Azekah : la frontière de Juda

Tel Azekah est vu comme le point de rencontre entre plusieurs civilisations. Une équipe d’archéologues lui promet un avenir comme Megiddo

By YOHAV OREMIATZKI
September 15, 2013 13:28
Au sommet du Tel, travail dans la bonne humeur pour les volontaires.

P20 JFR 370. (photo credit: Benjamin Slitzmann)

«Les Philistins réunirent leurs armées pour livrer bataille, et ils se rassemblèrent à Soco, qui appartient à Juda ; ils campèrent entre Soco et Azekah, à Ephès Dammim. Saül et les hommes d’Israël se rassemblèrent aussi ; ils campèrent dans la vallée d’Elah, et ils se mirent en ordre de bataille contre les Philistins. […] Un homme sortit alors du camp des Philistins et s’avança entre les deux armées. Il se nommait Goliath, il était de Gath, et il avait une taille de six coudées et un empan. […] “Choisissez un homme qui descende contre moi ! S’il peut me battre et qu’il me tue, nous vous serons assujettis ; mais si je l’emporte sur lui et que je le tue, vous nous serez assujettis et vous nous servirez.” » (I Samuel XVII) L’issue du combat est dans l’inconscient collectif. La pierre qui a terrassé Goliath est devenue aussi célèbre que la flèche qui s’est plantée dans le talon d’Achille. Mais pour le plus grand nombre, le lieu et le nom d’Azekah sont pratiquement tombés dans l’oubli. A Efrat, cité haute – voisine de Bethléem d’où venait David – peuplée de 99 % de Juifs religieux, Simone, 70 ans, redécouvre le texte biblique avec émotion : « Arpenter Azekah une Bible à la main, quoi de mieux ? », lance-t-elle sans imaginer une autre possibilité.

Manfred Oeming est coresponsable de la fouille avec deux autres universitaires israéliens. Ce théologien allemand a une approche bien plus rationnelle. Pour ce professeur d’études sur l’Ancien Testament et l’histoire juive antique à l’université d’Heidelberg, il est nécessaire de séparer les deux niveaux de compréhension : le biblique et le scientifique, note-t-il devant la pente du Tel culminant à 80 mètres au-dessus de la vallée d’Elah. La vue ressemble aujourd’hui au paysage cultivé de la Galilée.

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« David et Goliath, c’est davantage une histoire que l’Histoire. Ainsi, malgré tous les récits sur les Anakim, on n’a aucune chance de trouver ici un squelette de 3,30 mètres de haut. » Pour Oeming, peu importe si l’Hébreu et le Philistin n’ont pas réellement combattu ici même. Et peu importe que David ait réellement tué Goliath de sa main, ou que ce soit le fait d’un de ses soldats, car « toutes les traditions ont tendance à présenter la personne la plus importante d’une période donnée comme le roi le plus puissant ».

Un lieu charnière 


C’est donc la portée symbolique de l’histoire du colosse blasphémateur contre le vaillant berger qui intéresse Oeming. « L’important est d’explorer une culture dont les textes sont issus. Sur ce site, on gagne une connaissance du décor biblique, pas de l’Histoire elle-même. » « L’histoire de David et Goliath donne une bonne indication sur la fonction géographique du site d’Azekah », complète Oded Lipschits, responsable du département Etudes de l’Antiquité d’Israël à l’université de Tel-Aviv. « Azekah est une frontière entre le pays des vallées et celui des plaines, entre les Judéens et les peuples des côtes appelés Philistins à certaines périodes, et même entre les deux premiers et les Edomites qui venaient du sud. C’est un lieu charnière dont le récit biblique est l’emblème. Une frontière est comme un melting-pot où l’on trouve des influences de toutes sortes : cananéennes, égyptiennes, judéennes, perses, grecques, maccabéennes… Un point de rencontre de civilisations. » La frontière est aussi l’endroit où comprendre l’histoire et la culture des terres intérieures. « Quand le royaume de Juda contrôle Tel Azekah, cela signifie qu’un roi peut construire une vraie frontière, avec des fortifications en face des peuples qui vivent à l’ouest », explique Lipschits.

Pour autant, deux étés de fouilles consécutifs n’ont pas encore suffi à dater avec précision la période où le royaume de Juda dominait Azekah. « On pense que le Tel était sous le contrôle des Philistins jusqu’au dernier tiers du IXe siècle avant Jésus-Christ, lorsque Gath a été détruite par le roi araméen Hazaël », développe Oded Lipschits. « C’est seulement à ce moment que le royaume de Juda a pu descendre des collines et établir sa frontière ici ». Mais on ne sait toujours pas ce qui s’est produit entre cette époque-là et la fin du VIIIe et le VIIe siècle avant notre ère, quand le Tel appartenait avec certitude à Juda.

Devenir un site majeur ? 


« On n’a pas encore trouvé beaucoup sur la période judéenne », avoue Oeming, « mais autrement, on est bénis ». Après 6 années de fouilles sur le site de Ramat Rahel à Jérusalem de 2005 à 2010, venir à Azekah, « un site 10 fois plus grand au carrefour de la Judée », était en effet un pari risqué. « Personne ne s’attendait à découvrir une place publique et une ville basse sur l’un des flancs du Tel, ni une présence égyptienne aussi prégnante au sommet, encore moins une cité remontant au bronze moyen (-2000 à -1550). J’espère donc que beaucoup de visiteurs viendront à Azekah dans 10 ans. Après tout, Megiddo et Lakish ont fait l’objet de fouilles pendant plus de 30 saisons. » Le mécène allemand Manfred Lautenschläger (qui a donné son nom à « l’expédition » archéologique) a offert un million d’euros pour 10 saisons à l’équipe israélo-allemande qui accueille aussi des universitaires américains ou australiens.

Mais Tel Azekah a-t-il vraiment le potentiel pour devenir un site archéologique majeur, à l’image de Tel Megiddo ? « Nous avons en tout cas déjà distingué 15 strates du bronze ancien (-2500) à la période romaine, byzantine, et début musulmane », répond Lipschits.

En plus de sa forte charge symbolique, Azekah se situe donc entre plusieurs époques et plusieurs sites archéologiques majeurs comme Lakish ou Tel Yarmout. Pourquoi le Tel a-t-il donc été si longtemps ignoré ? « C’est le premier site à avoir été fouillé en Palestine, en dehors de Jérusalem par deux archéologues anglais : Bliss et Macalister », révèle Oded Lipschits, « en 1898 et 1899 ». « Ils n’ont rien trouvé d’autre qu’une forteresse hellénistique, mais pas d’architecture », poursuit Oeming, « donc ils ont quitté l’endroit au bout de 2 saisons en décidant qu’il était sans importance. Or, selon les inscriptions du roi Sennahérib, découvertes en 1981, Azekah a été un site énorme ! Sennahérib qui était venu avec l’armée assyrienne en 701 pour conquérir toute la région a dit l’avoir assiégé et conquis, et avoir emporté tous ses trésors. » A Lakish, une autre équipe a trouvé les traces d’un siège et 5 000 pointes de flèches. Azekah a donc de bonnes chances de devenir « un deuxième Lakish », mais pour cela, il reste aux archéologues, à leurs étudiants et aux volontaires internationaux à trouver le lieu du siège assyrien. Manfred Oeming ne s’en fait pas trop ; « Oded a un bon nez », assure-t-il.

La technologie a suivi 


Aucune trace de destruction remontant aux VIIIe et VIIe siècles n’a néanmoins été mise au jour pour l’instant à Azekah, mais, pour Youval Gadot, le troisième universitaire coresponsable de la fouille, la compréhension du site peut encore changer. Il reste à l’équipe un minimum de 8 saisons de fouilles de 6 semaines chacune, et tous les espoirs sont dirigés vers le sommet du Tel que Bliss et Macalister avaient déjà partiellement fouillé. Lipschits, Oeming et Gadot ont de bonnes raisons de penser qu’un édifice principal se trouve là, peut-être enfoui à plusieurs dizaines de mètres.

Que Bliss et Macalister n’aient pas été plus loin, soit, mais pourquoi personne n’est-il venu fouiller à Azekah pendant plus d’un siècle alors qu’une forteresse hellénistique y a été trouvée ? Gadot, définitif : « Des erreurs et des stéréotypes déjà vus dans le passé, à Tel Gezer par exemple. De mauvaises méthodes archéologiques etc. ». Et pour cause, en 100 ans, l’approche de la discipline s’est métamorphosée pour devenir moins « fétichiste ». Et la technologie a suivi. « Chaque génération apprend à extraire de plus en plus d’informations à partir de restes de plus en plus petits ; on fait plus avec moins », explique l’archéologue, aussi responsable de deux autres fouilles à Jérusalem, l’une dans la Cité de David, l’autre à Khirbet Er-Ras. « Avant, la découverte d’une jarre au sol nous limitait à l’objet lui-même. Cela permettait de se demander si un peuple s’en servait pour manger, de dater le sol lui-même, voire de parler d’identité. Maintenant, on a par exemple recours à des études électromagnétiques pour détecter des murs, avant de décider où faire des sections. Grâce à la microanalyse, lorsque l’on trouve un squelette, on peut aussi comprendre l’identité biologique des populations grâce à une recherche ADN, en plus de l’expertise d’un anthropologue-physicien. » 


« Finalement, Dieu est toujours impliqué » 


Mais les volontaires qui viennent en Israël ont encore un peu le syndrome d’Indiana Jones et les aventuriers de l’arche perdue. Comment ne seraient-ils pas excités par la découverte de figurines noires trouvées en 2012 et cet été, ou par les nombreux scarabées indigo datant de Ramsès II (XIIIe siècle avant J.-C.) ? « Pour moi, ce sont juste des trouvailles de plus », expédie Lipschits en accompagnant sa réponse d’un revers de la main. « Je pense toujours aux implications historiques et à l’image globale du site », explique-t-il. Pourtant, c’est bien lui et son l’enthousiasme débordant qui ont contaminé Oeming le prudent à coup de « nous avons trouvé un énoooooorme ceci, et nous allons organiser un énooooorme cela ». Au point que le théologien emploie désormais – probablement sans s’en rendre compte – le même adjectif à toutes les sauces. « Tenir de la poterie, même intacte, dans sa main ne compte pas », complète Youval Gadot. « On ne cherche pas de beaux objets, mais à comprendre l’histoire humaine qui peut-être appréhendée uniquement grâce au contexte ». Cet objectif est le plus petit dénominateur commun entre les 3 hommes. Manfred Oeming résume d’un mot les 3 profils : « Youval est un archéologue ; il ne se préoccupe pas de religion. Oded est historien ; s’il voit la tête d’une flèche, il peut entendre l’armée assyrienne. Je suis théologien ; si j’observe la même situation, j’essaie de comprendre à quoi obéissait la foi de ces peuples. Pour moi, on peut donc avoir un point de vue matérialiste ou historique, mais finalement Dieu est toujours impliqué ».

Au contact de l’équipe de Tel-Aviv, l’Allemand de 57 ans dont c’est la 10e saison de fouilles, s’est aperçu qu’il prenait peut-être trop de gants, même s’il n’hésite jamais à creuser lui-même dans une citerne de 6 mètres de profondeur et à se couvrir de terre et de poussière de pied en cap. « Je dois dire que ma coopération avec Oded a vraiment changé mon point de vue sur la Bible. Au début, j’étais bien plus conservateur. Je pensais que, dans chaque récit, on touchait au cœur de la grande Histoire. Je suis maintenant pratiquement persuadé que David et Goliath est une histoire tardive et miraculeuse. »



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