« L’âge tendre au temps de l’innocence »

By RACHEL MARDER
April 30, 2013 15:13

Le musée d’Israël expose 20 ans de livres écrits pour nos chers petits et révèle enfin l’identité des illustrateurs




Schlomo Alouf en train de lire la rose blanche de Shabbat de Hanneleh.

p20 JFR 370. (photo credit: Rachel Marder)

Demandez à n’importe quel enfant israélien, garçon ou fille, quelle est la couleur de la robe que porte le personnage de Hannaleh pour Shabbat, il ou elle vous répondra sans hésiter que l’angélique blondinette porte une robe blanche. La robe du Shabbat de Hannaleh, publié en 1957, fait partie des livres phares de la littérature enfantine israélienne. Rares sont les foyers qui n’en possèdent pas un exemplaire. Et il y a fort à parier que vous trouverez ce classique dans chaque bibliothèque ou librairie du pays.

C’est ce qui rend cette exposition intitulée « L’âge tendre au temps de l’innocence » si émouvante. Cet ouvrage fait partie du Top Ten des célèbres Editions Ofer, dont les ouvrages sont exposés dans l’aile gauche du département Jeunesse du musée d’Israël, et ce, jusque fin septembre 2013, parmi des dizaines d’autres livres pour enfants, écrits et publiés entre 1957 et 1970.

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Schlomo Alouf est l’heureux fondateur des Editions Ofer.

C’est parce que les petits israéliens n’avaient pas d’autre choix que la littérature européenne pour satisfaire leurs envies de lecture, que cet homme, âgé aujourd’hui de 77 ans, a créé sa maison d’édition. Il a voulu offrir des histoires typiquement israéliennes à ces enfants qui arrivaient en masse dans le pays, afin de leur donner un socle culturel commun et forger leur identité, ainsi que celle des générations suivantes, autour des mêmes valeurs. « Je voulais inculquer aux enfants le sens des responsabilités, car ils sont notre avenir », confie l’éditeur, interviewé dans sa charmante librairie de Petah Tikva.

Le fabuleux destin d’un éditeur heureux 


L’histoire de la petite blondinette qui salit sa robe de Shabbat immaculée et la voit, comme par magie, rendue à sa blancheur initiale grâce à la lumière de la lune, est certes devenu un best-seller de la littérature enfantine et a contribué à rendre cette maison d’édition célèbre. Pour autant, son contenu n’est pas emblématique du message véhiculé par ailleurs dans les autres ouvrages publiés par les Editions Ofer.

« La collection jeunesse n’a pas d’ambition éducative, ce sont tout simplement des histoires. Mais c’est très… formateur, les histoires », confie Alouf. Nili aide sa maman, par exemple, son premier livre publié, raconte l’histoire d’une fillette de 5 ans, qui prend son bain, habille son petit frère, met la table, fait les courses. Et ce personnage de Nili justement, illustre parfaitement sa conviction, à savoir que les enfants doivent aider leurs parents. « Cela n’a pas de prix, car cela donne aux enfants le respect du travail et contribue à le valoriser à leurs yeux », précise Alouf.

C’est quand sa famille fait son Aliya avec l’Agence juive, en fuyant Bagdad par les toits, que le petit Schlomo, âgé de 15 ans et demi, est confronté pour la première fois à de grandes responsabilités. Une fois en Israël, son père, professeur de mathématiques en Irak, se retrouve à cinquante ans sans emploi. Tout à coup, celui qui avait toujours été le pilier de la famille, se voit contraint de confier à son aîné la lourde tâche de subvenir aux besoins du foyer, en travaillant dans une exploitation agricole, à Or Yehouda.

« Enfant et adolescent, je ne me souviens pas d’avoir manqué de quoi que ce soit. Nous avons eu la chance d’avoir ces agriculteurs formidables comme voisins, qui m’ont donné du travail et m’ont permis de ramener à la maison des fruits et légumes en quantité, pour nourrir ma famille », se souvient Alouf.

Après son service militaire, il a toujours sa famille à charge et travaille le jour, tout en suivant des études d’ingénieur le soir, à Tel-Aviv. Il ne manque jamais de ramener, dès qu’il le peut, de la lecture à ses frères et soeurs, alors que la famille vit sans électricité. « J’étais un garçon responsable », confie Alouf, « pas question de laisser tomber ma famille ».

Pourtant, il n’hésitera pas à prendre le risque d’abandonner ses études d’ingénieur, pour se tourner vers l’édition, une profession qui correspond mieux à ses aspirations.

Commence alors une étroite collaboration artistique avec Eva Itzkowitz, qui durera de 1957 à 1975.

Vont naître une série de succès emblématiques de la littérature pour enfants israélienne, comme la série des Hanneleh, Les enfants du monde, Je travaille comme papa, Youpi, j’ai grandi, ou encore Une visite à Jérusalem.

Des histoires pour grandir 


« Tous les enfants ont grandi avec ces livres », explique Orna Granot, la bibliothécaire du département jeunesse du musée d’Israël, lors d’une interview accordée au Jerusalem Post. « Il suffit de voir un de ces ouvrages pour retomber en enfance », avoue-t-elle. « Ce sont des histoires profondes et initiatiques, avec une forte charge émotionnelle », ajoute Granot.

Et de souligner la beauté des illustrations et leur simplicité, qui permettent à de tout jeunes enfants de suivre le fil des histoires. C’est grâce à ces dessins que les paysages israéliens se sont gravés à jamais dans les mémoires de toute une jeunesse, celle littéralement tombée amoureuse du monde rassurant et coloré qui a jailli de la palette d’Eva Itzkowitz.

Eva Itzkowitz voit le jour en Saxe, en Allemagne, en 1922.

La montée du nazisme contraint sa famille à l’exil. Refoulée par les Britanniques qui lui interdisent d’entrer en Palestine, la famille Itzkowitz s’installe en Grèce. Lorsque les nazis envahissent le pays, le père d’Eva est arrêté et meurt en déportation. Mais elle et sa mère parviennent à se cacher pendant 5 ans et survivent à la guerre.

Eva étudie alors le portrait aux Beaux-Arts d’Athènes, où elle résidera jusqu’à son Aliya en 1945. C’est alors, après quelques déboires dans d’autres maisons d’édition qui ne sauront pas apprécier son travail et ne la paieront pas, que débutera sa fructueuse collaboration artistique avec Alouf.

Ce sera pour des auteurs comme Ouriel Ofek, David Pe’er, Yemima Sharon, et bien d’autres, qu’elle façonnera un univers de couleurs, pour représenter des scènes de la vie quotidienne du monde de l’enfance, dans des dessins pleins de douceur. Des livres grâce auxquels des générations d’enfants apprendront à lire et à compter. Des dessins et des textes qui les éveilleront à des notions plus complexes, comme l’amitié avec, par exemple, Comment être un bon copain. Ou encore, des histoires pour les aider à se familiariser avec les peurs de l’enfance, et leur apprendre à supporter des bouleversements familiaux avec Comment la vie va changer à la maison, avec mon nouveau petit frère ou ma nouvelle petite soeur. Alouf a reconnu son âme soeur dans la personne d’Eva Itzkowitz. « J’étais un réfugié, elle était une réfugiée, et nous nous sommes rencontrés », explique celui qui a su révéler le talent de cette artiste singulière et lui permettre de l’épanouir dans sa maison d’édition.

Une artiste anonyme derrière des dessins enchanteurs 


Cette exposition au musée d’Israël dévoile un peu du mystère qui entoure la personnalité énigmatique d’Eva qui a toujours refusé de révéler son identité et s’est soustraite aux interviews. L’exposition rend hommage à cette artiste du détail et révèle la main qui a donné naissance à ces dessins enchanteurs, que les critiques de l’époque avaient jugés simplistes et trop naïfs.

De nombreuses théories circulent pour expliquer les raisons qui ont poussé l’artiste à garder l’anonymat. « Je pense que c’est en raison de sa grande modestie », assure Granot.

« Toute le monde rêve de devenir célèbre un jour », ditelle, « eh bien pour une fois, avec Eva, c’était exactement le contraire ».

Pour Alouf, cette modestie est à mettre sur le compte de sa douloureuse expérience de refugiée. Et le fait d’avoir été malmenée par ses précédents employeurs ne l’a pas encouragée non plus à dévoiler son identité. Ilana Alouf, l’épouse de Schlomo Alouf, qui travaille à ses côtés aux Editions Ofer, rappelle que c’était le choix d’Itzkowitz de ne pas signer ses illustrations. De son point de vue, c’est parce que pour l’artiste, « c’était trop s’exposer ». Itwkozitz vit aujourd’hui à Ramat Gan. Bien qu’elle aime son travail, celle qui n’aurait jamais imaginé que l’on puisse un jour témoigner autant d’intérêt pour ses dessins, s’étonne de sa célébrité.

« Aujourd’hui elle est fière de ses livres », confie Ilana Alouf « et elle attendait l’ouverture de l’exposition au public, avec impatience ».

L’idéal pionnier en images 


Les ouvrages publiés par les Editions Ofer sont devenus célèbres dans les années 1960-70, quand le ministre de l’Education les a choisis pour les distribuer dans les jardins d’enfants et les maternelles du pays, tandis que l’Agence juive les diffusait dans les communautés de la diaspora et que l’université Hébraïque les faisait connaître aux immigrants.

Le ministère de l’Education favorise encore aujourd’hui leur diffusion.

La maison d’édition Ofer s’est enrichie d’ouvrages nouveaux, livres de cuisine et de littérature notamment. Alouf édite sans cesse de nouvelles histoires pour enfants, illustrées par Eva, dont beaucoup sont traduites en arabe, pour de jeunes lecteurs de Jordanie et pour des arabes israéliens. Seul bémol à ce franc succès, ces histoires ne sont pas suffisamment connues des jeunes juifs de la diaspora. Certes, ces livres paraissent un peu désuets aujourd’hui. Mais ils témoignent des préoccupations des nouveaux immigrants de l’époque.

Comment les premières générations de sionistes revenus sur leur terre souhaitaient préparer leurs enfants à jouer leur rôle dans la nouvelle société dans laquelle ils auraient à s’ancrer, et les initiaient aux spécificités de leur sexe.

Ils renseignent aussi sur la vision du monde extérieur, tel qu’il était perçu à l’époque. Ces histoires illustrent la famille idéale à des enfants, à l’âge où leur univers se limite encore à la sphère familiale et les initie au rôle de parents modèles, qu’ils seront un jour. Dans Je travaille avec papa, un père de famille est représenté exerçant toutes sortes de métiers, comme pêcheur, docteur ou boulanger. Cela encourage les jeunes garçons à l’imiter dans ces différents rôles. « Mon père fait du pain et de délicieux gâteaux », peut-on lire dans une histoire, et « Moi aussi, je pétris la pâte pour cuire des petits pains ».

L’image du père, proposé comme modèle, est celui d’une virilité accomplie et épanouie, stéréotype parfait d’un homme qui prend son rôle d’homme et de père à coeur.

Dans l’ouvrage Mon père, par exemple, l’homme est décrit comme aventureux et très actif. Il consacre beaucoup de temps à ses enfants, à l’extérieur de la maison. Tandis que dans l’ouvrage Ma mère, qui lui fait pendant, la mère de famille est représentée exclusivement à la maison, occupée à cuisiner, éduquer ses enfants ou encore à les prendre dans ses bras.

Les dessins d’Itzkowitz sont très lisibles et complémentaires du message délivré par le texte. Les visages des enfants sont angéliques. Ils ont de bonnes joues et respirent la santé. Quant à leurs parents, ils sont grands, beaux, irradient l’harmonie et la santé, image qui communique aux lecteurs une vision rassurante de la vie. Les parents décrits par Itzkowitz sont les héros d’un pays en train de naitre.

En quête d’identité nationale et culturelle, ils sont conscients et fiers de leurs traditions juives. L’image même de la réussite dans l’idéal pionnier. « Tout enfant rêve en grandissant de ressembler à ceux qu’il admire et cette identification est stimulée par les dessins de l’artiste », peut-on lire dans le prospectus qui guide le visiteur à travers l’exposition.

Des histoires de génération en génération 


Les enfants du monde raconte des anecdotes qui mettent en scène des enfants de tous horizons, dans leur vie quotidienne ; Juan, le petit Mexicain, Heniusan, le petit Japonais, Carl en Suisse, ou encore un chinois Shin-Chon et bien d’autres encore. Chaque enfant est représenté dans son environnement naturel en costume traditionnel. L’objectif de cet opus est d’ouvrir une fenêtre sur le monde au petit israélien. Les Editions Ofer consacrent aussi quelques ouvrages à la création de l’État et ses fondamentaux et au judaïsme.

Dans le livre intitulé Si vous le voulez, ce ne sera pas un rêve, de Ofek, les jeunes lecteurs apprennent tout de la vie et de la vision du père du sionisme moderne, Theodor Herzl. Et bien sûr, les Editions Ofer ne font pas l’impasse sur l’histoire biblique. On y retrouve entre autres, l’incontournable récit de l’Arche de Noé. Roi pour une journée raconte une enfance pas ordinaire, puisqu’il s’agit de celle du roi Salomon, lequel par sa sagesse, règle des conflits et rétablit la paix.

Ces livres contribuent à forger l’identité culturelle des jeunes lecteurs avec un narratif qui cherche à les enraciner et les relier historiquement à la terre d’Israël. Ils les encouragent à être fiers de leurs racines et les familiarisent avec les héros bibliques.

La boutique d’Alouf ne désemplit pas. Les clients lui font part de la joie qu’ils ont à partager ces histoires avec lesquelles ils ont grandi, avec leurs enfants et leurs petits-enfants.

Rien ne pourrait faire davantage plaisir à Alouf, que ces confidences. Il se souvient avec émotion d’un homme qui lui a dit un jour : « Je suis votre fils ». Et c’est avec plaisir qu’il nous livre le mode d’emploi de son succès : « Des enfants bien élevés feront à leur tour des enfants bien élevés ». Cette littérature continue d’inspirer des générations d’enfants, qui n’oublieront jamais le temps de l’innocence de leurs tendres années. Ils reflètent le visage du sionisme moderne, de la culture juive et d’une nation de travailleurs.



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