Liberté d’aimer son prochain, ou plutôt…sa prochaine

By MYRIAM KALFON
March 5, 2013 14:51

Deux femmes à faire fi des tabous et à aborder sans faux-semblant leur homosexualité. Mais sortir du placard ne se fait pas sans mal.




Home is you cherche à capter les soubresauts du difficile processus que constitue le coming out

0603JFR20 521. (photo credit: DR)

Yaelle Shwed est une jeune artiste visuelle et designer.
Née à Paris, formée à New York, elle pose un jour ses valises à Tel-Aviv, attirée par le soleil méditerranéen et « l’âme » si vibrante du pays. Et rencontre Aya Shwed, artiste, musicienne et écrivain. Un duo de brunes. Une bonne vingtaine de centimètres les sépare, mais elles partagent une même douceur dans la voix et la même exigence.

Dans le film, presque en matière de préambule, Aya dit qu’elle a enfreint « la loi numéro 1 : ne jamais sortir avec quelqu’un qui n’a pas fait son coming out ». A savoir, n’a pas révélé au grand jour son homosexualité. Entre ces deux femmes, l’amour est immédiat ; les difficultés aussi. Yaelle traverse un long calvaire auprès de ses parents, de son père, surtout, psychiatre parisien de renom, qui refuse sa différence et coupe les ponts. Sa mère, prise entre deux feux, ne sait à quel saint se vouer, tombe malade, se rapproche, puis reprend ses distances à nouveau.

Cette histoire de coming out, encore très souvent difficile dans les familles, Yaelle et Aya avaient d’abord choisi de la raconter à travers les autres. Elles ont interviewé des couples de mère et fille, séparément, pour comprendre le processus d’acceptation lorsque l’homosexualité de l’enfant était révélée. L’objectif final a donné lieu à un spectacle, Chaos, montré dans le marché aux puces de Yaffo, en 2011. Il mêle interviews croisées, vidéo, musique et danse.

La caméra, qui les suit partout, capte le drame qui se joue en même temps dans leur propre vie. Le couple se rend en France, où les parents de Yaelle refuseront de les recevoir ensemble. Le rejet est violent, les larmes coulent souvent.

Privée du soutien parental, Yaelle se referme et sombre dans la dépression, laissant Aya démunie et impuissante.

Le film les suit à Toronto où elles se marient finalement (Yaelle adoptera le patronyme d’Aya), puis à leur retour en Israël, où elles s’unissent à nouveau, entourées d’amis et de la famille.

Les parents d’Aya, tolérants et aimants, apparaissent comme un contraste, un contre-motif à la famille de Yaelle, qui se bat contre une mise au jour qu’elle ne veut voir.

Intime et bouleversant, Home is you cherche à capter les soubresauts du difficile processus que constitue le coming out. Pour les deux artistes, cette notion n’est plus à relier à la seule sexualité. Mais relève de tout acte d’affirmation individuelle, où une vérité non acceptée par l’entourage et la communauté se fait jour. Leur site, comingout.co.il, se fait ainsi l’écho d’autres histoires, comme par exemple celle de cette jeune femme qui a décidé de ne pas faire circoncire son fils et relate les réactions familiales.

Hymne à l’humanité

« Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres ». Aya, qui se verrait bien vivre un peu en France et se lance ces jours-ci dans l’apprentissage de la langue de Molière, fait sien cet adage hexagonal. Le monde, veut-elle croire, est aujourd’hui en pleine métamorphose. « On commence enfin à comprendre que l’on peut être soi sans rejeter l’autre », s’enthousiasme-t-elle. « Bien sûr que les limites existent.

Par exemple, un enfant a besoin d’amour. Mais qu’est-ce donc qu’aimer un enfant, le gaver de sucreries ? Non, il aura mal au ventre. On peut aimer et poser des limites de façon enveloppante, douce, en arrondissant les angles. On imagine toujours la limite comme une barrière, une clôture. Quelque chose de froid, violent et brutal. Mais une barrière, c’est aussi le ventre de notre mère ».

Les deux femmes ont en commun le rejet du communautarisme. Yaelle explique ainsi que, plus jeune, elle avait du mal à trouver ses marques dans la communauté juive française. « Je n’aime pas tout ce qui est fermé ».

« Attention », précise-t-elle, « cela ne signifie pas que je rejette ma culture, au contraire. Mes parents ont oeuvré pour la communauté et je me sens attachée à mes valeurs et à certains éléments religieux ».

Problème pour toutes les deux : lorsque l’amour d’une culture ou d’un peuple se fait au détriment des autres. « On vient tous de quelque part. Outre mon orientation sexuelle, j’ai aussi des racines, une culture, une langue que je parle, l’hébreu, et certaines traditions que je reprends à mon compte. Mais il y a aussi quelque chose de beaucoup plus universel dans l’humanité. Nous sommes des individus, mais faisons partie d’un tout », note Aya.

Et de poursuivre : « C’est en cela que nous voulons montrer que le coming out est une expérience universelle. Assumer qui l’on est, ses choix, avec le prix à payer par rapport à l’entourage et la société, c’est quelque chose que tout le monde traverse à un moment ou à un autre. Et si l’on voit que les autres aussi ont souffert et se sont confrontés aux mêmes difficultés, alors on comprend que nous ne sommes pas différents les uns des autres ».

Accepter la différence : une démarche individuelle

Le couple ne cherche pas à pointer du doigt la fermeture d’esprit. « Nous avons filmé des scènes très fortes et très dures avec mes parents que nous avons choisi de ne pas montrer », explique calmement Yaelle. « Mes parents n’ont pas vu le film et on ne voulait pas qu’ils y figurent contre leur gré. “L’outing” ne doit pas se faire de force. Nous avons respecté leur anonymat ».

Et d’ajouter : « Je ne crois pas que certaines communautés soient vraiment plus fermées que d’autres. Je ne veux pas pointer du doigt le judaïsme de mon père. Il est psychiatre et on pourrait quand même s’attendre à ce qu’il accepte la différence. Mais il a également refusé de parler à mon frère pendant 5 ans, quand celui-ci a choisi de faire techouva pour devenir ultrareligieux à Jérusalem. Après, je me suis dit que sa réaction était peut-être due au fait qu’il soit irakien. Mais dans les interviews que nous avons menées, au début du projet, il y avait une mère juive irakienne pour qui c’était dur, mais qui acceptait sa fille. En résumé, je ne pense pas qu’on puisse montrer du doigt une communauté qui serait plus ou moins tolérante qu’une autre. C’est très individuel ».

Selon Aya, souvent, ce sont justement ceux qui sont le plus rejetés par la société qui font preuve de la plus terrible intransigeance. « C’est comme s’ils se disaient : “Ah tiens, on peut jeter l’opprobre sur quelqu’un d’autre ! Faisons-le.” », sourit-elle avec rien d’amertume. « Par exemple, j’ai travaillé avec des personnes atteintes de maladies psychiques, victimes d’un très grand rejet sociétal. Eh bien, elles véhiculaient de ces préjugés homophobes ! J’ai mis presque deux ans à leur confier que j’étais lesbienne. »

 Le regard tourné vers la France

 Le couple voudrait désormais un enfant et Yaelle a suivi de près les récents débats de l’Assemblée nationale française sur le mariage pour tous. « C’est formidable ! Et mes parents ne pourront plus dire que c’est hors la loi », se réjouit-elle. « Ce qui m’a beaucoup touché, c’est de voir que les défenseurs du projet ont parlé de droits de l’Homme. Ce n’est plus, justement, une communauté contre l’autre. C’est la liberté pour tous et cela concerne tout le monde ». « Et j’ai été encore plus émue », continue-t-elle, « de lire les témoignages d’enfants de couples homosexuels qui expliquaient qu’ils allaient bien et qu’il ne fallait plus s’inquiéter pour eux ».

Les jeunes femmes attendent de savoir quels droits à la filiation seront exactement ouverts en France. Car elles ne souhaitent pas avoir recours à un donneur anonyme.

« On a envie de savoir qui sera le père de notre enfant. Or, si l’identité du père est connue, nous ne pouvons pas être reconnues mères toutes les deux, car il ne peut y avoir pour l’instant que deux parents, du point de vue légal ».

Et de s’interroger : « En quoi ma liberté d’avoir un enfant et de fonder une famille, éventuellement avec un de nos amis qui serait prêt à se lancer dans l’aventure avec nous, empiète-t-elle sur celles des autres ? Et pourquoi les couples homosexuels n’ont-ils pas le droit d’adopter, alors que tant d’enfants ont besoin d’une famille ? » Le pire, soulignent-elles de concert, c’est que l’argent permet souvent ce que la loi empêche ou ne facilite pas. « La banque de sperme est un véritable business. On paye plus cher si le donneur vient de l’étranger, on paye plus cher pour avoir “l’exclusivité” d’un donneur et éviter que son enfant ait des dizaines de frères et soeurs dans le monde… Une machine à sous ! ».

Le gouvernement français a promis une loi-cadre sur la famille d’ici la fin de l’année. Ce nouveau texte a été séparé de la réforme sur le mariage gay pour ne pas heurter davantage une opposition dressée sur ses ergots. Mais il devrait clarifier la position hexagonale sur les nouveaux modèles parentaux, l’ouverture de la procréation médicalement assistée pour les couples homosexuels ainsi que la gestation pour autrui (mères porteuses).

Si la France leur permet de fonder une famille telle qu’elles la souhaitent, le couple s’y rendra sans hésitation. D’ailleurs, il lui serait sans doute plus facile de vivre à l’étranger, par exemple dans certains Etats d’Amérique du Nord, où les droits homosexuels sont pleinement réalisés.

Mais les deux femmes évoquent un fort attachement à cette petite parcelle de terre israélienne. « Tout se passe ici, le monde entier est là. Israël est un incroyable carrefour », s’exclame Yaelle. « Oui, nous avons des rapports d’amourhaine avec ce pays. Oui, nous sommes critiques. Mais l’amour-haine, c’est quelque chose d’extrêmement vivant. Il y a une âme ici, comme nulle part ailleurs ».

« Quoique », conclut posément Aya, « si les choses continuent ainsi, si c’est “Biberman” (allusion à l’alliance passée entre le Premier ministre Binyamin Netanyahou et son ministre des Affaires étrangères Avigdor Liberman, ndlr) qui règne, on n’aura plus le luxe de se demander si on a envie de rester ou pas. On nous jettera dehors ».


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