Du rôle d’Herzl, des femmes et de Jérusalem dans la presse

L’histoire des journaux israéliens secoue nos préjugés et nous fait revisiter l’histoire d’Israël.

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January 9, 2013 12:25
Herzl

Herzl 300. (photo credit: Cortesy)

Théodore Herzl, fondateur du mouvement sioniste, était aussi journaliste. On raconte d’ailleurs que l’idée du sionisme s’est imposée à lui alors qu’il couvrait l’Affaire Dreyfus pour un journal viennois. Il semble que cela se soit passé à Paris, précisément le 5 janvier 1895, alors que la foule assistait à la dégradation du capitaine Alfred Dreyfus. Ce jour-là, Herzl entend autour de lui des clameurs et cris antisémites, et cela va bouleverser sa vie. Quelques semaines plus tard, toujours en poste à Paris, le fondateur du sionisme politique écrira L’Etat des Juifs, qui donnera l’impulsion à la création du futur Etat hébreu. Or, si une presse existait déjà en Palestine mandataire, elle est véritablement née au même moment où l’idée d’Etat juif germait dans l’esprit de Herzl. Le premier journal, Halevanon, a vu le jour en 1863, à Jérusalem, sous la houlette de Yoël Salomon, un des fondateurs du premier quartier juif construit à l’extérieur des murailles de la Vieille Ville. Six mois plus tard, le journal Haavatzelet était créé par le rabbin Israël Beck, imprimeur à Safed qui avait déménagé à Jérusalem pour pouvoir lutter contre l’influence des missionnaires. Si Halevanon s’adressait à des lecteurs non hassidiques, Haavatzelet, lui, avait un public hassidique. Les deux journaux étaient rivaux et chacun allait même jusqu’à informer le pouvoir turc des faits et gestes du concurrent. Finalement, le pouvoir ottoman ferma les deux. Puis, c’est encore à Jérusalem que naît, le 24 octobre 1884, Hazvi, un hebdomadaire bien plus séculaire qui devient rapidement un quotidien, le premier du pays. Il est fondé par Eliezer Ben-Yehouda, l’homme qui a joué un rôle fondamental dans la renaissance de l’hébreu. Ce journal, comme beaucoup d’autres publications créées par Ben-Yehouda, est le parfait outil pour l’introduction de nouveaux mots dans le lexique de la langue hébraïque. On retrouve cette fièvre des vocables dans le nom même du journal puisqu’il change à plusieurs reprises. De 1902 à 1908, il passe de Hazvi à Hahashkafa, puis redevient Hazvi, pour, en 1910, prendre finalement le nom de Haor. Après Ben-Yehouda, c’est Itamar Ben Zvi, son fils, qui prend la tête du journal. Le style devient moins littéraire et plus sensationnel afin d’attirer plus de lecteurs. En 1909, le journal atteint son pic avec 1 200 exemplaires par jour, dont presque la moitié est distribuée à Jérusalem. Durant la Première Guerre mondiale, le journal, qui aspire à la création d’un Etat juif, est déclaré illégal par les autorités turques. 

Histoires de familles

 Mais le plus vieux quotidien à avoir survécu est aujourd’hui Haaretz, qui date de 1919. Même s’il est désormais publié à Tel-Aviv, il a été fondé à Jérusalem sous le nom de Hahadashot Haaretz. Quelques années plus tard, le Palestine Post, est, lui, créé par Gershon Agron, le 1er décembre 1932. Il prend le nom de Jerusalem Post en 1950, après la fondation de l’Etat. Un autre quotidien aujourd’hui disparu complétait le tableau de l’époque, Davar, organe de presse du syndicat Histadrout, entre 1925 et 1996. Si les journaux comptent beaucoup de collaboratrices, rares sont les patrons de presse qui laissent les femmes prendre les rênes du pouvoir. Davar et le Jerusalem Post sont les seuls à avoir eu des femmes comme chefs de rédaction. Léa Ben-Dor a été la première femme - et jusqu’à présent la seule - rédactrice en chef de l’édition anglaise du Jerusalem Post tandis que Hanna Zemer l’a été pour Davar, et ce durant vingt ans, de 1970 à 1990. Auparavant rédactrice, elle avait occupé plusieurs fonctions au sein du journal. Zemer, née en 1925, à Bratislava en Slovaquie, était issue d’une famille orthodoxe. Elle avait été scolarisée au séminaire Beth Yaacov. Dans sa famille régnait une harmonie entre valeurs juives et culture occidentale. Survivante de la Shoah, elle fait son aliya en 1950, et officie brièvement comme professeur dans une école ultra-orthodoxe. Elle s’engage ensuite dans l’armée, puis intègre Omer. Cette publication est la «version facile» de Davar, destinée aux nouveaux immigrants, ponctuée de voyelles. Le talent d’observation et d’analyse de Zemer est vite remarqué et elle est engagée à Davar pour couvrir l’actualité de la Knesset et les affaires diplomatiques. On lui donne de plus en plus de responsabilités. En 1966, elle est nommée secrétaire de rédaction, puis, quatre ans plus tard, chef de rédaction. De par sa position, elle devient encore plus Première femme rédacteur en chef, elle nomme pour la première fois une femme au poste de correspondante de guerre : Tali Lipkin-Shahak, jusque-là rédactrice de mode, se retrouve à écrire sur les tanks et autres affaires militaires. Cette dernière suit là une tradition familiale puisque son père, Azaria Rapoport, avait été le premier correspondant officiel israélien. Son frère, Hanani Rapoport, est, lui, le directeur de Jerusalem Capital Studios, agence de presse qui offre aussi divers services pour les correspondants étrangers permanents ou en visite en Israël. Quand elle prend sa retraite, Zemer ne laisse pas le journalisme pour autant puisqu’elle enseigne à l’université Bar-Ilan dans le département de communication et médias. Elle meurt en 2003, à l’âge de 78 ans.

 Hommage à une grande dame 

Léa Ben-Dor, journaliste au Jerusalem Post pendant de longues années, n’en assumera la rédaction en chef que durant un an. Un temps court, mais suffisant pour marquer ceux qui l’ont connue et ont travaillé avec elle. Après sa mort, David Landau, ancien journaliste politique et directeur de l’info au Jerusalem Post et chef de bureau pour l’agence télégraphique juive, devenu plus tard rédacteur en chef pour Haaretz - écrivait dans les colonnes du Post : «Léa Ben-Dor, ancienne rédactrice au Jerusalem Post, dont les vues belligérantes et acerbes sur les événements à la Knesset étaient largement respectées, même si elles n’étaient pas partagées par ses collègues, est décédée la semaine dernière à l’âge de 68 ans. Le maire Teddy Kollek, des personnalités du gouvernement, des juges de la Cour suprême et des personnalités du monde journalistique lui ont rendu hommage. Dans son éloge funèbre, Teddy Kollek a reconnu ses talents de journaliste, de commentateur politique et de patriote, en rappelant les divers services qu’elle avait rendus à l’Etat. Associée aux services secrets pendant les premières années de l’Etat, elle a quitté le Jerusalem Post pendant trois ans pour travailler au bureau du Premier ministre. « Madame Ben-Dor était la fille de George Halpern, figure proéminente du sionisme en Allemagne, et un des fondateurs de la Banque Leumi et de la compagnie d’assurance Migdal. Souvent, elle racontait les visites de Haïm Weizmann, le premier président d’Israël, et d’autres personnalités sionistes, dans la maison de son père. Eduquée à Rodean, une école prestigieuse anglaise, elle fait ses études à l’Université de Cambridge et de Londres. Au milieu des années 1930, elle rejoint le Palestine Post avant de prendre un congé durant la Seconde Guerre mondiale pour servir dans l’armée britannique en Egypte.» « Durant les années 1950 et 1960, elle influence beaucoup le journal. Elle et le rédacteur en chef de l’époque, Ted Lurie, sont des inconditionnels de Ben Gourion. Les commentaires et critiques de Ben- Dor sur la Knesset sont très attendus et respectés. Elle admire beaucoup le ministre de la Défense Moshé Dayan, contrairement à nombre de ses collègues. En 1974, après la guerre de Kippour et au moment où elle remplace Lurie à la tête du journal, ses différends deviennent plus sérieux. Mais c’est plutôt son asthme chronique, et son impatience pour les tâches administratives, que ses vues politiques, qui la poussent à démissionner au bout d’un an. Elle prend sa retraite moins de deux ans plus tard, tout en restant membre du conseil d’administration.» L’édition française du Jerusalem Post a elle vu le jour en 1990. Premier journal en langue française d’Israël, créé par Richard Darmon, son poste de rédacteur en chef se décline davantage au féminin qu’au masculin avec Isabelle Puderbeutel, Martine Fischel, Chantal Osterreicher, et Nathalie Blau depuis 2008. Soit quatre femmes pour deux hommes (Richard Darmon et Meïr Azoulay) qui ont occupé la fonction de rédactrices en chef depuis la création de cet hebdomadaire qui paraît désormais le mercredi. 

Agron, sioniste avant tout

 De même que le rôle méconnu des femmes, on sait peu que si Tel-Aviv est la capitale des médias en Israël, Jérusalem en a été le berceau. C’est là que les premiers journaux ont été publiés et que la radio et télévision ont vu le jour. Le service de radiodiffusion, connu aujourd’hui sous le nom de Kol Israël, était alors le service radiodiffusion de Palestine, fondé par les autorités britanniques en mars 1936. Les programmes sont diffusés en arabe, hébreu et anglais. Celui en hébreu s’appelait Kol Yerushalaïm, la voix de Jérusalem. Bien entendu, sous le mandat, les programmes sont sévèrement surveillés et censurés pour vérifier que des messages politiques ne sont pas diffusés. La radio a, malgré tout, joué un rôle important dans la fondation de l’identité nationale et la renaissance de l’hébreu. On prédit toujours la fin de la presse, comme celles de la radio et de la télévision, pourtant ces trois médias existent toujours, nonobstant la compétition toujours plus grande des autres médias. Si la presse écrite connaît un ralentissement, elle ne disparaîtra jamais, en tout cas pas en Israël. La population religieuse en est le garant. A moins qu’un génie ne trouve une manière «casher» d’utiliser les médias électroniques sans violer le Shabbat. L’achat de magazines, de quotidiens et de leurs suppléments, et leur lecture durant le Shabbat sont un peu de l’ordre du sacré, ou du moins de la tradition. Il est vrai que la plupart des journaux en hébreu impriment moins de pages qu’ils ne le faisaient auparavant. Pour sa part, le Jerusalem Post – qui, depuis huit ans, appartient à Mirkaei Tikshoret, compagnie dirigée par Eli Azur, en a, ces dernières années, plutôt ajoutées. Le journal a beaucoup évolué depuis Gershon Agron, au fil des douze rédacteurs qui lui ont succédé. Agron, raccourci d’Agronsky, est né en Ukraine et a grandi à Philadelphie. Engagé dans la légion juive durant la Première Guerre mondiale, il travaille plus tard au service de presse de la commission sioniste. Puis passe deux ans comme rédacteur à l’agence télégraphique juive avant d’écrire pour différentes agences de presse internationales et de s’installer en Palestine en 1924. Ardent sioniste, Agron est très actif dans la direction du yishouv - population avant l’établissement de l’Etat – et travaille pour l’Organisation sioniste mondiale. Une des missions du Palestine Post est ainsi de donner une tribune aux idées sionistes. De 1949 à 1951, Agron, toujours rédacteur en chef du Jerusalem Post, dirige le service d’information du gouvernement. Ce n’est que quand il devient maire de Jérusalem, en 1955, que Ted Lurie prend sa succession. On peut s’étonner aujourd’hui du manque évident d’indépendance, à l’époque, du quotidien et des premiers journaux israéliens par rapport au pouvoir. Mais on peut aussi y voir une simple continuation de la vision d’Herzl : rassembler dans un pays les Juifs du monde entier. Aujourd’hui, la presse écrite israélienne, désormais indépendante, compte une multitude de publications : quotidiens, hebdomadaires, publications trimestrielles et annuelles pour adultes, adolescents et enfants, en hébreu, anglais, arabe, russe, français, yiddish, espagnol, roumain, hongrois et italien, et probablement dans d’autres langues. C’est, d’une certaine manière le clin d’oeil qu’Herzl nous fait du haut de son balcon.


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