A l’ombre d’une légende

Dalia Rabin maintient vivante la flamme de l’héritage paternel en dirigeant le centre Itzhak Rabin.

By ROBERT SLATER
August 13, 2013 13:50
Dalia Rabin se recueille sur le mémorial près de l'arbre planté pour les 10 ans de la mort de Rabin.

P12 JFR 370. (photo credit: Reuters)

Les traits de son visage rappellent ceux de son père légendaire. Elle possède la même élocution lente, rythmée et le même regard d’acier. Mais Dalia Rabin, la fille d’Itzhak Rabin, le Premier ministre assassiné, n’a rien de son introversion ou de sa timidité excessive. Elle est au contraire chaleureuse, amicale et ouverte.



Pourtant, derrière ses dehors optimistes, elle porte un lourd fardeau : la tâche ardue de maintenir la mémoire de son père toujours vivace aux yeux des Israéliens.

Le souvenir d’Itzhak Rabin a exercé une telle fascination sur le public dans les jours et les mois qui ont suivi son assassinat, le 4 novembre 1995, l’homme était si apprécié et adulé, que cela aurait dû être facile pour Dalia Rabin. Mais cela n’a pas été le cas : dès le début, elle a dû se débattre avec les questions entourant l’héritage de son père. Etait-il ou non favorable à un Etat palestinien ? Etait-il en faveur du processus de paix avec les Palestiniens, ou se méfiait-il trop de ses dirigeants pour entamer des négociations avec eux ? Sur quelle partie des territoires était-il prêt à faire des compromis pour garantir à Israël des frontières sûres ? Quand on lui demande de préciser la façon dont elle ressent l’héritage de Rabin, elle répond : « En tant que militaire, mon père était extrêmement conscient des besoins d’Israël en matière de sécurité et n’était pas prêt au moindre compromis dans ce domaine. Il comprenait également que, si Israël voulait rester un Etat juif et démocratique viable, il fallait être pragmatique. Il voulait augmenter le budget de l’éducation, de l’aménagement du territoire et de l’emploi, car il considérait que, là, se trouvaient les véritables ressources qui permettraient d’assurer l’avenir du pays. »

Un des signes de la difficulté à perpétuer l’héritage de Rabin, pour Dalia, est la réputation acquise, à son grand regret, par le centre Itzhak Rabin de Tel-Aviv, qu’elle dirige. « Un préjugé fortement ancré dans les consciences veut que le centre se situe à la gauche de l’échiquier politique. Il faut que les gens viennent sur place pour se rendre compte que notre action ici est d’une tout autre nature. Mais, quand on se bat contre les préjugés, cela demande du temps et de la patience. » En d’autres termes, l’héritage de Rabin associe pragmatisme et flexibilité, une sorte d’hybride entre faucon et colombe, qui part du fait que la principale ressource d’Israël est avant tout humaine. Son approche n’est ni de gauche ni de droite, mais bien au centre.

Mémoire filiale

Au cours des cinq premières années qui suivent l’assassinat de Rabin, c’est la mère de Dalia, Leah, se charge de perpétuer la mémoire du défunt, notamment à travers la création du centre Itzhak Rabin à Tel-Aviv. Ce musée de 35 millions de dollars retrace, à travers des textes et des vidéos, l’histoire de Rabin, depuis son enfance jusqu’à ce jour fatal sur la place telavivienne qui porte aujourd’hui son nom. Quelque 80 000 personnes visitent le musée chaque année.


Leah Rabin décède en l’an 2000 et Dalia, âgée aujourd’hui de 63 ans, reprend le flambeau, se lançant à fond dans l’aventure, dans un engagement total, à l’encontre de son frère, Youval, de cinq ans son cadet. Ce dernier siège certes au conseil d’administration des Amis du centre, mais Youval et Dalia, selon la presse, se tiennent soigneusement à distance l’un de l’autre. Au cours de notre interview, Dalia prend soin de décrire sa relation avec Youval en termes tout à fait neutres.

Livrée à elle-même pour définir et promouvoir l’héritage paternel, Dalia constate, à son grand désarroi, que le public israélien, qui a fait entrer Itzhak Rabin dans la légende après sa mort, ne l’a pas suffisamment apprécié de son vivant.

Nous nous sommes rencontrés au bureau de Dalia Rabin, à Tel-Aviv, au centre Itzhak Rabin. Photos et portraits de son père ornent les murs. En plus des textes et vidéos consacrés à la vie et à la carrière de Rabin, le centre raconte l’histoire d’Israël au cours de la période que couvre la vie du Premier ministre (1922-1995).

Une photo exceptionnelle montre Rabin déguisé, arborant une perruque noire, lors d’une visite secrète au Maroc en tant que Premier ministre, sur le chemin du retour en Israël, après la signature des accords d’Oslo à Washington, en septembre 1993.

Débuts en politique

Dalia se sent mal à l’aise de commémorer ainsi la vie de son père. Connaissant celui-ci, elle est tout à fait consciente de la gêne qu’il aurait éprouvée à voir un musée dédié à sa mémoire pour exalter ses hauts faits, sans parler du désarroi qui l’aurait saisi en voyant toutes les rues et les bâtiments nommés en son honneur après l’assassinat.



« Il aurait été horrifié de voir tout cela », soupire-t-elle, avec un sourire ironique. « Quand je voyageais pour collecter des fonds, je pensais, “Oh Papa, s’il te plaît pardonne-moi de faire cela”. » Quand elle reprend le centre en 2003, Dalia hérite d’un service réduit à une peau de chagrin, sans fonds disponibles pour le développement. En dépit de l’adulation portée à Rabin, la collecte de fonds s’est avérée difficile.

Dov Lautman, un homme d’affaires de premier plan, permettra alors d’amasser 12 millions de dollars. Et Dalia réussira à se procurer 33 millions de dollars supplémentaires, dont une subvention gouvernementale de 5 millions de dollars, accordée par la Knesset contre toute attente.

Itzhak et Leah Rabin, qui étaient des personnalités de premier plan, ont tout fait pour protéger Dalia et Youval du feu des projecteurs. Le futur Premier ministre et chef d’état-major raffolait de sa fille, mais parlait rarement de son travail en sa présence. Les enfants étaient rarement vus en public.

Après la mort de son père, Dalia réalise qu’occuper le devant de la scène n’est pas la pire des situations qui soit, et rejoint l’éphémère parti du centre en 1999. Elue à la Knesset cette même année, elle est membre de la coalition travailliste dirigée par Ehoud Barak : elle servira quatre ans dans ces fonctions.

Fille de militaire


Puis en mars 2001, elle forme le groupe politique de la Voie nouvelle avec deux autres membres de la Knesset qui appartiennent au parti du Centre, et rejoint la coalition d’Ariel Sharon. Elle est la première femme à siéger comme vice-ministre de la Défense dans son nouveau gouvernement (son père avait été ministre de la Défense), poste qu’elle occupe pendant deux ans.

Peut-être en raison de sa stature personnelle, ou plus vraisemblablement parce que le ministre de la Défense de l’époque, Binyamin Ben-Eliezer, se préoccupe surtout de la course à la présidence du parti travailliste, Dalia assiste à la plupart des réunions de haut niveau, contrairement à son prédécesseur, Ephraïm Sneh.

Pour ne pas donner aux fonctionnaires masculins la moindre possibilité de dire : « Vous voyez bien, c’est une femme, elle ne peut pas comprendre », Dalia s’efforce de parler peu. Une question à laquelle elle s’attache personnellement est l’amélioration du statut des soldats réservistes de Tsahal. Son plus grand succès viendra quand, en dépit d’une opposition farouche, elle obtient de Tsahal, pour la première fois, la nomination d’un général en charge des réservistes. Poste qui existe encore aujourd’hui.

Le fait d’avoir grandi dans un environnement militaire l’a mise en condition pour occuper ces fonctions sensibles. « Les officiers supérieurs de l’armée ne me faisaient pas peur. J’ai grandi dans cette ambiance. C’est pour moi tout à fait naturel », explique-t-elle.

En mai 2001, elle reporte son allégeance au parti travailliste. En août 2002, deux ans après la mort de sa mère, Dalia démissionne de son poste de vice-ministre de la Défense et, en 2003, après s’être retirée de la politique, prend la direction du centre Rabin.

Pas de ligne de front

Née à Tel-Aviv en 1950, Dalia Rabin passe la plus grande partie de son enfance dans la banlieue proche de Tsahala, une communauté de prédilection pour officiers de l’armée.


Le 15 mai 1967, trois semaines avant le début de la guerre des Six Jours, un défilé militaire est prévu à Jérusalem, dans le cadre des festivités marquant la fête de l’Indépendance. De retour à l’hôtel King David, après la parade, en cette chaude matinée de mai, le chef d’état-major Rabin ôte son uniforme. Soudain, Dalia, 17 ans, s’écrie : « Papa, il y a des soldats jordaniens sur le mur [de la Vieille Ville en face de l’hôtel] avec des jumelles et ils regardent dans cette direction. Ils vont te voir dans tes sous-vêtements. » Mais les soldats jordaniens pointaient en fait leur objectif sur la fin du défilé.

De 1968 à 1973, alors que son père occupe le poste d’ambassadeur aux Etats-Unis à Washington, Dalia reste en Israël et sert dans l’armée israélienne, en tant que secrétaire de la Sayeret Matkal, unité d’élite des forces spéciales de Tsahal. « Pas de ligne de front pour moi », commente-t-elle avec un brin humour dans la voix. « Il n’y a pas de hauts faits militaires dans mon CV. » Dalia prévoyait d’étudier la littérature anglaise et la traduction simultanée de l’anglais à l’hébreu à l’université de Tel-Aviv. « Mais alors », se souvient-elle sans aucune amertume, « ma mère est venue me rendre visite et m’a dit : “Tu sais que ton père préférerait te voir étudier le droit”. Je ne sais pas si c’était mon père ou ma mère qui voulait que j’étudie le droit. Je ne l’ai jamais regretté, car c’est un excellent bagage, utile dans de nombreux domaines », affirme-t-elle.

« Papa, tu n’es pas obligé de venir »

En 1972, Dalia épouse Avraham Ben-Artzi, officier de la Sayeret Matkal avec qui elle a deux enfants, Yonatan, âgé aujourd’hui de 39 ans, et Noa, 36 ans, cette même Noa devenue internationalement célèbre pour l’éloge poignant qu’elle avait prononcé aux funérailles de son grand-père.


Dalia obtient un diplôme en droit en 1974 et commence à travailler pour un cabinet d’avocats privé à Tel-Aviv. En 1976, alors qu’elle Dalia est enceinte de Noa, son mari est victime d’une grave blessure à la tête dans un accident en cours de formation à l’armée. Le couple divorce en 1979. Cinq ans plus tard, Dalia entame une vie commune avec Avi Pelossof, ancien directeur d’Elite, l’entreprise de confiserie et de chocolat. Ils se marient en février 1987, mais divorcent en 2004.

Retour en 1976, quand le 27 juin, les passagers israéliens à bord d’un avion d’Air France sont détournés par des terroristes palestiniens. Leur avion atterrit à Entebbe, en Ouganda. Le père de Dalia, alors Premier ministre, doit prendre une décision : lancer une opération militaire ou tenter de négocier avec les terroristes.

Bien avant l’affaire d’Entebbe, Dalia avait invité sa mère à assister à la cérémonie d’intronisation marquant son admission au barreau israélien, mais, sachant combien son père était occupé, lui avait déclaré : « Papa, tu n’es pas obligé de venir ». Le Premier ministre lui avait alors répondu : « Dalia, je veux être présent. » Et, malgré les pressions qui pesaient ses épaules en raison de la crise d’Entebbe, il assistera à la cérémonie, tout en affichant un air clairement distrait.

On a tiré sur ton père

Le 4 novembre 1995, le jour de l’assassinat de son père à la sortie d’un rassemblement à Tel-Aviv, Dalia est en convalescence à la maison, après une intervention chirurgicale. Elle suit le rassemblement à la télévision et une fois celui-ci terminé, éteint la télé. Peu de temps après, le téléphone sonne. Sa mère est au bout du fil. Sa voix laisse entendre que quelque chose de terrible vient d’arriver. « As-tu entendu ce qui s’est passé ? » demande-t-elle, de la douleur dans la voix. Dalia lui répond : « Non, que s’est-il passé ? » « On a tiré sur ton père », explique Leah Rabin, « mais apparemment il y a un doute sur la véracité des faits ». Dans l’interview, Dalia précise que, sur le moment, elle n’a pas compris ce que sa mère voulait dire par « il y a un doute ».


Dalia retrouve sa mère à l’hôpital Ihilov de Tel-Aviv, où le Premier ministre a été transporté. Dans une petite pièce attenante à la salle d’opération, où les médecins se penchent sur son père, elle attend, pleinement consciente cependant que les rumeurs de la mort de Rabin ont déjà fait le tour des radios. Une heure plus tard, un médecin vient en effet annoncer à la famille que le Premier ministre a succombé à ses blessures.

A-t-elle été surprise que ce soit un juif, Yigal Amir, qui ait tiré sur son père, et non un Arabe ? « Avant l’assassinat de mon père, nous avons traversé des moments difficiles, de menaces et d’incitation à la violence », se souvient-elle. « Je savais que mon père était en danger, non pas que lui-même se soit jamais senti menacé. Mais je m’inquiétais pour lui. Aurais-je pu prévoir qu’un juif en viendrait à tirer sur mon père ? Non. »

Quand tout bascule


Après l’assassinat, malgré les réticences de la famille Rabin à participer aux efforts publics de commémoration de la mort du Premier ministre, Leah sent qu’il leur faut répondre à la vague de sympathie suscitée par Rabin et Dalia en convient. « Le fardeau qui pesait sur la famille était si pesant », explique Dalia, « qu’il nous fallait aller de l’avant. Toute ma vie, j’ai été protégée, à l’abri des regards. Je n’ai jamais été exposée aux médias. On n’attendait pas de moi que je prenne part à la carrière de mon père ou que je lui exprime mon soutien publiquement. Jamais. Jamais. » « Mais après l’assassinat, tout a basculé. Tout ce qui était normal jusqu’à la nuit du 4 novembre a pris une couleur différente le lendemain matin. Nous nous sommes éveillés à un autre monde. » Ainsi, l’année suivante, elle voyage avec sa mère, à l’étranger et en Israël, et prend part à des événements en hommage à son père. 


Dalia souligne : « Rien ne venait de notre initiative. La famille n’a pas cherché à promouvoir de lieu en hommage à notre père disparu. Sur le moment, j’ai été frappée de constater, en dépit de l’importante carrière de mon père, qu’il s’était transformé en un personnage différent aux yeux de tous, après son assassinat. Légendaire. » Avant ce tragique événement, Dalia estime que le public ne comprenait pas son père, « parce qu’il était réservé et timide et ne courait pas après les honneurs. Ce qui comptait, c’est ce qui était à l’ordre du jour, en aucun cas sa propre personne. Dans tous les domaines. Il n’a jamais pris part aux mesquines manipulations partisanes. Il était au-dessus de tout cela. Son seul souci était ce qu’il pourrait faire pour Israël ».



Après son assassinat, Rabin est apparu sous un nouveau jour aux yeux du public. « Les gens ont eu besoin du choc pour prendre du recul, regarder en arrière et comprendre l’énorme changement qu’il avait entrepris et était en phase de réaliser », poursuit-elle. « Quand un tel événement se produit, on commence seulement à réaliser l’ampleur de la perte. Je pense que c’est ce qui s’est passé. Tout d’un coup, les gens ont compris qu’il n’avait pas son pareil. » Des années plus tard, lorsque la commémoration annuelle à la mémoire de Rabin s’est transformée en plate-forme politique, quand elle a commencé à perdre de son audience et que l’effet de la période post-assassinat s’est estompé, Dalia s’est souvenue de l’inconstance du public envers son père. Quinze ans après l’assassinat, elle a ainsi décidé de mettre un terme à la commémoration uannuelle. 

 



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