Entre l’Etat et les Bédouins : bientôt la fin de la traversée du désert ?

By YOHAV OREMIATZKI
August 27, 2013 15:02

Comment le bras de fer opposant l’Etat d’Israël aux Bédouins du Nord-Néguev à propos des propriétés terriennes peut-il se solder ?




Les emplacements que le gouvernement a réservés aux Bédouins sont inoccupés depuis des années à Hura

P13 JFR 370. (photo credit: Yohav OREMIATZKI)


«Toute la région de Beersheva sera un paradis, le Palo Alto d’Israël. » Doron Almog semble y croire dur comme fer. Binyamin Netanyahou a chargé lui-même ce haut gradé de Tsahal, chef du commandement Sud de 2000 à 2003, de développer l’économie et de régulariser la situation des Bédouins du Nord-Néguev : près de 200 000 Israéliens qui représentent la minorité la plus pauvre du pays.

Tout part de l’adoption par le gouvernement du plan Prawer en septembre 2011. Un plan qui suit les recommandations du rapport de la commission Goldberg sur le règlement des contentieux opposant l’Etat aux Bédouins. Un projet de loi baptisé Prawer-Begin accompagne ce plan. Il est conçu comme un arsenal législatif suffisant pour résoudre les conflits liés à la légalisation de 35 villages bédouins.

Passé en première lecture à la Knesset le 24 juin dernier à une faible majorité, le texte devrait être présenté en deuxième lecture à partir du mois d’octobre.

Le gouvernement a besoin de faire adopter cette loi coûte que coûte pour pouvoir mettre en place de façon totale et effective un plan directeur de développement métropolitain pour Beersheva. « Concrètement, il s’agit d’un programme d’1,2 milliard de shekels pour la période 2012-2016, déjà mis en œuvre à près de 30 %, dont l’objectif principal est de booster l’économie et la qualité de vie des Bédouins », détaille Yonatan Deckel, responsable du suivi et du contrôle du développement local et économique au quartier général de Beersheva. Ce bras droit de Doron Almog qui reçoit le Jerusalem Post dans les bureaux du Premier ministre en est persuadé : « C’est parce qu’une somme aussi importante est sur la table que l’intérêt médiatique pour les Bédouins est aussi fort cet été ».

L’initiative doit se traduire dans les années à venir par l’ouverture d’agences pour l’emploi, l’aménagement de zones industrielles, de complexes éducatifs… Bref, de services publics et d’infrastructures plus adaptés, déjà développés l’année dernière dans une dizaine de localités bédouines.

En définitive, le gouvernement demande aux 12 % de Bédouins ayant des revendications territoriales de faire un compromis pour bénéficier de ce programme qui dit mettre l’accent sur l’éducation et l’emploi. « Aucun plan final ne pourra satisfaire tout le monde », est-il écrit noir sur blanc dans le résumé des auditions publiques des Bédouins et des recommandations d’amendements au projet de loi, présenté le 23 janvier dernier par Benny Begin.

Une ville et six villages 

Or, pour Rawia Aburabia, avocate à ACRI (Association pour la défense des droits civils en Israël), et opposante au projet de loi, on va assister ni plus ni moins « à une réorganisation totale de l’espace dans le Nord-Néguev, où la structure interne des villages bédouins va disparaître, provoquant le déplacement forcé de 40 000 personnes ».

« Les associations dépeignent intentionnellement un tableau noir ; leur concept c’est : ne pas faire bouger les tribus d’un cheveu », rétorque Yonatan Deckel. « La plupart des lieux de vie reconnus le seront pourtant sur leur emplacement initial. La majorité des habitants ne seront pas déplacés, sauf s’ils vivent dans une zone polluée ou inhabitable ». Doron Almog précise : « Il y aura des mouvements mineurs, de quelques kilomètres maximum » pour pouvoir adapter l’habitat à la construction d’une route ou d’une école.

Environ 90 000 Bédouins vivent aujourd’hui dans une ville (Rahat) et 6 villages créés par l’Etat d’Israël entre 1969 et 1989 (Tel Sheva, Segev Shalom, Arara, Lakyya, Hura, et Kseiffe). Et un nombre équivalent de personnes se répartit dans 46 bidonvilles qualifiés de « non reconnus » par les associations, dont 11 sont néanmoins en train d’être développés et légalisés.

Un Conseil Régional des villages non reconnus existe depuis 1967. Attia al-Asam est le président de cet organisme représentatif dont la légitimité est nulle au regard des institutions. Il défend un plan alternatif de reconnaissance de l’ensemble des bourgades, de 500 résidents minimum chacune, avec plus ou moins de souplesse selon qu’une tribu était installée ou non sur une terre avant 1948.

Jouer sur les chiffres et sur les mots 

Le gouvernement préfère parler de « diaspora » que de « villages non reconnus ». En effet, « avant la création de l’Etat d’Israël, les Bédouins étaient entre 65 000 et 95 000 à évoluer entre Gaza et Arad », chiffre l’anthropologue et chercheur au CNRS Cédric Parizot. « Mais en 1951, il n’en restait plus que 11 000 ». Beaucoup auraient été encouragés par l’armée égyptienne à partir pour mieux revenir, lors de la guerre d’Indépendance. A la même époque, l’armée israélienne a également déplacé une bonne partie des 11 000 personnes en question dans un triangle Beersheva-Arad-Dimona, surnommé le Siyag (« clôture »).

Mais si les Bédouins sont estimés à 200 000 aujourd’hui, soit 20 fois plus qu’en 1948, « ils ne revendiquent que 5 % de la superficie totale du Néguev », s’exclame l’avocate d’ACRI ! Une quantité négligeable selon elle. « C’est jouer sur les chiffres », répond Yonatan Deckel. « La majeure partie du Néguev étant inhabitable, les tribus dont on parle réclament en fait presque la moitié de l’espace vivable. »

A cause de ce désaccord profond, « 60 000 hectares sont en stand-by », déplore Doron Almog. « Autant de terrains que nous ne pouvons développer, ni pour les Bédouins ni pour les Juifs, car ils ne sont pas enregistrés sur les registres d’Etat. Les Bédouins n’ont pourtant jamais réussi à apporter la preuve au tribunal de leur droit de propriété sur ces terres. »

Les cours israéliennes doivent en effet toujours trancher 3 000 contentieux territoriaux en suspens depuis les années soixante-dix. Pour les demandes de propriété enregistrées entre 1970 et 1979 uniquement, la future loi prévoit au mieux une compensation équivalente à 50 % des terres sollicitées. A l’inverse, dans le cas où la preuve de propriété n’est pas apportée au bout de 5 ans, les terres de la discorde tomberont de fait dans l’escarcelle de l’Etat.

Une vision critique 

Mais au-delà d’un processus juridique gelé et des plus complexes, Almog critique surtout la répartition du peuple du désert dans l’espace : « Ils sont parfois 1 000 à 2 000 à vivre sur une surface équivalente à un tiers de Tel-Aviv. C’est impossible à financer ! ». Dans un pays où « chaque mètre carré compte », la pilule a du mal à passer.

Pour endiguer l’expansion des Bédouins, le gouvernement est ainsi allé jusqu’à autoriser la création de 23 fermes dirigées par des Juifs. Ami Tesler, responsable du développement local au QG de Beersheva : « Si un Bédouin voit une clôture, il ne va pas construire. Mais ce n’est que pour conserver la terre de façon temporaire », promet-il, un peu embarrassé. « Les fermiers ne sont pas propriétaires et pas non plus censés en faire un business ».

Ce type de situation exceptionnelle nourrit un sentiment de discrimination chez la minorité bédouine. « Quand on voit s’établir 100 implantations juives dans la région, on peut bien en avoir 35 bédouines. Cela ne pourra qu’améliorer l’entente entre Juifs et Arabes », estime Rawia Aburabia. « On ne rejette pas les implantations juives », renchérit al-Asam. « On ne les conteste que lorsqu’elles empiètent sur nos terres ».

Ofer Dagan va plus loin. Pour ce jeune homme, coordinateur des activités au Forum de coexistence pour l’égalité des droits civils dans le Néguev, cette politique du fait accompli menée par le gouvernement n’est qu’une mauvaise excuse. Rencontré à Beersheva dans un abri antimissile où travaillent ensemble Juifs et Arabes, il estime que le gouvernement veut avant tout « judaïser l’espace ». Mais aussi « créer une continuité territoriale avec la ligne verte, et finalement, mettre un maximum de Bédouins sur un minimum de terres ».

A cette vision pour le moins critique, Almog oppose une raison pragmatique, sous-tendue par un idéal pionnier : « La seule réserve immobilière d’Israël est dans le Néguev. Il n’y a pas d’espace ailleurs. Ben Gourion avait lui-même dit : “Si nous ne conquérons pas le désert, le désert nous conquerra”. Gagner le désert est donc la prochaine étape du rêve sioniste. »

« Le mode de vie des Bédouins est bien plus fort que ce type de planification urbaine systématique », estime l’avocate d’ACRI qui contredit néanmoins l’idée reçue selon laquelle la communauté bédouine dans son ensemble ne cherche ni à se moderniser, ni à s’urbaniser. Dans les 7 villes et villages existants, « on est entre le sous-développement et l’urbanisme. Or, si c’était si génial, les gens viendraient s’installer quel que soit le gouvernement »

4 femmes et 40 enfants 

Les associations dénoncent, entre autres, l’aspect cité-dortoir de ces villes, les poubelles qui brûlent faute de ramassage des déchets, le manque de transports en commun etc. « Les Bédouins ont raison de dire que les communes en question sont négligées », concède Ami Tesler. Après tout, « Dimona ou Yeroham ne sont pas non plus des exemples », glisse Yonatan Deckel.

« Mais pourquoi cette négligence ? », apostrophe Tesler, au volant de sa voiture, direction El-Sayed, où quelques propriétés et écoles luxueuses bordent d’étroites routes de terre et des bâtisses d’une pauvreté innommable. « Parce qu’ils ne paient pas d’impôts ! Avec 4 femmes autorisées par la tradition musulmane, ils ont le taux de natalité le plus élevé de la planète. Or, aucun gouvernement n’est prêt à entretenir complètement une cité où les gens ne travaillent pas pour la plupart et ont jusqu’à 40 enfants. Nous disons donc aux propriétaires : “Légaliser votre maison et la terre sur laquelle elle est bâtie vous coûtera 10 000 shekels, pour vous donner l’accès à l’eau et l’électricité”. Mais ils refusent obstinément de payer ».

A El-Sayed, les bulldozers ne viendront pas pour détruire le village, à en croire Ami Tesler, mais pour lui donner « une forme moderne, avec des routes asphaltées ».

En termes de planification urbaine, la communauté juive d’Omer sert ici de mètre-étalon. « La situation des Bédouins est une honte pour Israël. Mais pour créer un changement radical en 5 ans, on a besoin de villes durables », détaille Doron Almog. « C’est-à-dire compactes et proportionnées, où hommes et femmes sont diplômés, où le high-tech enrichit la municipalité, et avec des services publics municipaux performants. » Une échéance qui fait sourire Ami Tesler. Lui table plutôt sur une génération pour voir un tel progrès dans des endroits comme El-Sayed.

1 dounam par Bédouin ? 

En sortant de ce bidonville partiel, il suffit de traverser un rond-point pour déboucher sur Hura, envisagée comme un patron pour les villages bédouins plus récents. Les rues sont ici bordées de palmiers, et l’urbanisme est loin d’être sauvage.

Dans un quartier en chantier périphérique, des bulldozers ratissent de vastes étendues où l’on voit déjà des canalisations et des routes sortir de terre. « Il y a 8 ou 9 ans, le gouvernement y a créé de nombreux emplacements prévus pour bâtir des propriétés. Or, après avoir signé, les tribus ne sont pas venues », raconte Yonatan Deckel. « Soit par défiance, soit parce que des chefs de familles puissantes qui revendiquent un droit sur ces terres menacent de mort d’autres tribus de venir s’y installer », continue Ami Tesler.

Dans ce nouveau quartier comme dans d’autres, le but est de donner 1 dounam (0,1 hectare) à chaque Bédouin de la diaspora de plus de 24 ans, et la même parcelle à un couple marié majeur. Mais pour Attia al-Asam, le compte n’y est décidément pas. « Un demi-dounam par personne, cela fait 100 000 en tout. Or, nous en demandons 860 000 ». « Ce qui compte pour les Bédouins comme pour les autres citoyens, c’est que leurs enfants héritent d’un terrain pour construire une maison », conclut Yonatan Deckel. « Nous avons promis des terres pour les enfants, mais non pour les petits-enfants et les arrière-petits-enfants ; il y a une limite à ce que l’Etat peut donner. »


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