Les crimes d’honneur en voie de disparition ?

En 2012, aucun « crime d’honneur » n’a été commis en Israël grâce au travail remarquable de la police.

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May 21, 2013 12:38
L'automne 2010 a connu une déferlante de "crimes d'honneur" à Lod.

JFR P10-11-12 370. (photo credit: Reuters)


Le petit bureau de Samah Salaime Egbariya a pignon sur rue, dans la ville israélo-arabe de Lod. Elle se souvient de ces tragédies survenues à Lod et Ramlé au cours des dernières années, et des noms de ces malheureuses femmes, abattues ou poignardées à mort par des membres de leur famille, dans ce qui est communément appelé des « crimes d’honneur ». Elle cite le cas de Yasmine Abou Tzalouk de Lod, abattue de 14 balles – dont 7 dans la tête – par son mari, Khaled, en avril 2011. Le meurtre avait eu lieu au cours d’une violente dispute, suite à la décision de son mari de prendre une seconde épouse.

Elle se rappelle aussi la belle adolescente assassinée par son frère, pour avoir refusé d’épouser son partenaire en affaires, un trafiquant de drogue de Jaffa.

A « Na’am, Femmes Arabes du Centre », l’organisation qu’elle dirige, une grande effervescence règne dans le bureau. Egbariya dispose des chaises et des tables et s’apprête à accueillir une conférence ainsi qu’un spectacle de marionnettes qui porte sur l’abus sexuel. Cet événement, encore impensable il y a quelques années, cible des jeunes femmes arabes qui résident dans le centre communautaire d’une rue voisine.

Selon Egbariya, ce genre de campagne de sensibilisation menée par son organisation joue un rôle majeur dans la prise de conscience du problème de la part des femmes arabes de la région. Ainsi aidées et guidées, elles sont plus à même d’évaluer où sont les limites de ce qui est permis, ou pas, dans les relations entre les membres d’une même famille. Des outils sont ainsi mis à leur disposition pour faire valoir leurs droits au sein même de la cellule familiale.

Une prise de conscience à mettre en partie à son actif puisqu’en 2012, et ce pour la première fois en dix ans, pas une seule femme arabo-israélienne n’a été assassinée pour un crime d’honneur dans ce district de la police.

Un scénario macabre 

Appeler ces assassinats « crimes d’honneur, permet de minimiser leur gravité au sein des populations touchées.

Et pour la police, ce vocable est un argument qui permet de dire qu’il n’y a rien à faire pour endiguer le phénomène.

Nous nous sommes battues pendant des années pour qu’on cesse de nommer ces meurtres ainsi et inciter les forces de police à consacrer davantage de temps à l’investigation et à la prise de mesures pour sensibiliser cette communauté à ce fléau. Le fait que ces crimes soient enfin en nette régression n’est pas le fruit du hasard. » Pour Egbariya, ce succès prouve que les campagnes de sensibilisation sur le terrain et le battage médiatique sont utiles et peuvent inciter la police à s’investir davantage.

« Obtenir des résultats c’est une question de volonté ».

Autrefois, ces meurtres se déroulaient selon un scénario bien rodé. Les portes et les fenêtres se fermaient subitement, les rues se vidaient dans les quartiers arabes de Ramlé et de Lod et quelques heures plus tard, la police recevait un appel lui demandant de venir chercher un corps. Une douzaine de meurtres de ce genre ont été répertoriés dans ce centre névralgique du pays. Ces assassinats au nom de l’honneur ont choqué les esprits israéliens, aussi bien arabes que juifs.

Selon l’inspecteur en chef Yigal Ezra, détective et vétéran du commissariat central de ce district, il y a eu au cours des 15 dernières années environ 20 meurtres de femmes arabes, commis par un de leurs proches de sexe masculin, rien que dans le quartier. Il suffit qu’une femme refuse une proposition de mariage ou demande le divorce, et c’est assez pour faire naître des bruits au sein de ces communautés, incriminant son comportement. Elle se voit soudain injustement accusée de chatter sur Internet avec des hommes autres que son mari, ou de leur envoyer des textos. La rumeur enfle, prend une tournure dramatique, puis signe l’arrêt de mort de l’intéressée, qui s’avère la seule issue pour la communauté.

Ezra, simple flic ? 

Mais le mois dernier, le commissariat central du district a fait part d’une bonne nouvelle : dans son dernier rapport annuel, aucun crime d’honneur n’était à déplorer en 2012.

Si les activistes qui oeuvrent sur le terrain s’attribuent ce succès, la police, de son côté, y voit le fruit de ses efforts pour construire des ponts avec la communauté arabe israélienne. Et plus précisément, un programme pilote adapté, mis en place il y a 3 ans, qui permet d’identifier les femmes susceptibles d’être menacées par ces pratiques, afin de les protéger de ces potentielles exactions. Une fois repérées, ces femmes sont placées sous tutelle policière et les forces de l’ordre entrent en contact avec les hommes de leurs familles, avant que les rumeurs et les accusations ne les poussent au meurtre.

Pour le commissariat central, ces progrès sont largement à mettre au crédit du commissaire Ezra, conseiller aux affaires concernant les populations arabes. C’est lui qui mène avec succès ce programme auprès de ces populations.

Ezra ne se considère pas comme un simple flic. Mais plutôt comme un médiateur qui conseille les membres de ces communautés et les aide à régler leurs différends. Assis dans son bureau du commissariat central du district, équipé d’une cafetière électrique qui concocte un café noir comme les cheikhs de visite et les jeunes hommes de la communauté arabe aiment à le boire, ce juif arabophone, en pleine force de l’âge – dont les racines se trouvent en Irak – affirme que l’essentiel de son travail consiste à rencontrer les membres de cette communauté en tête à tête.

Le but est d’installer une confiance propice à la confidence et de tisser des liens avec eux, dans le but d’instaurer une meilleure coopération. « Avant un meurtre, les rues se vident, les stores sont baissés, les lumières des maisons s’éteignent, puis l’assassinat a lieu. Quelques heures plus tard, la police reçoit un appel disant : « Il y a un corps ici ».

Nous nous rendons sur les lieux ou règne un silence absolu, face à des visages hermétiquement fermés qui refusent toute idée de coopération. Notre objectif, au cours des dernières années, a été d’obtenir qu’ils ne ferment plus leurs fenêtres, mais au contraire les ouvrent, et leurs yeux avec, et consentent à nous parler », avance Ezra.

Un triangle de la mort 

Ce commissariat central est l’un des plus importants parmi ceux des forces de police israéliennes. Il gère plus de 1 600 000 habitants, répartis dans plus de 230 villes et villages. Il comprend non seulement Lod et Ramlé, mais aussi les villes arabes d’une région appelée « le Triangle ». L’automne 2010 a connu une déferlante de « crimes d’honneur » à Lod – dont trois en octobre. L’un d’entre eux, particulièrement sanglant, avait coûté la vie à deux femmes, fusillées l’une après l’autre devant leurs enfants. L’effusion de sang avait alors incité le Premier ministre Binyamin Netanyahou à se rendre dans la ville sinistrée, et à promettre aux habitants de ramener la sécurité.

Des forces policières paramilitaires ont ainsi été déployées, et pendant un certain temps tout le pays a eu les yeux rivés sur la ville, plaque tournante du commerce des armes et de la drogue dans le pays, depuis longtemps déjà. Le battage médiatique autour de l’événement et la pression exercée par les populations locales ont contraint la police à mettre ces « crimes d’honneur » en tête de ses préoccupations, avec, pour conséquence, la demande de changement de terminologie pour les nommer.

Une ordonnance émanant de l’inspecteur général Yohanan Danino, rendue en février 2012, stipule que tous les agents doivent désormais remplacer le terme de crime d’honneur par « meurtre au sein de la famille ».

Ezra soutient que les Israéliens ont commis une erreur en mettant ces meurtres sur le compte de la tradition islamique, issue de la tradition bédouine préislamique, dont la culture arabe aurait hérité. Le conflit entre tradition et modernité est au coeur du problème. C’est le haut degré de criminalité qui règne au sein de ces populations qui est responsable de ces exactions. « Ce sont des bandes de malfrats qui commettent ces assassinats. Ces truands ont pris la culture traditionnelle de leurs familles en otage pour y faire régner leur machisme et leurs pratiques criminelles », note-t-il. Ezra révèle que les meurtriers appartiennent le plus souvent à des familles déjà largement impliquées dans le commerce des armes et de la drogue. Ce sont des « individus qui ont la gâchette facile, un accès facile aux armes à feu, et du sang sur les mains.» 

Gagner la confiance 

Endiguer ce fléau passe, de son point de vue, par la prévention. Il faut identifier et localiser ces femmes qui pourraient être la cible de ces pratiques, repérer les membres de sexe masculin de leur famille et habilement inclure la police dans l’équation, avant qu’un assassinat ne puisse être commis. Si besoin, la police prend contact avec les services sociaux en vue de soustraire les victimes à leur environnement et les placer dans un centre pour femmes battues : un pis-aller, à moitié satisfaisant.

« On ne s’y résout qu’en dernier recours. Ce centre, c’est comme une prison. Elles se retrouvent seules des jours et des nuits, livrées à elles-mêmes dans une ambiance confinée, isolées de tout, sans contact avec leurs familles ni leurs amis, pendant que le criminel qui les menace vaque à l’air libre sans être inquiété. » Sans la coopération des familles et des témoins, il est particulièrement difficile de trouver les coupables.

Selon Ezra, depuis plusieurs années, la police a réussi à construire progressivement une relation de confiance au sein de ces communautés, grâce au dialogue, aux conférences, et à des relations basées sur le donnant-donnant. En exemple, il raconte comment il a pu aider, un jour, les habitants de la ville musulmane de Jaljulya, située dans le Triangle. Un employé de la municipalité, très zélé, avait verbalisé des voitures garées devant une mosquée pendant la prière du vendredi. Ezra a travaillé activement à faire sauter ces contraventions, et ce faisant il a gagné la confiance de ceux qui ont profité de l’amnistie obtenue. « Ces efforts sont faits », explique-t-il, « pour encourager les membres de ces communautés à nous percevoir, mes collègues et moi, comme capables de les aider concrètement, et pas seulement comme servant uniquement à les balancer dans un panier à salade ».

Ses efforts ont porté leurs fruits et les jeunes hommes arabes l’appellent de plus en plus, même pour lui demander conseil dans des problèmes de famille. « C’est plutôt amusant, un homme arabe qui appelle un policier juif pour des conseils matrimoniaux », pointe Ezra.

Tout est dans le renseignement 

Dans l’exercice de ses fonctions, il lui est arrivé d’être assisté par des chefs de clan, qui l’ont aidé à réconcilier des familles arabes du quartier. Il a même organisé une rencontre entre les membres de deux familles de Jaljulya, en conflit. Certains de leurs membres étaient des meurtriers condamnés à perpétuité emprisonnés en Israël. Ezra a réuni les cinq belligérants incarcérés pour une entrevue en prison, puis il a publié ces images sur un forum Internet israélo-arabe très populaire. Les autres membres de ces familles, encore en train de se tirer dessus à cause de cette histoire, ont pu voir les efforts que faisaient ceux qui étaient derrière les barreaux pour régler leurs différends.

Finalement, le succès de ces programmes de sensibilisation dépend pour une large part de la qualité des relations établies entre la police et les populations civiles. La confiance, c’est le meilleur service de renseignement qui soit.

« Quand je dis service de renseignement, je ne parle pas du Mossad ni du Shin Bet (Agence israélienne de sécurité). Notre renseignement repose sur des rumeurs que nous devons savoir entendre, ou parce qu’une femme se décide à venir témoigner », affirme Benzi Sau, assistant en chef du district central. Sau confie qu’au cours de la dernière décennie, il y avait environ 35 meurtres de femmes par an dans le secteur, dont un tiers étaient victimes de violences domestiques.

Quand une femme juive est assassinée, dans 90 % des cas, c’est par son mari, dit-il, ajoutant que, dans le secteur arabe, c’est beaucoup plus complexe, car on doit suspecter en général tous les membres mâles adultes de l’entourage de la victime. Il explique qu’au niveau du renseignement, quand la police va entendre parler d’une femme en danger, victime de violence, ou d’abus sexuel, ils vont alors la convoquer pour une audition. Des agents de sécurité vont ensuite se rendre dans la famille, et interroger les hommes dont ils pensent qu’ils constituent une menace pour elle. Puis ils vont demander aux leaders communautaires concernés de participer à la médiation du différend. En dernier recours seulement, la police prendra contact avec les services sociaux pour que la femme soit placée dans un centre d’accueil, temporairement.

Briser le mur du silence 

Au cours de leur carrière, les officiers de Sau se heurtent à une certaine méfiance fortement ancrée à l’égard de la police. Sur ses 2 800 membres en poste dans ce secteur on ne compte que 15 musulmans. « Ils nous reprochent de ne pas nous préoccuper suffisamment de ce secteur et de ne pas nous investir pour trouver les coupables. Mais il faut justement leur faire comprendre que plus ils coopèrent avec nous, plus nous aurons des chances de mettre les coupables sous les verrous. On ne peut pas travailler sans eux », insiste Sau.

Le manque de confiance entre la police et les citoyens arabes d’Israël est récurrent. Leurs rapports sont empoisonnés par la suspicion et la frustration. Les Arabes israéliens, qui représentent environ 20 % de la population, ont parfois des relations conflictuelles et des sentiments mitigés à l’égard de l’Etat juif.

Outre les plaintes de brutalité policière dont ils se disent victimes, ils perçoivent souvent la police comme indifférente ou insensible aux crimes qui affectent leurs collectivités, a contrario de la criminalité qui sévit dans les agglomérations juives. Les fonctionnaires de police, pour leur part, ont affirmé à plusieurs reprises leur intention de rétablir la sécurité dans le secteur arabe, où les armes à feu illégales sont largement disponibles et le taux d’homicides beaucoup plus élevé que dans la société juive israélienne. Mais ils répètent que ces efforts sont entravés par un mur de silence et le refus de coopérer avec la police.

Mortes pour rien 

Au fil des ans, il s’est avéré que les pires actes de violence ont été commis à l’encontre des femmes du clan Abou Ganem. Cette famille bédouine vit dans et autour de Ramlé.

Sa communauté compte des milliers de membres. « Wael », 49 ans, père de 10 membres du clan, affirme que les tueries ont cessé en grande partie depuis le changement de tactique et d’approche de la police. « Parfois, lors d’une bagarre ou d’un conflit dans Jawarish (un quartier délabré de la banlieue de Ramlé) la police va venir s’asseoir avec les deux parties adverses pour parler du problème, essayer de trouver des solutions, et éviter que la situation ne devienne incontrôlable.

Cela ne s’est jamais fait auparavant. » Wael, qui a demandé à garder l’anonymat, vit à Jawarish dans un immeuble qui servait de lieu de rendez-vous pour les gangs. Ils venaient y régler leurs différends qui se soldaient souvent de façon sanglante. Wael voyait régulièrement des dizaines de morts, à l’époque où cet endroit était une plaque tournante de la drogue dans les années 1980 et 1990, heureusement devenu plus calme aujourd’hui.

Selon lui, maintenant les policiers passent plus de temps à essayer d’entrer en contact avec les hommes de la communauté, plutôt que de simplement venir les arrêter. « Ils viennent à leur rencontre pour négocier une houdna (trêve) et dans environ la moitié des cas, ils parviennent à influencer les familles ennemies dans le sens d’un certain apaisement ».

A la fin de la journée, ponctue-t-il, la collectivité arrive à mieux gérer le conflit et à se responsabiliser.

« Quand il y a un meurtre dans le secteur juif, toute la famille coopère avec la police. Chez nous, c’est le contraire », explique Wael. L’homme s’en félicite. Et se désole du triste sort qui a été réservé à ces dizaines de femmes qui avaient pourtant la vie devant elles. « Quand on pense qu’elles ont été abattues ou poignardées à mort, cela n’a aucun sens », pointe-t-il, « dans aucun de ces assassinats il n’était question d’honneur. Elles sont mortes pour rien. »


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