargés de meubles et de tapis en provenance des maisons Sheitaat dans ces villages, aujourd’hui totalement abandonnés », déclare un témoin, sous couvert d’anonymat.

L’Etat islamique démolit les maisons en signe de représailles. Une vidéo publiée sur internet montre ce qui semble être l’explosion d’une maison rurale et, selon le narrateur, qui se présente comme un combattant islamiste, la maison appartient à des « apostats » Sheitaat. « C’est un avertissement à tous les clans qui doivent capituler et jurer obéissance à l’Etat islamique », ajoute-t-il.

D’autres tribus de Deir al-Zor ont lancé un appel via internet à l’Etat islamique, lui demandant d’épargner les habitants de Sheitaat.
Un moyen pratique en réalité d’écraser une tribu qui contrôlait jusque récemment plusieurs champs de pétrole à Deir al-Zor. Cette mine de revenus est désormais entièrement aux mains des islamistes.

Le traitement des Sheitaat fait figure en outre de puissant moyen de dissuasion contre toute tentative de rébellion dans la province, limitrophe de l’Irak à l’est et peuplée en majorité d’Arabes sunnites, dont beaucoup sont issus de tribus établies des deux côtés de la frontière irakienne. En dehors de la tribu Sheitaat, estimée à environ 150 000 personnes, l’Etat islamique a accepté la reddition d’autres clans influents de la région lors de capitulations publiques.

Début juillet, l’EIIL, encouragé par ses gains territoriaux en Irak, a réalisé une avancée rapide dans la province syrienne, établissant un corridor de territoires le long de l’Euphrate, jusqu’à la frontière irakienne.

Un triste Ramadan

« Je n’oublierai jamais ce jour-là », déclare un rebelle syrien, décrivant la manière dont les combattants islamistes ont pris la ville de Shuhail, à 40 km au Sud-Est de Deir al-Zor, pendant le mois sacré du Ramadan. « Nous étions sur le point de rompre le jeûne quand l’Etat islamique a lancé son attaque », raconte-t-il.

Cet homme s’est régulièrement adressé à l’agence de presse Reuters au cours de l’année écoulée. Il parle via un lien en ligne, dans sa voiture garée devant un café internet pour se connecter au signal wifi : L’Etat Islamique a en effet confisqué son modem personnel. « L’EIIL procède à une étude détaillée de tous les hommes. Ils enregistrent les noms complets, et soulignent ceux qui les ont combattus, comme moi, avec des informations précises sur les armes que j’ai utilisées et les batailles que j’ai livrées. Nous ne connaissons pas le but de cette enquête. Vont-ils nous enrôler de force ? Veulent-ils garder un œil sur nous, ou saisir nos biens comme ils sont déjà en train de le faire ? », se demande-t-il. Auparavant, il combattait au sein d’un groupe lié à l’Armée syrienne libre qui rassemble les rebelles soutenus par l’Occident. Mais ces derniers ont largement disparu du devant de la scène depuis la victoire des groupes armés islamistes.

Le Front Nusra, affilié à al-Qaïda, a également pris part dans la guerre civile syrienne, aux efforts pour repousser l’avancée de l’Etat islamique à Deir al-Zor. Il a aujourd’hui abandonné la région, autrefois une place forte, après son refus de capituler.
Sentant venir la défaite, d’autres bataillons rebelles plus faibles, tel que celui de l’homme qui nous parle, ont fait appel à un médiateur pour transmettre à l’EIIL qu’ils étaient prêts à une trêve et même à prêter serment d’allégeance au groupe. « Nous savions que si cette bataille continuait toute la nuit, ce serait notre fin à tous, celle de notre ville, de nos familles », déclare le rebelle, à propos de cette fameuse nuit du Ramadan. L’Etat islamique a ainsi épargné les combattants rebelles à Shuhail et les chefs de clans locaux qui se sont rendus. Mais ils ont également ordonné aux 35 000 habitants de quitter la ville pendant huit jours, dans le but déclaré de fouiller les maisons et de sécuriser la zone. « Nous n’avions pas le choix. Nous avons tous quitté la ville : les personnes âgées, les bébés, les civils, les combattants, tout le monde », explique le rebelle. Certains se sont rendus chez des parents dans les villages voisins, tandis que d’autres ont dormi dans le désert pendant une semaine, dans une chaleur étouffante. « J’ai fait acte d’expiation, mais je ne veux pas les voir », ajoute-t-il.

Faisant allusion à l’expansion possible des frappes aériennes américaines sur l’Etat islamique en Syrie, l’ancien rebelle souligne : « l’ennemi croisé se prépare à frapper les régions sunnites sous la domination de l’Etat islamique. Unissons-nous pour lutter ensemble contre ceux qui sont hostiles à la religion de Dieu. » 


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