Des robots et des hommes

By GUR SALOMON
November 12, 2013 14:46

La guerre de demain nécessitera de moins en moins de pilotes. Israël se situe à la pointe du progrès.




Miriam Alster/Flash 90

P13 JFR 370. (photo credit: Assaf Shilo/Israel Sun)

Quinze minutes : c’est le temps qu’il faut aux hommes du lieutenant Assaf Mazursky pour ouvrir leur sac à dos, assembler leur drone volant (UAV), procéder aux tests préalables et lancer l’appareil relié à un câble élastique dans le ciel du Néguev. Le petit oiseau déploie ses ailes et gagne de l’altitude. Quelques secondes plus tard, des images de haute résolution apparaissent sur l’écran de la station mobile au sol.


Ces hommes appartiennent à l’unité Sky Rider du corps d’artillerie de Tsahal et leur outil s’appelle le Skylark (alouette). C’est un drone tactique de faible portée conçu par Elbit Systems pour la reconnaissance, la détermination de cibles, la surveillance et le renseignement en temps réel (ISTAR) à l’usage d’un bataillon. « Il permet un combat bien plus efficace », explique le lieutenant Mazursky, 22 ans. « C’est un multiplicateur de forces qui confère une nouvelle dimension aux opérations de Tsahal. Une aide considérable pour le bataillon. »


Pourquoi et comment le corps d’artillerie en est-il venu à espionner le ciel pour les forces au sol de Tsahal ? Tout a commencé alors que l’unité Sky Rider accompagnait le Zik, unité d’élite dans le corps d’armée en charge de l’Hermès 450, drone de taille moyenne spécialisé dans les missions d’endurance et qui peut être armé de missiles.


Le baptême du feu du Skylark s’est fait en 2006, pendant la seconde guerre du Liban, mais, à l’époque, ce nouveau petit drone n’a joué qu’un rôle marginal, assurant quelques missions de reconnaissance à courte portée en soutien aux troupes au sol. 3 ans plus tard, avec l’opération Plomb fondu, à Gaza, le Skylark va gagner ses lettres de noblesse : il apporte des renseignements vitaux et permet de renforcer la coopération entre les bataillons. « L’armée a vu que nous apportions quelque chose de vraiment important », se souvient le lieutenant Mazursky. « Nous avons procédé à d’innombrables opérations de collecte de renseignements et de détermination de cibles. C’était insensé ! »


C’est la rencontre surprise entre l’infanterie israélienne et les camps fortifiés du Hezbollah, dissimulés dans de prétendues réserves naturelles, qui, en 2006, a accéléré le méticuleux processus de transformation de Sky Rider en unité indépendante. 34 jours de campagne au cours desquels Tsahal mène une étude approfondie mettent en lumière la nécessité de donner aux commandants de bataillons et de compagnies un accès immédiat aux images rapportées par leur propre « alouette » et d’éliminer ainsi leur dépendance vis-à-vis des escadrons de drones.


Avec ses 5,5 kg et ses 2 mètres d’envergure, le Skylark a l’air d’un jouet. Il a déjà volé des milliers d’heures au profit des armées de l’OTAN en Irak et en Afghanistan. Pour l’usage auquel on le destine, il semble être l’outil idéal, avec une vitesse maximale de 65 km/h, une portée de 10 à 15 km. Une fois lancé, il vole de façon totalement autonome. Sa caméra électro-optique de pointe filme de jour comme de nuit, grâce à ses rayons thermiques infrarouges. Il suffit à l’opérateur de pointer la caméra sur la cible désignée et le drone suit.


« En tout lieu et à tout moment »


Le Jerusalem Post a rencontré le lieutenant Mazursky et ses hommes alors qu’ils testaient le Skylark Block 10, dernière version de ce qu’Elbit Systems proclame être le drone ultime génération qui ne craint pas l’imprévu.


En cas de guerre totale, les soldats du Sky Rider pourraient rejoindre n’importe quel bataillon de Tsahal et lui fournir des renseignements instantanés sur les troupes ennemies et les concentrations de blindés. Toutefois, c’est surtout dans les affrontements de faible intensité auxquels Israël doit faire face que les capacités de ces drones sont jugées inestimables. Au Liban ou à Gaza, par exemple, ils sont capables de repérer de petites escadrilles antitank ou des bases de lancement de roquettes, et même des snipers et des hommes en train de placer des charges explosives. Ils guident ensuite l’artillerie ou les hélicoptères d’assaut vers ces cibles. Un moteur électrique quasiment silencieux fait par ailleurs du Skylark un outil idéal dans les missions antiterroristes menées par les forces spéciales.


« Nous formons tous les bataillons : l’infanterie, les tankistes, l’artillerie, ainsi que les forces spéciales, et nous pouvons nous joindre à n’importe quelle unité, en tout lieu et à tout moment, en cas d’imprévu », affirme le lieutenant Mazursky. « Coopération et adaptabilité sont les mots-clés de notre profession. Nous adaptons notre manière de faire aux tactiques de l’unité qui nous accueille. Nous collectons les renseignements au stade de la mise en place, accompagnons les hommes durant l’attaque, calibrons l’intensité des tirs d’artillerie et repérons les cibles des tirs d’appui. »


Et d’ajouter : « Comme tous les autres robots utilisés par Tsahal, le Skylark vise à épargner des vies humaines. L’armée a compris que la robotique est l’avenir et que ce sera elle qui remportera la prochaine guerre. »


Les robots, ou systèmes sans pilote, transforment peu à peu la nature de la guerre. Ils accomplissent les missions sans intérêt, sales ou dangereuses, comme l’identification et le désarmement d’engins explosifs au sol (que l’on appelle IED, ou bombes de fabrication artisanale), évitant aux soldats de risquer leur vie.


Une aide précieuse pour l’unité d’élite SAMUR (acronyme hébraïque pour « caches d’armes et tunnels », mot qui signifie également « fouine »). Spécialisée dans l’ingénierie de combat, cette unité a été créée en 2004 pour faire face aux difficultés posées dans la bande de Gaza par les tunnels et caches d’armes souterraines des miliciens. Ses hommes, associés à une poignée d’unités triées sur le volet, ont à leur disposition une famille de i-Robots venus de Boston : les PackBots et les Talons de chez Foster-Miller, robots multifonctions à chenilles équipés de caméras, de pointeurs laser et d’autres capteurs. Ces appareils sont envoyés en éclaireurs pour explorer bunkers, immeubles et terrains vagues avant l’arrivée des soldats et, si nécessaire, pour détruire des engins suspects.


« Il n’est pas rare que les engins repérés explosent sur le robot », explique le capitaine Ofek, spécialisé en EOD (Explosive Ordnance Disposal, équivalent du « Nedex » français : neutralisation, désamorçage et élimination d’engins explosifs) dans le SAMUR. Le PackBot est contrôlé à distance par un soldat posté en lieu sûr, au moyen d’un écran vidéo. Il a été très utilisé en Irak et l’armée américaine continue d’en déployer une grande quantité en Afghanistan. Il est si robuste qu’il peut survivre à de multiples explosions et coups de feu avant d’être rendu hors d’usage.


Mais d’autres robots que le PackBot contribuent à réduire le nombre de victimes en zone urbaine. Ainsi, Tsahal emploie régulièrement le EyeDrive, mis au point par l’entreprise israélienne ODF Optronics, pour l’inspection de bâtiments où les soldats devaient autrefois entrer eux-mêmes au péril de leur vie. Aujourd’hui, ils envoient ce petit robot de 2,5 kg, qui peut aisément passer pour un jouet d’enfant. Durant l’opération Plomb fondu, des dizaines d’EyeDrives ont été déployés à Gaza. Equipés de 5 caméras fournissant une vue panoramique du lieu exploré, ces soldats robots passent de pièce en pièce, repèrent les câbles suspects ou les hommes armés postés dans l’ombre. Ainsi, les soldats savent exactement ce qui les attend lorsqu’ils entrent à leur tour.


Que ce soit dans les airs, sur mer ou sur terre, le nombre de robots militaires ne cesse de s’accroître. Ces appareils font désormais partie intégrante des opérations quotidiennes dans tous les points chauds de la planète. Un soldat américain sur 50 est un robot.


Le terrestre dans les pas de l’aérien


IAI, l’entreprise israélienne de construction aéronautique, a grandement contribué à faire du pays une véritable ruche en matière de drones aériens. Elle cherche actuellement à se diversifier avec ses drones terrestres (UGV), qui en sont encore à leurs balbutiements, mais qui, selon les observateurs, ont un bel avenir devant eux. « Avec les UGV », affirme Isabelle Okashi, responsable de la robotique militaire au département « Lahav » de IAI, « nous en sommes à la phase où en étaient les drones aériens il y a 20 ans ». Elle ajoute que ce secteur de l’entreprise affiche un chiffre de ventes annuel de 450 à 500 millions de dollars sur le marché mondial : une goutte d’eau, comparé aux revenus que génèrent les drones aériens.


Cette incursion d’IAI dans le domaine des drones terrestres a débuté il y a 8 ans, avec le Guardium, véhicule tout-terrain autonome. Entré en service pour Tsahal en 2008, le Guardium effectue, depuis, des patrouilles le long de la frontière avec Gaza. Mis au point par G-NIUS, fruit des efforts conjoint de IAI et Elbit, il est équipé de radars et de capteurs capables de repérer des miliciens dans une ville, d’essuyer des tirs, puis de diriger une contre-offensive en transmettant les informations récoltées.


Ensuite, est venue la mule Rex, un robot de logistique conçu pour suivre les soldats de manière autonome avec, à son bord, 250 kg d’armements et de ravitaillement, un bloc de surveillance et même un blessé attaché à une civière. Son acquisition est actuellement envisagée par des clients étrangers.


Enfin, le dernier gadget haute technologie d’IAI est le Sahar, un tracteur tout-terrain piloté à distance et conçu pour déceler les bombes artisanales. Actuellement en cours d’élaboration conjointe par l’Américain QinetiQ et le MAFAT, du ministère de la Défense israélien, il devrait bientôt être livré au corps des ingénieurs de Tsahal. « Le Sahar », soupire Isabelle Okashi, « aurait pu empêcher la mort de Roy Alphi, ce soldat de 19 ans tué le 21 mai dernier dans le Golan pendant des exercices d’entraînement au déminage. »


Pour elle, l’esprit conservateur est le principal obstacle à la révolution que représentent les drones terrestres. Les militaires rechignent en effet à modifier leurs techniques et leurs tactiques de terrain pour en élaborer de nouvelles qui incluraient les robots. Cette « perte de contrôle partielle », difficile à accepter sur le plan psychologique, associée aux investissements considérables que cela représente, entravent les efforts de commercialisation du produit.


« Nous rencontrons beaucoup de scepticisme. Il n’est pas évident d’acheter un système entièrement nouveau », explique Okashi, qui a immigré de France à l’âge de


18 ans et possède un doctorat de physique de l’université de Tel-Aviv. « Pour comprendre qu’il a besoin de ce robot, le militaire doit d’abord comprendre ce qu’il va pouvoir faire avec. Il doit l’expérimenter, s’y habituer et réfléchir à la façon dont cela va modifier ses tactiques. »


Les drones terrestres posent aux ingénieurs des problèmes techniques bien plus ardus que les drones aériens, surtout en raison de la nécessité de naviguer à l’aveugle sur des terrains imprévisibles. Pour surmonter cette difficulté, IAI a adapté au Sahar un micro-aéroglisseur qui fonctionne comme une station de relais et accompagne le véhicule tout au long de son itinéraire, pour le cas où l’opérateur le perdrait de vue.


Remplacer les humains ?


A des milliers de kilomètres des côtes d’Israël, une organisation très confidentielle est en train de transformer la science-fiction en réalité. L’Agence américaine des projets de recherche militaire (DARPA) travaille actuellement sur des robots humanoïdes autonomes dotés d’une intelligence artificielle qui leur permet de réfléchir et de trouver des solutions sans aide humaine. De quoi alimenter la paranoïa des conspirationnistes qui annoncent une apocalypse au terme de laquelle les robots gouverneront l’humanité. Dans le débat international sur les limites que l’homme doit imposer à l’autonomie des machines, les projets de Tsahal en matière de robots terrestres paraissent bien modestes.


Le lieutenant-colonel Leon Altarac, directeur du département des systèmes robotisés du Technological Directorate, développe ainsi la prochaine génération de projets : des drones terrestres autonomes Guardium dotés de nouvelles capacités tout-terrain, capables de dresser une cartographie des tunnels qu’ils empruntent.


« Nous ne cherchons pas à modifier de façon significative les doctrines de combat actuelles, mais plutôt à y apporter de nouveaux instruments qui pourraient y être intégrés, moyennant quelques transformations mineures », explique Altarac. « Il est très difficile, quand on travaille dans un certain domaine, d’accepter l’idée qu’une machine va tout à coup accomplir des tâches réalisées jusque-là par des êtres humains, et de faire confiance à cette machine pour mener à bien ces missions. »


A quoi ressembleront les robots terrestres de Tsahal dans les décennies à venir, et que feront-ils ? « C’est très difficile à savoir », répond l’officier. « Malgré les cerveaux israéliens, malgré l’énergie du Mafat et des industries locales, les Américains continuent d’imposer leurs diktats, puisque ce sont eux qui disposent des vastes ressources indispensables dans ce domaine. Or, ils s’orientent actuellement vers une phase différente : la création d’humanoïdes qui, aussi irréaliste que cela paraisse, auront leur place parmi nous dans quelques décennies à peine, j’en suis sûr ».


Ophir Shoham, directeur du Mafat, s’est vu attribuer un budget annuel de 210 millions de dollars pour la mise au point de drones militaires. Dans une interview qu’il a accordée au Jane’s International Defence Review en juillet dernier, il explique que les efforts se concentrent sur le développement de systèmes aptes à fonctionner dans les situations les plus dangereuses. Il prédit qu’en 2020, des drones terrestres seront déployés pour des missions spécifiques comme la collecte de renseignements, la logistique, les patrouilles et les incursions dans des territoires contestés.


Une révolution en marche


Israël arrive actuellement en deuxième position derrière les Etats-Unis dans le développement de ces drones terrestres. Bien entendu, Isabelle Okashi refuse de révéler les prochains produits en lice : de telles informations ne peuvent sortir des laboratoires bien gardés de l’IAI. « Nous disposons d’un groupe d’innovation très solide au Lahav », se contente-t-elle d’affirmer. « Nous avons récemment participé à une exposition de la Darpa, avec le Mafat et certaines universités israéliennes, où nous avons franchi la phase initiale d’une compétition internationale concernant des humanoïdes. Cela nous a permis de constater que nous sommes très près du but en matière d’autonomie complète, dans laquelle l’humain n’intervient plus à aucun moment ; sur le plan opérationnel, en revanche, nous en sommes encore loin. Nous ne savons toujours pas ce que nous pouvons faire de plus en matière de robotique. »


Pour elle, la révolution des robots terrestres est plus proche qu’on ne le croit. « Certains vous diront que c’est pour dans 20 ans », déclare-t-elle. « Moi, je pense que la percée arrivera bien avant, parce que je constate l’enthousiasme des chercheurs. Ce marché va sans aucun doute se développer et, dans moins de 10 ans, il représentera des milliards de dollars. Nous voulons être au premier rang le jour où cela arrivera ! ».


Reste qu’en passant un peu de temps au centre d’entraînement des forces terrestres de Tze’elim avec les soldats du Sky Rider, on constate très vite que le jour où les robots remplaceront entièrement les hommes sur le champ de bataille est encore loin.


Certes, leurs sacs à dos contiennent un drone guidé par GPS, programmé pour revenir seul à la base si la communication est rompue et atterrissant sur un coussin d’air qui s’ouvre automatiquement et se gonfle juste avant de toucher le sol… Mais les soldats, eux, continuent d’être formés à toutes les disciplines d’infanterie classiques : exercices de tir de précision, patrouilles tactiques, combats de rue, camouflage et parachutage. Outre la maîtrise de la navigation avec carte et boussole, chaque conscrit doit être apte à supporter une marche de 50 km avec un chargement équivalant à la moitié de son poids.


Pour le lieutenant Mazursky, le succès passe immanquablement par un contact direct avec les combattants de terrain. Il a ainsi récemment emmené ses hommes sur une base d’entraînement au combat de rue où une unité était sur le point d’achever sa formation de 12 mois. « Tout à coup, les soldats que nous avons rencontrés ont compris qu’ils étaient dans l’ignorance la plus complète de ce qui se passait devant eux. Nous leur avons expliqué à quel point il est important de comprendre où se trouve le bataillon », raconte-t-il. Avant de donner la clef du développement des robots terrestres : « Nous marchons, nous mangeons, nous nous vautrons dans le sable et la boue, nous suons et nous nous battons avec le commandant du bataillon et ses hommes. C’est le seul moyen de comprendre de quoi ils ont vraiment besoin pendant les batailles. »



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