Berlin, ville transfigurée

Poumon de l’Europe, la capitale allemande, empoisonnée par sa propre histoire, n’en finit pas d’expier ses péchés

By HÉLÈNE SCHOUMANN
February 24, 2015 13:11
Sous ces dalles infernales se trouve le musée

Sous ces dalles infernales se trouve le musée. (photo credit: DR)

Berlin, hôtel Adlon, un soir de février, il fait -5 degrés : la façade reconstruite et pimpante de cet établissement mythique n’a plus aucune histoire à raconter. Fréquenté par les stars de l’entre-deux-guerres, l’Adlon a été le lieu de prédilection d’Hitler et de sa cohorte de démons. Puis l’établissement a aussi été rendu légendaire par l’écrivain Philip Kerr qui, avec sa trilogie berlinoise, fait de son héros Bernie Gunther le détective de l’hôtel. Incendié par les Russes en 1945 qui voyaient dans ce lieu le symbole de la dépravation nazie, il a été le point aveugle de séparation des deux Allemagnes, là, au pied de la porte de Brandebourg, symbole du ralliement de l’Ouest et de l’Est.
Depuis : la réunification absolue ? Après 25 ans, la ville ressemble encore à un immense chantier et même la célèbre promenade de Unter der Linden où se trouve l’Adlon est défigurée par les travaux. Partout où le regard se pose, ce n’est que reconstruction. Mais ce soir de février, la porte de Brandebourg brille comme un phare égaré entre deux mondes, c’est presque beau.

Cet éternel juif allemand


Par cette nuit transfigurée, nous avons rencontré Thomas-Elie Landauer, dont la famille vivait là. Il va nous faire découvrir l’autre facette de la ville. Car à Berlin, aujourd’hui encore, chaque lieu crie : « Souviens-toi, il y avait des juifs ».
Landauer marche de sa haute stature et son franc sourire illumine son visage, il s’émerveille de cette clarté géographique : la dernière fois qu’il est venu, il y avait des chevaux de frise partout, la police ; on ne voyait rien, c’était en 1979.

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Thomas-Elie est cet éternel juif allemand que l’on peut voir sur des photos dans le sublime Musée juif. Il passera aussi, ombre furtive, dans l’ancien quartier juif de Mitte qui garde sur quelques pavés dorés, comme des dents restituées, le nom des déportés. Il n’aime pas cette tradition, on lui avait proposé d’inscrire le nom de son grand-père dont il porte le prénom, un célèbre avocat berlinois, déporté à Terezin, puis à Auschwitz. Il devait rejoindre sa famille qu’il avait mise à l’abri dans le Sud de la France : sa femme Erika et son fils David. Il a été arrêté avant…
Thomas-Elie se concentre sur la porte de Brandebourg : « Ici on est vite rattrapé par l’histoire, c’est pourquoi mon père n’a jamais remis les pieds dans cette ville qu’il avait quittée en 1933 à l’âge de 10 ans et il n’a plus reparlé sa langue maternelle », note Thomas-Elie dans un doux sourire. Pourtant, « quand il était en colère, c’est en allemand qu’il jurait… » Aujourd’hui, il a disparu, et son fils ne saura jamais si les rêves de son père étaient peuplés de blondes Lorelei, ou de montagnes aux lacs glacés, comme le montrent les quelques photos de lui, enfant, conservées par sa famille. Aujourd’hui, à l’approche de la soixantaine, Thomas-Elie veut faire la paix avec la ville de ses ancêtres.
Berlin, expiation permanente de la Shoah

L’histoire de la famille Landauer est inscrite au Musée juif de Berlin, où nous entraîne Thomas-Elie le lendemain. L’architecte Daniel Libeskind a conçu ce célèbre bâtiment comme une Metropolis moderne, sorte de bunker indestructible. Libeskind semble dire à chaque tournant : si les juifs avaient eu un refuge comme celui-là, ils auraient été sauvés.
Ici l’histoire parle d’un autre Berlin, celui d’Einstein, et de Billy Wilder, jeune cinéaste qui avec ses copains Siodmak et Zimmermann réalisent un film en 1929 sur la ville. Tous ont été des stars d’Hollywood : la vengeance a mille visages…
Thomas-Elie s’arrête devant le salon d’une famille bourgeoise reconstitué. Il est ému ; le même décor que dans sa famille : un piano quart de queue occupe tout l’espace, l’instrument de sa grand-mère, la rousse et magnifique Erika Stein, de son nom de jeune fille, qui voulait être chanteuse lyrique. D’elle, il garde l’image d’une douce femme aux yeux vert-de-gris qu’il avait surnommée « la fille de l’automne » tant ses couleurs s’harmonisaient à la saison. En France, elle n’a plus jamais chanté.

La visite se poursuit. Vers l’innommable, l’acmé du musée, cette interprétation d’une chambre à gaz qui vomit des milliers de visages, en forme de grosse pièces d’acier au sourire grimaçant comme des masques. Une des visions les plus terrifiantes de la représentation de la Shoah. Ici, nous croyions être arrivés au comble de l’horreur, mais non, retour à l’Adlon où derrière l’hôtel, Thomas-Elie nous entraîne dans un lieu incroyable aux blocs de ciment de taille différentes, en plein milieu du carrefour, face au jardin de Tiegarten. Un dédale où Alice serait au pays des horreurs. Nous zigzaguons entre ces blocs maudits, et dans ces allées de plus en plus profondes, la lumière qui ne perce pas, oppresse. 2 711 blocs de pierre : nous voici au Mémorial de la Shoah qui commémore les 6 millions de juifs assassinés en Europe. Sous ces dalles infernales, se trouve le musée…

Mitte, l’ancien quartier des juifs


Plus loin, voilà la place de l’actuelle grande université, magnifique, si elle n’avait servi à brûler tous les livres des écrivains juifs pendant la Nuit de Cristal en 1938 : Henrich Heine avait raison de dire que, là où on brûle les livres, on finit par brûler les hommes. Pendant ce pogrom, on a détruit aussi la grande synagogue de Berlin située à Oranienburgstrasse dont il reste la superbe façade aux coupoles dorées. Elle est située dans l’ancien quartier juif de Mitte devenu aujourd’hui le nec plus ultra de la vie branchée berlinoise qui attire des milliers de jeunes du monde entier : galeries dans des passages d’immeubles, boutiques, salle de fêtes aux plafonds immenses et aux miroirs usés où des jeunes mangent et boivent à 15 heures dans une ambiance délirante.

Nous entrons dans un immeuble en brique avec des restaurants et bars à la mode, autant d’étals de vêtements chics. Puis vers le mur du fond où Thomas-Elie nous entraîne, la découverte est hallucinante : c’était ici une école pour petites filles juives. Des photos les montrent bien sages, avec leurs visages empreints d’une grande tristesse, comme si elles avaient déjà compris le terrible destin qui les attendait. Il y avait quatorze classes et un enseignement très moderne, ajoute Thomas-Elie qui a entendu parler de cette école pilote fréquentée par des membres de sa famille. La plupart des jeunes élèves ont été déportées à Terezin. On est venu les chercher à la porte de leur école.

Et puis voilà l’ancien cimetière juif : contrairement à celui de Prague, il ne contient aucune tombe : c’est un immense terrain vert où l’on ne peut construire, souvenir oblige. Seules deux stèles ont été conservées.
Ce cimetière avait été entièrement détruit par les nazis. « Très peu de juifs berlinois viennent d’ici », précise Thomas. « Aujourd’hui, ce sont des Russes ou des Israéliens qui habitent à Berlin. Rien que dans ce quartier, en 1933, il y avait 31 000 juifs et 160 000 à Berlin. Puis le chiffre est tombé à 5 000 après la guerre, alors qui peut encore raconter notre histoire, sinon les pierres ? Parfois, je me sens isolé et j’ai cette étrange impression de familiarité, comme si j’étais le dernier juif berlinois. »
Nous avons laissé Thomas-Elie Landauer déambuler dans l’ancien quartier de sa famille, retrouver ses marques de cette autre vie rêvée. La brume a enveloppé sa haute silhouette et la nuit l’a emporté ailleurs, dans cet autre Berlin, celui qui était alors un paradis pour les juifs.


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