Etudes silencieuses

By DEBORAH FINEBLUM RAUB JNS.ORG
February 6, 2013 14:04

Le premier kollel spécialement destiné aux malentendants a ouvert à Jérusalem.




Etudes silencieuses

0602JFR22 521. (photo credit: Courtesy Maassé Nissim)

Silence, on étudie. Chez les Tolidano, on est rabbin de père en fils depuis des générations.
Pourtant Yossef s’est vu refuser l’accès au Talmud. Parce qu’il est sourd. Pour éviter le même rejet à d’autres, il a ouvert le premier kollel pour hommes malentendants au monde.

Voilà 8 mois qu’il a accueilli ses premiers élèves au kollel (institut d’études rabbiniques et talmudiques) qu’il a appelé Maassé Nissim, ce qui signifie en hébreu « faiseur de miracles ». 15 jeunes hommes ont désormais la possibilité de relever les innombrables défis de l’étude de la Torah : les débats passionnés, la finesse des commentaires, les détours parfois sinueux de la logique et les définitions précises qui fondent la loi juive, à la base du Talmud.

Ces joies ont longtemps été refusées aux sourds car le Talmud est, fondamentalement, une tradition orale. Il faut, par exemple, écouter très attentivement, pour savoir si une intonation particulière pointe une question (« koushia » en Araméen) ou sa réponse (« terutz »). Chacune de ces subtilités est nécessaire pour la compréhension des textes. Et lire sur les lèvres ne suffit pas à les faire passer.

La yeshiva fonctionne du dimanche au jeudi au kollel du rabbin Moshé Fetehi, à Jérusalem. En y pénétrant, on est saisi par le contraste avec les bruyantes rues de la ville.

D’intenses échanges intellectuels ont lieu et, pourtant, un profond silence règne. Les havroutot (partenaires d’étude) débattent de certains points de la loi juive, leurs mains filant à la vitesse de l’éclair.

Tolidano se déplace dans cette silencieuse cacophonie, s’assoit avec chaque paire d’étudiants et ajoute des commentaires à la fois en langage des signes et par la parole. L’homme est né il y a 31 ans à Tel- Aviv, deuxième d’une fratrie de 5 enfants.

Ses parents sont le rabbin Yohanan et Oshra Tolidano.

Né sans handicap, il contracte dans l’enfance une méningite qui le laisse sourd des deux oreilles. Il est néanmoins scolarisé dans une école d’enfants entendants, apprend à lire sur les lèvres et à parler. Souvent, dans les familles religieuses, les enfants sourds demeurent parmi les entendants et se débrouillent, bon an mal an, avec une parole limitée et la lecture sur les lèvres, ce qui occasionne de nombreux malentendus.

Mais la mère de Yossef lui fait apprendre la langue des signes, et va même jusqu’à inviter un professeur chez eux pour donner à d’autres mères et enfants l’opportunité de mieux communiquer.

Que se passe-t-il après le lycée ? Désormais, les élèves de Tolidano, qui ont entre 25 et 35 ans, ont droit au même traitement. Certains connaissaient déjà la langue des signes israélienne, ou américaine, avant d’entrer à Maassé Nissim, mais pour d’autres, c’est la première opportunité d’apprendre à communiquer en toute liberté.

« Même s’ils connaissent quelques signes, la plupart des enfants sourds sont gênés de parler avec leurs pairs et restent renfermés », explique Tolidano. « Ici, ils peuvent s’ouvrir aux autres et vraiment s’exprimer ».

Le fondateur du kollel sait de quoi il parle.

Il a lui-même passé 15 ans en yeshiva avec 400 autres élèves. « C’était très difficile », se remémore-t-il, « même si j’avais un bon compagnon d’étude qui s’asseyait avec moi et me réexpliquait scrupuleusement les leçons de la journée ». Mais « le constant effort pour lire sur les lèvres 4 heures de cours durant était un lourd tribut à payer ».

C’est à l’étranger, à Toronto, où il a enseigné pendant 2 ans à la Yeshivat Nefesh David, un programme pour garçons sourds de 13 à 18 ans, que Tolidano s’est mis à songer au sort de ses élèves après le lycée. « Estce la fin de leurs études thoraïques ? » se demandait-il. « Et quid des milliers de malentendants juifs qui n’ont jamais eu la chance d’étudier de cette manière ? ».

L’idée fait son chemin et le conduit à donner vie au premier kollel conçu spécialement pour les besoins de ces jeunes gens. Il a choisi de lui donner le nom de son grandpère, Rabbi Nissim Tolidano, qui avait ouvert une yeshiva séfarade, Sheerit Yossef, en 1963 à Beer Yaacov, près de Ramle. Après avoir formé des milliers d’élèves pendant plus de 50 ans, le rav est décédé en juin dernier.

« A chaque étape, je ressens la fierté de mon grand-père et sa bénédiction », confie Tolidano.

Capables d’étudier comme n’importe qui 

Pour Fetehi, dont les propres élèves étudient bien plus bruyamment dans la classe d’à côté, les rabbins de la famille Tolidano « forment une chaîne qui ne s’est jamais brisée ». Tolidano, ajoutet- il, « descend d’une famille de chefs spirituels, et il en est un lui-même. Je m’en suis aperçu dès notre première rencontre. J’ai su qu’il était le type de personne qui peut souder ensemble un groupe issu d’horizons si différents et aux aptitudes à communiquer si variées.

« Aujourd’hui, ils sont là et ils commencent à se sentir mieux appréciés. Après toutes ses années, ils savent désormais qu’ils sont autant capables d’étudier que n’importe qui ».

Hillel Inglis a eu la chance d’être inscrit au programme spécial de Toronto en tant qu’adolescent, puis est passé dans une yeshiva « normale ». Jusqu’à l’ouverture de Maassé Nissim, ce natif de Londres n’avait pas eu l’opportunité de poursuivre son éducation de façon optimale.

« Lorsqu’on n’entend pas tout, on passe à côté de certains points importants », explique le jeune homme qui, à 25 ans, porte des appareils auditifs dans chaque oreille. « Yossef nous fait changer de havrouta toutes les deux heures, pour que nous puissions nous aider mutuellement du mieux possible, car, bien que tous les élèves soient très intelligents, la plupart n’ont pas eu l’occasion de s’entraîner à l’étude de la Guemara. Et là, tout d’un coup, ca vient ».

« Nous sommes une vraie famille », renchérit Mordechaï Weisman, un jeune Israélien de 25 ans aux peot châtains et au rire communicatif. « Selon mon épouse, j’ai bien plus confiance en moi maintenant que je peux vraiment me développer intellectuellement », confie-t-il. « C’est comme si j’étais enfin en possession de mon plein potentiel ».

Un potentiel qui émerveille son professeur, dont le rêve est de voir de nombreux malentendants, religieux comme laïcs, étudier la Torah ensemble. Tolidano voyage fréquemment, en Israël et à l’étranger, pour lever des fonds.

Il n’y a pas de frais de scolarité, car Fetehi prête la salle de classe à titre gracieux.

Chaque étudiant reçoit une bourse mensuelle de 400 dollars par mois pour subvenir à ses besoins. Quant à l’avenir, Tolidano a des objectifs ambitieux : « Je souhaite que chaque malentendant juif puisse se considérer comme l’égal des autres étudiants. Qu’il ait confiance en lui et se sente à l’aise, qu’il puisse poser les questions qu’il n’a jamais pu poser avant dans un environnement sécurisant ». Et de conclure : « Il y a encore beaucoup à faire ».


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