Le kibboutz déménage à Tel-Aviv

L’idée d’un kibboutz en zone urbaine peut sembler contradictoire et pourtant un nouveau modèle fait son apparition dans les villes israéliennes.

By BARBARA BAMBERGER
July 24, 2014 14:58
kibboutz à Tel Aviv

kibboutz à Tel Aviv. (photo credit: DR)


Selon ce modèle, basé sur les valeurs du kibboutz – démocratie, justice sociale, amour d’Israël – qui offrent de réelles solutions aux problèmes sociaux, l’emplacement idéal pour opérer des changements est à l’intérieur.

Pour cela, le mouvement Dror Israël s’est récemment porté acquéreur d’un lot abandonné dans le quartier difficile de Shapira à Tel-Aviv, et prévoit la construction du premier bâtiment qui abritera un kibboutz urbain.

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Dror Israël est composé d’adultes issus du mouvement de jeunesse du mouvement travailliste sioniste, Hanoar Haoved Vehalomed (NOAL). En général, les jeunes de ce mouvement s’enrôlent dans la brigade du Nahal pour un service militaire prolongé, dans le cadre duquel ils passent une partie de leur temps au kibboutz, où ils prennent part au travail et aux activités sociales. Après leur service, ils sont nombreux à regagner le kibboutz. Mais la tendance à la privatisation ces dernières années a entraîné des modifications dans cette organisation.

Eli Shamsian, 36 ans, originaire de Rishon Letzion, a rejoint les rangs de NOAL dès l’âge de 13 ans, puis sert dans le Nahal. « Le mouvement nous a alors demandé de choisir une ville plutôt qu’un kibboutz. Nous avons accepté et sommes allés à Tel-Aviv, où nous avons mis en place des programmes pour les jeunes. » En 1999, Shamsian termine l’armée et reste à Tel-Aviv pour participer à la fondation de ce kibboutz original. « Je crois en l’idée de contribution », ajoute-t-il. « Quelque chose me poussait à vivre en groupe. Le “vivre-ensemble” permet une meilleure contribution – tant que l’on partage le même projet. »

Les membres du kibboutz urbain vivent selon le modèle de la coopérative : ils mettent en commun salaires et ressources, mais au lieu de travailler dans l’agriculture, ils exercent des métiers liés à l’éducation formelle ou informelle. Les 1 200 membres du mouvement des « Educateurs des Kibboutzim » de Dror Israël s’occupent de 100 000 personnes réparties sur 158 sites du pays.

Les nouveaux pionniers

Shamsian se souvient du premier groupe dont il a eu la charge. « On a attrapé trois jeunes de 14 ans, en train de couvrir de graffitis les murs du quartier général de NOAL. Il était clair qu’ils s’ennuyaient. On leur a dit de revenir le lendemain, qu’on leur donnerait de la peinture pour couvrir leurs graffitis et un endroit où passer le temps. Ils sont revenus, et ont repeint ! », rit Shamsian.
« On leur a donné un endroit, et un lien s’est tissé. Le groupe s’est agrandi à 15 enfants, pour la plupart originaires de l’ancienne URSS et vivant à Shapira. Nous faisons des excursions et des activités. Ils ont rejoint NOAL et ils ont fait l’armée. Aujourd’hui ils ont fondé des familles, ils ont des enfants. J’ai gardé le contact avec la plupart d’entre eux. »

Actuellement, pour la région de Tel-Aviv et ses banlieues, 110 membres de kibboutzim s’occupent de près de 4 500 personnes, jeunes et adultes. Ils organisent et mettent en œuvre des programmes dans des centres communautaires, dans des écoles et dans des installations militaires.

« Les pionniers fondateurs du premier kibboutz, Degania, construisaient le pays », note Shamsian. « Nous voici 100 ans après. Le pays existe bel et bien, mais la société est confrontée aujourd’hui à d’autres problèmes. Nous nous considérons comme les nouveaux pionniers, notre kibboutz à Tel-Aviv est le nouveau Degania. »

Pour l’instant, le kibboutz de Tel-Aviv loue des appartements dispersés dans toute la ville, ce qui est à la fois cher et peu efficace. Dror Israël pense qu’une base permanente, située au cœur de la communauté dont le mouvement s’occupe, permettrait d’œuvrer de façon beaucoup plus intensive.
Pour donner un exemple de mobilisation en faveur de la communauté : il y a quelques années, les membres du mouvement ont appris que 15 à 20 bus de Soudanais se dirigeaient vers Tel-Aviv.
« Nous avons compris », raconte Shamsian, « qu’on se débarrasserait d’eux au beau milieu de la ville. Nous sommes allés à leur rencontre avec de la nourriture et des vêtements. Il y avait beaucoup d’adolescents parmi eux, appelés à devenir des délinquants si aucune structure ne leur était proposée. Nous avons cherché des subventions et ouvert une école. Que nous avons fermée dès que l’Etat a pris le relais. De fait, cette solution n’était pas destinée à être permanente, mais nous étions en mesure d’en fournir une immédiate parce que nous étions sur place. »

La « Silicon Valley de l’éducation » ?

Selon Guy Zuzut, jeune coordinateur pour le département de la jeunesse de la ville, un telavivien sur trois a moins de 25 ans. Par le passé, la municipalité ne proposait aucune activité à ses résidents dont l’âge était compris entre la fin du parcours scolaire et le statut de jeunes parents. Mais le département a récemment élargi ses services à cette tranche d’âge.

« Nous cherchons à fournir des activités ayant du sens. Nous avons ouvert un réseau de centres de jeunes de quartier ; une équipe professionnelle offre un traitement holistique – et il ne s’agit pas seulement de clubs pour venir après l’école », explique Zuzut. « Nous leur fournissons un endroit où ils peuvent passer du temps et se joindre à des activités conçues pour eux, pour les attirer et les canaliser. Nous visons tous les secteurs de la population : autant les juifs, les musulmans et les chrétiens, que les handicapés ou les personnes nécessitant des soins spéciaux. »

Les mouvements de jeunesse, parmi lesquels les Scouts sont le plus important, fournissent des activités et des volontaires. « On utilise aussi les jeunes qui servent dans le Nahal ou font une année de volontariat civil avant l’armée », ajoute Zuzut.
« Nous disposons de plus de 6 employés rémunérés, envoyés par les Educateurs du kibboutz. Ils font marcher 4 centres et s’occupent de 500 à 600 jeunes. Nous n’entretenons ce genre de relations qu’avec ce mouvement. »
« Je trouve ce groupe vraiment spécial. Ils sont innovants, ils n’ont pas une pensée conventionnelle. Ils se préoccupent de la société, ils souhaitent contribuer. Et ils assurent leur propre continuité – quand l’un d’entre eux nous quitte, ils le remplacent par quelqu’un d’autre. »
Zuzut soutient le projet d’une maison permanente pour le kibboutz. « Ce sera bénéfique pour la ville, nous y concentrerons tous les concepteurs de start-up. Cela pourrait devenir la “Silicon Valley de l’éducation”. »

Un monde en soi

Deux écoles sont situées juste derrière la mosquée Nouzha, boulevard de Jérusalem à Yaffo : l’une arabe, l’autre juive. Un petit espace à côté des cours communes est tout ce qui est mis à leur disposition pour l’ensemble des activités de NOAL à Yaffo. Il est ouvert lorsque les écoles ferment, l’après-midi et pendant les vacances scolaires.

Sharon Raz est directrice des activités postscolaires. « La présence de NOAL est extrêmement importante », dit-elle. « Les activités éducatives informelles proposées par le mouvement exposent les enfants à un matériel éducatif qu’ils ne recevront jamais chez eux – ils touchent à des sujets tels que valeurs et relations humaines. De véritables liens se tissent entre les enfants et leurs conseillers en éducation. Si quelqu’un a un problème, les conseillers sont là pour leur offrir une solution, différente de celle des enseignants. »

Soundos Daka, 17 ans, fait partie du mouvement depuis deux ans, et elle a l’intention de continuer après le lycée. « Ce n’est pourtant pas toujours facile de venir ici» , dit-elle, « il y a toujours autre chose à faire. Mais on adore. J’ai appris ce que signifie être ensemble, et j’ai appris aussi à m’occuper d’enfants. »
« Le mouvement est tout un monde en soi. Quand j’étais en 3e, nous avons été 1 500 à partir pour un séminaire dans le nord du pays. Nous avons dormi dans des tentes, veillé jusqu’à 5 heures du matin et appris à devenir conseillers. »

« Quand on arrive dans les écoles avec nos chemises bleues, les enfants savent très bien qui nous sommes et sont tout excités de nous voir, rapporte Omar Hamoudeh, 17 ans. Nous souhaitons changer la société, mettre fin au racisme et éduquer les enfants, en leur enseignant la patience et la force. »
Son frère Muhammad, âgé de 15 ans, fait également partie du mouvement. Ils sont tous deux partie prenante dans un projet impliquant les groupes de Tel-Aviv et Yaffo, dont le but est d’éliminer les frontières et les préjugés.

L’an prochain, pour la première fois à Yaffo, cinq jeunes en fin de scolarité débuteront leur service national, comme d’autres jeunes arabes et religieux. Ils habiteront chez leurs parents, mais travailleront dans les écoles et organiseront les activités du mouvement.
« De nombreux enfants souhaitent participer », affirme Jonathan Kershenbaum, 22 ans, conseiller à Dror Israël. « Mais ils ne savent pas que c’est ouvert à tout le monde. »

Pour une structure éducative formelle

« Des conseillers sont venus dans notre école et nous ont expliqué ce qu’était le mouvement », raconte Mariana Jahan, 13 ans. « J’ai essayé. J’ai fait la connaissance de nouveaux enfants, et maintenant je viens deux à trois fois par semaine. »
Les activités des jeunes doivent être soigneusement minutées, car ils ne disposent que d’une seule petite pièce. Depuis deux ans le mouvement demande à la ville un espace de rencontre plus conséquent, mais il n’a toujours pas obtenu de réponse.

Retour au boulevard de Jérusalem. Shamsian travaille à Yaffo depuis longtemps. « Quand ils parlent, on ne réalise pas combien leurs conditions sont difficiles – pauvreté, crime, parents violents. Mais ces enfants souhaitent vraiment faire partie d’Israël, et c’est comme si on leur ouvrait une porte en leur disant : “Venez, soyez israéliens, prenez part”. »
Yifat Karlinsky, 39 ans, a rejoint NOAL à 10 ans à Kfar Saba. Aujourd’hui, elle est directrice de Dror Israël pour Tel-Aviv-Yaffo.

« Nous n’attendons plus que les gens viennent vers le kibboutz », dit-elle, « c’est le kibboutz qui va vers eux. Nous sommes partie prenante de la structure éducative formelle, nous travaillons avec toutes les écoles de Yaffo, y compris l’école Dov Hoz pour les jeunes à risque, dont tous les élèves ont quitté le circuit classique. Ils terminent leurs 12 ans d’école, et sortent avec une formation, par exemple programmeurs ou développeurs graphiques. Puis à l’armée, ils travaillent souvent dans leur branche. »

Pendant son travail, Karlinsky laisse son bébé à la garderie de Dror Israël, à Yaffo dans les locaux d’une ancienne école. Beit Dor accueille les 0 à 2 ans, à côté d’un jardin d’enfants pour les 2 à 4 ans ouvert à tous. Son aîné participe au programme prévu après l’école.
« Nous ne sommes pas des hippies des années soixante », ajoute-t-elle. « Nous sommes des gens normaux qui avons choisi de vivre ensemble. “Ensemble”, on est plus fort qu’individuellement. Nous nous considérons comme indissociables de la communauté. Nos conditions de vie actuelles sont difficiles. »

La hiérarchie des espaces

L’architecte Eden Barre, du cabinet Barre Levie Architectes et planification urbaine, a commencé à travailler avec Dror Israël en 1999, sur un projet du kibboutz Eshbal, dans le Conseil régional de Misgav près de Carmiel. « Depuis, j’ai flashé sur eux », reconnaît Barre ; il prend bien soin de spécifier qu’il ne les représente pas. Il se contente de décrire ce qu’il voit.
« Je les aide à traduire leur mode de vie en espaces de vie et en espaces publics. J’ai fini par les connaître, après toutes nos réunions de travail. Je les considère comme les continuateurs du mouvement kibboutzique. Ils ont pris sur eux les concepts de communauté, de société de valeurs. L’éducation est la base de tout. Et ils préconisent moins : “Comment gagner plus d’argent ?” ou “Comment améliorer mon statut dans la société ?”, mais plutôt “Quel est mon rôle dans ma communauté ?”. La conception du kibboutz à Tel-Aviv est basée sur une hiérarchie des espaces, du privé au public. Par exemple, l’espace privé de quelqu’un. Plusieurs pièces sont réparties autour d’une pièce à vivre, qui est également un espace de rencontre – exactement comme dans un appartement familial. Vous avez ensuite un lobby, qui est une pièce supplémentaire de rencontre pour des groupes plus importants. L’étage inférieur et le parking, quand les voitures n’y sont pas, constituent des espaces de rencontre encore plus vastes. »
« Nous nous sommes efforcés de définir une séparation discrète entre les zones privées et publiques. Et nous avons voulu introduire le style du Bauhaus moderne, qui est à la racine de l’architecture israélienne. »

Le bâtiment abritera 40 kibboutznikim

Les habitants de Shapira appartiennent à la tranche socio-économique la plus faible, mais le quartier s’embourgeoise. Selon Barre, le kibboutz agit exactement à l’inverse : alors qu’il aurait pu construire une maison particulière de trois niveaux, Dror Israël prévoit une unité d’habitation pour
40 personnes.
Barre compare les kibboutznikim au mûrier historique qui, selon les plans de construction, sera préservé au coin du futur bâtiment : « Ils sont comme ce mûrier, la communauté pourra venir profiter de leurs fruits. »

Détruire les barrières et construire la confiance


Entre autres emplois, Gilad Perry, 36 ans, du kibboutz Eshbal, et Gary Levy, 40 ans, du kibboutz Ravid, remplissent les fonctions de directeurs de collaboration internationale pour Dror Israël.
Leur rôle consiste à initier des contacts avec les organisations juives, faire connaître les programmes du mouvement et créer des partenariats de toutes sortes. Ils sont donc les mieux placés pour nous fournir toute information sur l’ensemble de la palette des activités de Dror Israël.
« Nous nous efforçons d’atteindre chaque enfant, insiste Perry. Quel que soit son milieu d’origine, nous l’approchons avec les mêmes valeurs : l’aptitude à diriger, la démocratie, le sionisme, l’amour du prochain et de la terre, la justice sociale. Nous avons un réseau d’écoles du nom de Dror Batei Hinoukh (Maisons de l’éducation de Dror). Ce sont des écoles normales, mais avec une approche particulière. Il s’agit moins de donner de l’information que de poser les questions pour permettre à l’enfant à la fois de répondre et d’apprendre.

Il y a deux semaines, le ministre de l’Education Shaï Piron a reconnu que l’une de nos écoles était exemplaire dans le domaine de l’enseignement porteur de sens. Celui-ci sera inclus dans un nouveau programme du nom de Haloutzei Haaracha (les Pionniers de l’évaluation). »
« Le ministère de l’Education parle beaucoup du concept “d’apprentissage porteur de sens” – par lequel les enfants apprennent en traversant un certain processus », ajoute Levy. « Ce qu’ils apprennent restera en eux, cela leur donne de l’assurance et des outils pour l’avenir. Cela correspond précisément à notre manière d’enseigner. »

Les programmes de Dror Israël prévoient d’introduire des cours d’éducation sexuelle dans les écoles de Kiryat Gat, d’organiser des activités conjointes entre les enfants israéliens et des enfants de réfugiés et de travailleurs étrangers dans le quartier Hatikva à Tel-Aviv ; de fournir des professeurs d’anglais juifs aux écoliers arabes, de façon à abattre les barrières et construire de la confiance. De plus, Dror Israël organise ces jours-ci une exposition itinérante aux Etats-Unis en l’honneur de la vie et de l’œuvre de Itzhak Rabin.

Une nation start-up dans le social ?

Les kibboutznikim de Dror Israël mènent une vie modeste par principe. Ils se sont serré la ceinture et réussi à économiser le million de dollars qu’a coûté le loft à Shapira. Actuellement, alors que les permis de construire en sont à leurs dernières étapes, ils sont à la recherche de fonds supplémentaires.

« De même que dans toutes les villes on trouve des appartements pour étudiants ou pour personnes âgées, dans 20 ans chaque ville aura son kibboutz d’éducateurs », affirme Levy. « Aujourd’hui il y a encore 270 kibboutzim, fondés par le KKL, l’Agence juive et d’autres. Ils ne semblent bizarres à personne. Nous ne serons jamais 270, mais nous pouvons arriver à 27… »
Levy rappelle que nous assistons à toutes sortes d’avancées technologiques – Google, téléphones cellulaires, voitures électriques – et compare : « Il est difficile d’imaginer des changements de cet ordre dans la sphère sociale. On en revient toujours à nos dirigeants : servent-ils ou se servent-ils du peuple ? Nous avons fait le choix de servir, c’est ce que nous voulons. »

« On dit qu’Israël est la “Nation start-up” dans le domaine de la haute technologie », dit Perry. « Sommes-nous capables d’être aussi une start-up dans le domaine social ? Je pense que oui, et nous le devons. »

« Cette idée du kibboutz qui a pris naissance en Israël, on peut la réinventer et l’adapter à la vie moderne, en construisant des communautés initiatrices de visions et de projets porteurs de sens. Là aussi Israël aura de quoi être fier. »


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