Les « Israéliens » de Kampala

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November 27, 2014 10:56

Une initiative locale a permis à 120 enfants de réfugiés sud-soudanais déportés d’Israël, d’intégrer un pensionnat ougandais. Mais le mal du « pays » ne les quitte pas




Des étudiants sud-soudanais du Trinity College à Kampala

Des étudiants sud-soudanais du Trinity College à Kampala. (photo credit: MICKEY NOAM-ALON)

Le Trinity College (collège de la Trinité) de Kampala, capitale de l’Ouganda, est un pensionnat qui répond aux traditions éducatives britanniques les plus strictes. Les cours sont donnés en anglais, les élèves portent des uniformes soigneusement repassés et les châtiments corporels sont administrés par certains enseignants pour des fautes aussi minimes que de ne pas avoir fait ses devoirs.
Cela peut sembler bizarre d’entendre parler l’hébreu dans un tel lieu, mais c’est pourtant ce qui arrive quand le directeur adjoint Alex Gumisiriza fait visiter l’école à un Israélien. Chaque fois qu’ils entrent dans une classe, les élèves se lèvent immédiatement.
« Bonjour tout le monde ! »
« Bonjour, Monsieur ! » « Nous avons avec nous un visiteur d’Israël », annonce Gumisiriza. Il se tourne alors vers son hôte qui à son tour s’adresse à la classe en hébreu. De grands sourires éclairent les visages de nombreux élèves.
« Boker or », répondent-ils en hébreu.
Les élèves de langue hébraïque au Trinity College sont les enfants de réfugiés sud-soudanais, expulsés d’Israël en 2012.
Comment ces jeunes – environ 120 d’entre eux en tout – ont-ils atterri dans un pensionnat à Kampala ? C’est une histoire truffée de rebondissements, qui met en lumière le fossé qui sépare l’attitude chaleureuse d’un groupe d’Israéliens de base, du mépris affiché par les gouvernements européens, égyptien et israélien.

Le long chemin de l’exil

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Les enfants sont les survivants de la deuxième génération du génocide commis par le tyrannique président soudanais, Omar el-Béchir, au Sud-Soudan et dans la région du Darfour, au Nord du pays. Depuis le début des années 1990, les milices d’el-Béchir ont tué ou laissé mourir de faim quelque deux millions de personnes, et poussé un grand nombre à fuir vers le Nord et traverser la frontière égyptienne.
En Egypte, les réfugiés subissent de durs traitements. Beaucoup se tournent alors vers d’autres pays. En 2005, des dizaines de femmes et d’enfants soudanais sont abattus par la police, lors d’une manifestation pacifique devant le bâtiment de l’ONU au Caire. Quitter l’Egypte devient alors impératif.

Les portes de l’Europe leur demeurent cependant fermées : les gouvernements leur refusent le droit d’asile. Certains réfugiés décident donc de faire route à travers le désert du Sinaï pour venir tenter leur chance en Israël.
A court terme, ce sera une bonne décision. Le gouvernement israélien adopte au départ une attitude de laisser faire. Des groupes d’Israéliens sensibles à leurs souffrances, notamment des organisations étudiantes et mouvements de jeunesse, se lient d’amitié avec eux et leur apportent vêtements et soutien.
Rudes travailleurs, les réfugiés trouvent rapidement des emplois. Une manne pour les hôtels et restaurants de Tel-Aviv, Eilat, Arad et ailleurs. Les enfants de réfugiés fréquentent bientôt les écoles locales et forgent de nouvelles amitiés avec leurs camarades israéliens.
Mais de plus en plus d’Africains commencent à affluer en Israël. Parmi eux, une foule d’Erythréens qui fuient la torture, la terreur et la mort, leur lot quotidien sous le régime dictatorial d’Asmara. Des voix commencent alors à s’élever en Israël pour s’opposer à leur présence. Les hommes politiques cherchent le moyen de les rapatrier en Afrique.

C’était mon pays

Lorsque le Sud-Soudan proclame son indépendance en 2011 et établit des relations diplomatiques avec Israël, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Eli Ishaï, décide de renvoyer les réfugiés sud-soudanais vers leur pays d’origine. Ce, en dépit des objections des dirigeants d’organisations israéliennes de réfugiés qui protestent à propos de la situation encore trop volatile au Sud-Soudan est et de la mise en danger de leurs vies.
« Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi nous devions quitter Israël », raconte Aywin Gabriel, 17 ans, étudiante au Trinity College. « C’est là que vivaient tous mes amis, et pour moi, c’était mon pays », ajoute Gabriel, qui a vécu à Arad, dans le Sud du pays, de 8 à 15 ans.
Du jour au lendemain, Gabriel, avec 900 autres réfugiés sud-soudanais qui ont vécu en Israël pendant sept ans, se retrouve à Juba, l’une des villes les plus pauvres du monde, où les conditions de vie se sont détériorées davantage après 10 ans de combats.
« Je venais d’un pays où il faisait bon vivre et tout à coup il n’y avait rien à manger. Il fallait faire bouillir l’eau avant de la boire. Il n’y avait pas d’électricité ni de toilettes et de nombreux malades étaient atteints de paludisme », se souvient Gabriel.

Quelques mois après l’arrivée des enfants à Juba en 2012, certains avaient déjà péri de maladies et d’autres avaient perdu leurs parents lors de nouvelles attaques des milices en présence.
« La nuit, c’était vraiment effrayant, on entendait les gens se faire tuer », raconte Gabriel.
Le bruit des combats à Juba résonne jusqu’en Israël, au cours des conversations téléphoniques entre les réfugiés et leurs amis israéliens. Parmi ces derniers, certains décident de prendre des mesures. « Je savais qu’il nous fallait agir rapidement », explique Rami Gudovitch, un universitaire israélien qui travaille depuis de nombreuses années comme bénévole auprès des réfugiés.

Juste à temps

Né à Jérusalem, Gudovitch, 45 ans, commence à se faire des amis dans la communauté des réfugiés de Tel-Aviv en 2007, lorsqu’il s’installe dans un quartier où vivent nombre d’entre eux. Il rentre alors de New York, où il vient d’achever ses études de doctorat en philosophie analytique à l’université Columbia.
Son hospitalité et ses relations de bon voisinage se muent rapidement en travail officieux de défenseur des droits des réfugiés auprès des autorités.
Gudovitch devient une figure emblématique du parc Levinsky, à Tel-Aviv, où il lit des histoires aux jeunes enfants, à la bibliothèque pour les réfugiés et les migrants. Il fait également partie de ceux qui tentent de convaincre le gouvernement de ne pas renvoyer les Sud-Soudanais à Juba.
Après les appels répétés de plus en plus frénétiques des déportés de Juba, Gudovitch élabore un plan de sauvetage avec sa collègue militante pour les droits des réfugiés Léa Miller-Forstat, qui s’est rendue sur place pour juger de la situation par elle-même.
« Nous avons réussi à mettre un groupe d’enfants et de parents dans un bus en route pour la frontière ougandaise », se souvient-il.

Après un pénible voyage de 20 heures sur des pistes défoncées, les enfants finissent par rejoindre Gudovitch à Kampala. Commence alors un nouveau périple en quête d’une école prête à les accueillir.
L’institution la plus prometteuse se révèle être le Trinity College, un pensionnat qui abrite 600 étudiants.
Selon Gumisiriza, les enfants sont arrivés juste à temps. « Ils ont atterri ici après avoir subi une certaine forme de torture psychologique, déracinés d’un pays à l’autre », se souvient le directeur adjoint du Trinity College. Mais selon lui, le problème dépasse largement celui de leur état affectif.
« Je ne peux pas garantir qu’ils seraient encore vivants s’ils étaient restés à Juba », souligne-t-il, surtout que, comme ils ont grandi en Israël, les enfants sont particulièrement vulnérables aux maladies répandues en Afrique. « Si l’on est né au paradis et que l’on vous emmène ensuite en enfer, on n’a aucune chance de survivre même un seul jour », observe-t-il avec ironie.

Choc culturel

Aujourd’hui, plus de deux ans après leur arrivée à Kampala, les enfants de réfugiés tentent encore de démêler leurs sentiments.
Ils sont certes reconnaissants d’avoir été sauvés des conditions misérables et des combats à Juba, mais se plaignent des longues journées de classe, de la rigueur et des punitions au Trinity College. Pourtant, le sentiment qui domine est la nostalgie de leurs amis et de la vie en Israël. Ils continuent à parler l’hébreu entre eux. Pour eux-mêmes comme pour leurs camarades de classe ougandais, ils restent « les Israéliens ».
« Parfois, je me dis que c’est bien d’être ici parce qu’on apprend l’anglais comme il faut, mais je veux retourner en Israël », déclare Acho, 17 ans, en retenant ses larmes. « Je suis triste parce que je sais que je ne reverrai jamais mes amis. Jusqu’à aujourd’hui, je ne comprends toujours pas pourquoi il nous a fallu partir, tout cela est arrivé si soudainement ».
Tedo, un grand et bel adolescent athlétique de 16 ans, regrette tout particulièrement qu’il n’y ait pas de terrain de basket à Kampala, car le sport n’est pas pratiqué en Ouganda.
« J’ai toujours pensé qu’Israël me permettrait de réaliser mon rêve de devenir joueur de basket professionnel », se souvient-il. Il jouait, en effet, en compétition à Tel-Aviv et est resté en contact avec Alon, son entraîneur, via Internet.

Quand on lui demande ce qui lui manque le plus ici, Kur cite en vrac : « Faire du roller, la musique mizrahi (israélo-orientale) et mes professeurs. Les enseignants en Israël étaient toujours prêts à discuter de nos problèmes personnels et ils ne nous punissaient jamais physiquement. Au pire, ils convoquaient nos parents pour un entretien », note-t-il.
Gumisiriza admet qu’avoir à répondre aux attentes d’enfants éduqués dans les écoles israéliennes a été une révélation pour son personnel.
« Les enfants d’Israël sont très sûrs d’eux, ouverts et sans complexes, ce qui va à l’encontre de l’éducation africaine », explique-t-il. « Ces enfants pensent qu’un enseignant est quelqu’un qui est là pour les guider, presque comme s’ils tenaient eux-mêmes les rênes. Mais ici, en Ouganda, c’est le professeur qui commande. C’est très difficile pour eux à admettre, parce qu’ils veulent une explication pour chaque décision. Si quelqu’un commet un méfait quelconque et reçoit une correction, c’est épouvantable à leurs yeux. »
Gumisiriza ajoute que l’école a essayé de trouver des moyens de mieux comprendre les enfants éduqués en Israël. Des séminaires se sont tenus avec Gudovitch, qui a tenté de leur expliquer les dessous du système israélien. « Nous avons fini par réaliser qu’ils n’essayaient pas de se montrer rebelles ou grossiers. Ils posent simplement des questions », reconnaît Gumisiriza.

Lueur d’espoir

Gudovitch effectue des visites régulières au Trinity College pour rencontrer les enfants et leur donner des conseils. Léa Miller-Forstat et lui ont joint leurs efforts à l’organisation « Devenir » pour récolter des fonds afin de pourvoir aux frais de scolarité des enfants.
« La plupart des contributeurs sont des Israéliens qui connaissent les enfants, pour avoir vécu avec eux dans les mêmes quartiers pauvres en Israël », souligne Gudovitch.
« Ils ont eux-mêmes des ressources financières limitées, mais ils continuent à soutenir les enfants soudanais comme s’il s’agissait de leurs propres enfants. »
Gumisiriza se plaît à penser que les difficultés rencontrées par les enfants réfugiés feront d’eux plus tard des êtres accomplis, capables un jour de retourner dans leur pays et de faire changer les choses. « Ils veulent être médecins et travailleurs sociaux, exercer un métier qui leur permette d’aider les autres. »

Quant à l’évolution de la situation en Israël, Gudovitch n’est pas vraiment optimiste. Pourtant, une lueur d’espoir apparaît. La Cour suprême vient en effet d’annuler la loi qui oblige les réfugiés et les migrants africains à être placés dans un centre de détention.
« Le gouvernement pourrait bien adopter une politique plus humaine en la matière », estime-t-il. « Je garde l’espoir de voir le gouvernement changer d’attitude vis-à-vis des demandeurs d’asile et de cesser de les considérer comme des ennemis. Qu’il reconnaisse enfin l’opportunité morale, conforme à l’éthique juive et l’histoire de notre peuple, que constitue le fait de leur donner refuge.
Si on leur accorde un permis de travail, ils peuvent contribuer à l’économie israélienne avec leurs mains de travailleurs tout comme les autres habitants du pays. »


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